Vendredis du vin #51: Mort à Venir *

*Ouais, ne dérogeons pas à la règle pinardothekienne, un titre-un jeu de mot, même s’il s’agit ici d’un texte particulier puisqu’exercice de style sur thème donné. Voyons voir ce qui sort de ma plume ligotée dans l’univers imaginé par Olivier Lebaron, le Showviniste du Languedoc.

Des Vin Vivants pour fêter la Mort.

Brrrr, voilà un thème pas évident avec pour consignes:

"Je vous invite à nous faire partager le vin du dernier festin. Quel serait l’ultime vin à retenir ? Avant un dernier souffle, quelle serait votre dernière gorgée ? Aurez-vous le vin gai ou le vin triste ? Serez-vous seul ou accompagné ? Et si cette fin vous effraie, passez donc à l’étape d’après et imaginez le vin de vos funérailles, qu’aimeriez-vous laisser dans votre cave pour arroser vos amis ?"

C’est ma toute première participation aux Vendredis du vins, c’est donc assez cocasse que ce soit justement sur un thème d’adieu…

 

Dans un mois quasi jour pour jour,  c’est la fin du monde. Les Mayas nous l’annoncent, avec un sens de l’a-propos et du timing qui me laisse rêveuse, pour minuit. Fortiches en comm’, ces mayas. Annoncer pour la fin du monde une heure pile -pas minuit douze, pas onze heures quarante-sept-  et aussi symbolique, voilà une affaire rondement menée.

Minuit. La messe est dite, il s’agit de voir à quel calice- le dernier on portera les lèvres.
Heure du crime, celle de jouer au docteur ou de s’encanailler à l’abri des regards, une chose est sûre: son clair obscur appelle le malt. Ha Port Ellen 1979, ta robe caramel, mon nez enfoui en toi comme dans un cou tiède de sommeil, cette chair en bouche, légère, frivole avant de laisser sur le bout de la langue de l’épice et du sel, de l’amour plein les joues. Bouteille fantôme que, si j’avais quelque don de spiritisme, j’aimerais ramener d’entre-les-morts, tant elle marqua pour moi la rencontre avec le vrai whisky. Pas celui qu’on enquille trop vite, cubes de glaces et coca, pour la brûlure de l’alcool mêlée au sucre. Non, le malt qu’on étire indéfiniment, celui qui fait se coucher tard et rêver tôt.

Mais d’un coup, je doute: minuit, heure inca, ou minuit heure belge?  Notre dix-sept heures à nous.

En v’la une autre histoire. Définitivement à cette heure là le whisky n’est pas raisonnable.

Puisqu’on va mourir, quelle importance ?

Justement, gardons la folie de la convenance jusqu’au bout!  Mourrons comme un lord anglais, un capitaine de navire, à la barre, et le nœud pap’ ajusté.

Dix-sept heures, en hiver… Si c’était mon dernier verre, une dernière lampée et vogue la galère, pas de singeries ou d’ultime pied-de-nez. Si la mort peut danser… Pour une fois laisser tomber la carapace, faire tapis puisque c’est la der des der. Laisser parler le goût du cœur.

J’en ai sifflé des quilles.  De bonheur, de tristesse, de madeleines proustiennes en choses à venir.

Le rire et l’oubli.

Curieux comme dans un verre, on peut retrouver toutes les émotions humaines si l’on est un peu sensible et qu’on veut bien l’écouter.

Quelques unes ont laissé une empreinte indélébile et ont marqué mon goût, de façon inconsciente sans doute.

Se planquer dans la grange (des pères), ou baguenauder les pieds au bord de la falaise, y guetter un chamois…

Fumer un cigare volant, plonger dans un ciel liquide tout encre loin de cloudy bay. Peut-être céder à l’ivresse, sans états d’âme: aux antipodes de la corvée.  Errer un peu, au bord d’un lac, entendre coasser les grenouilles et pleurer les amoureuses, sans faire le grand pas.

Frotter un silex, deux pour se réchauffer les pieds. En illusoire reine des bois, s’abriter sous le chêne vert, un livre à la main: le plus efficace des chasse-spleen. Ou combattre les moulins-à-vent comme un Don Quichotte au féminin.

Pas de rapport en haut-lieu à craindre, dans le silence et en solitaire.

Des vins de partout: des amerloques et des pas-en-toc, des grigneux, des expansifs, vins de joie, de méditation,  de sexe, de revanche et de rigolade.

Impossible de les lister tous, et de les ranger dans des cases.

Quand on aime, on aime intensément, et d’où que ça vienne.

