Lestignac: lettre au CIVRB

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Facebook est un outil merveilleux: on peut y trainer et découvrir des choses improbables bien entendu. Mais il permet aussi de tomber sur ce genre de pépites, où l’intelligence du propos te force à réfléchir. Mathias Marquet et Camille sont les vignerons de Lestignac, un domaine qui détone à Bergerac. « Va te faire boire », c’est eux. « Eyes wine chut » aussi. Entre autres: sur 13 hectares, ils proposent des vins « libres »: pas filtrés, peu de soufre, ou pas du tout. Ils sont jeunes, beaux, et rebelles: présenté comme ceci, c’est presque une carte postale, une sorte de vision pop. Sauf qu’ils ne se contentent pas de ça: ils réfléchissent, agissent et s’impliquent. On me demande souvent pourquoi les AOP ne garantissent plus forcément de bons vins. Pourquoi on en trouve à des prix ridiculement bas? Ce qui différencie un vin « techno » d’un vin « artisan ». Pas forcément la petitesse de l’exploitation, mais plutôt diverses techniques qui tendent à uniformiser un goût, à tendre vers une universalité. Tous les merlots devraient être identiques. Tous les chardonnays goûter pareil.  Le texte ci-dessous pondu par Mathias, répond à une invitation du labo œnologique du CIVRB, (conseil interprofessionnel des vins de Bergerac)proposant une formation aux « nouvelles techniques » du vin. Mathias explique très bien ici en quoi c’est problématique, en quoi on tue l’artisanat. En quoi on perd l’âme du vin.

Je pense aux vignerons: je sais qu’économiquement, faire du vin comme le fait Mathias devient de plus en plus tendu. Difficile. Je sais aussi que quand le temps s’en mêle, quand les orages, la grêle, le feu sont là il y a de quoi être découragé. Je sais aussi que quand des cons –  il n’y a pas d’autres mots- volent vos bouteilles, vident vos cuves ou arrachent vos jeunes plants, on pourrait baisser les bras. Abandonner. Je sais que j’aime ces vins là, que je veux encore en boire.

Je crois que diffuser ce texte, le plus largement possible peut donner certaines clés pour les comprendre.

Alors lisez, vous apprendrez sans doute des choses, vous vous étonnerez, et peut-être que ce texte finalement pas si long, qui met le doigt sur pas mal de choses, sera utile. Et si vous voulez militer: une façon toute simple, buvez leurs vins.

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Monsieur Le Grelle,

Il y a des coïncidences heureuses, ou malheureuses, c’est selon le point de vue.
Je sors tout juste d’une séance de cinéma. Un film magnifique, qui témoigne de l’engagement passionné de vignerons italiens au service d’une terre sur laquelle ils ont choisi de s’installer. On y parle bonheur, soif, santé, écologie, engagement politique, désobéissance civile, agro-business. identités, normes .Bref, un film de gauche…Le film est du réalisateur indépendant Jonathan Nossiter. Indépendant.

Au retour de la séance, je me sentis ragaillardi par tant de discours qui me touchent, tant de preuves que nous ne sommes pas seuls, que des choses changent, que l’on a tant à se fédérer autour d’une idée du vin et de l’agri-culture en général. Nous avions un peu débattu après le débat et étions tous tombé d’accord sur le fait que culture et agriculture était si proches qu’ils avaient aujourd’hui les mêmes enjeux : L’identité et la diversité, qui n’existent malheureusement plus qu’à travers des noms ou des concepts. Si des pièces de théâtres indépendantes et engagées peinent à trouver des financements pour exister, si des musiques engagées peinent à exister sur les radios de masse, les vins indépendants et singuliers peinent aujourd’hui…simplement à exister sous leur nom d’origine (refus d’agrément)

Mais !

A lire votre bulletin d’adhésion et la succincte présentation qui en est faite , il semble nécessaire aujourd’hui d’apprendre à utiliser tous les outils comme, je vous cite :

-Utilisation de copeaux et autres alternatifs boisés*
-Remise au goût du jour des techniques de chauffage de la vendange (thermovinif,,flash détente)
-Outils de micro-oxygénation**

A l’heure ou on cherche toujours ce qu’est un Bergerac, à l’heure où l’idée persistante de voir Bergerac comme des « petits Bordeaux » qui garnissent les étalages bas de rayon des supermarchés, vous faites visiblement preuve au CIVRB d’une capacité d’adaptation à toute épreuve. Vous faites ainsi le jeu , que dis-je vous êtes le bras armé, la caution scientifique et technique d’un négoce bordelais qui a fossoyé notre appellation depuis 50 ans. Les fausses négociations et les pseudos bras-de-fer entre syndicat de vignerons et syndicat de négociants sur les prix du vrac n’y feront rien.Puisque Bergerac n’a pas d’identité, puisque Bergerac fait EXACTEMENT les mêmes erreurs que Bordeaux, puisque vous êtes vendus à des marchands de misère, nous toucherons le fond bientôt grâce à vous. Vous semblez nous faire croire avec ce genre de formation que nous sommes en concurrence avec les vins du nouveau monde , qui font du coca cola. Laissez moi vous dire que la bataille est perdue d’avance, avec la structure patrimoniale du vignoble, ses petites exploitations, la situation fiscale des entreprises et nos charges sociales, je vous répète: la bataille est perdue d’avance. Pourquoi alors vouloir faire le même vin que les australiens, les américains, les chiliens ?

Quelle différence y-a-t-il entre un merlot levuré***, copeauté, en thermo vinif d’içi et un merlot levuré, copeauté, en thermo vinif en Australie ?

Réponse : Le prix. Australie, main d’œuvre asiatique pas chère, ultra-mécanisation, vignobles de 400 ha, investisseurs singapouriens ou chinois. Bergerac, main d’œuvre dignement payée, sécurité sociale, petite mécanisation, exploitation moyenne 20 ha.

Je vous cite :

« Aujourd’hui le marché du vin s’ouvre de plus en plus à ces vins rouges modernes, de plaisir immédiat, dits « vins de soif » susceptibles de plaire aux consommateurs cherchant de plus en plus de vins à consommer en toutes circonstances »

Traduction : Aujourd’hui les supermarchés veulent vous serrer un peu plus la vis en vous faisant faire les mêmes vins partout sur la planète afin de vous mettre une fois de plus le couteau sous la gorge, car une fois ces vins fabriqués un seul élément pourra vous discerner, votre prix de vente.

Parce que pour le reste, l’histoire des « vins de soif », quel mensonge ! Vous buvez un rouge boisé pour étancher votre soif vous ? Rappelez-moi de pas venir boire l’apéro chez vous un soir d ‘été ! Les consommateurs cherchent des vins à consommer en toutes circonstances…Mais qu’est ce que ça veut dire ? Des vins à consommer en toute circonstances…En canette en gourde pour vélo, en biberon ? Non, je fais le naïf mais j’ai bien compris ce que ça veut dire.

« Des vins à consommer en toutes circonstances », ce sont des vins sans identité, donc sans moment adapté à leur consommation. C’est le vin qui s’adapte au consommateur, et pas le contraire. C’est dans cette logique du monde que va l’agriculture européenne et même mondiale. On fait, peut importe les lendemains, peut importe aussi les conséquences