Ce dernier vin avant la quille, j’aimerais qu’il provoque une émotion nouvelle, une sensation vertigineuse, à en crever les planches: que toute prise par lui je ne sente pas la mort arriver.

Exit le déjà-vu, déjà bu.

Je voudrais plus qu’un vin vivant, un vin pas encore né !

Faire un pari avec la Faucheuse: offre-moi un pinard qui me transporte, qui m’émeuve, comme aucun autre ne pourra jamais le faire et alors je veux bien être à toi.

Le vin est une  somme de petits héritages, de legs qu’on croit dérisoires…

Tiens, goûte celui-ci. Tu vas aimer.

J’ai pensé à toi, en buvant ça. Prends cette bouteille.

Merci de me l’avoir fait découvrir, j’ai adoré.

On est pas bien là ?

A deux, à quatre, à dix. Pas seuls. Pour partager, c’est mieux d’être plusieurs. Pour cette dernière dégust’ avant le tomber de rideau  il faut qu’ils soient là. Eux, elle, lui. Et toi, aussi. Toi…

L’aurifère, l’incongru, l’imprévisible, l’agaçant parfois et l’adoré tout le temps,  mon petit garçon.

Parce que les quelques lignes qui vont suivre, elles sont pour toi. Uniquement toi. Les autres vont cesser de lire, là. Se retirer sur la pointe des pieds, et nous laisser en tête à tête.

Yeux bleus dans verts, mêmes fronts, mêmes fossettes.

A toi, puisqu’il faut transmettre.

Que tu saches qu’on peut glouglouter à peu de frais des jus suaves qui te font- pour quelques heures- décoller vers un champ de possibles infinis. Parce que c’est ces bouteilles là bues entre potes qui te font refaire le monde jusqu’à pas d’heure.

Que tu comprennes aussi qu’il en est qui paraissent austères mais que ce sont les plus grandes. Des bouteilles à découvrir avec une patience de moine copiste, mais qui élèvent l’âme et effacent les frontières.

C’est ce que je veux te léguer: du respect, du goût, de la patience quand il faut, et de l’appétit quand ça le nécessite.

Je te laisserai des bouteilles c’est sûr. Des jus qui ont la gueule de l’endroit et des gens qui les ont fait naître. De la musique et des livres aussi. Mes carnets de notes tâchés de whisky, de lie et aux pages cornées. Parce qu’il est aussi important de se nourrir de mots que de pain, et de vin.

Et s’il-te-plait, parce que je ne veux pas de tombe, je ne veux pas de cérémonie laborieuse, de larmes lourdes et d’adieux déchirants, quand tu répandras mes cendres, n’oublie pas de trinquer.

Si tu veux vraiment me faire plaisir, sors un champagne. Quelle que soit l’heure, c’est toujours la bonne pour lui.


Tu sais que j’aime les pinot noir, choisis-le non dosé, écoute son vigneron t’en parler, va dans ses vignes, sent la terre sous tes doigts, caresse les fûts s’il y en a, et écoute, écoute encore l’homme- ou la femme, comment il l’a fait, pourquoi et en pensant à qui.

Quand la première bulle explosera sur ta langue, pense à moi.

Et moi, je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non, monsieur; non, madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

** article relu et corrigé sous la vivante influence des bulles de pinot noir de Cédric. Marrant comme certains vins deviennent cinématographiques: quand je plonge le nez dans le verre, y a de la pomme verte, de la verveine, et la gouaille du mec rigolard mais tranquille sous son bonnet. Puis hop, en bouche l’inflorescence: ça pulse, de fines bulles qui sont pleines d’allant mais pas agressives, je revois le type en jeans-basket qui me présente son "parc à barriques" avec un air de tribun romain (alors qu’il y en a quatre, à tout casser). Ça pourrait être un délire d’artiste perché, de type qui a plus de rêves dans la caboche que les pieds sur terre. Maintenant que je le connais (un peu) et ses vins (beaucoup) je sais bien que non. C’est une toute petite production mais c’est grand dans le verre. Du plaisir plein la bulle. J’aime ça moi, le vin qui m’offre du super-huit, juste classieux mais pas snob.

Inflorescence, Roses de Jeanne, champagne mis au monde par Cédric Bouchard.

10 réflexions sur “Vendredis du vin #51: Mort à Venir *

  1. Superbement écrit ! une fin et des vins qui élèvent l’âme vers les cimes. On a furieusement envie de suivre… Et à cheval en effet sur le thème de la transmission qui m’est cher…

  2. Pingback: Vendredis du vin #51: Mort à Venir * | Vendredis du Vin | Scoop.it

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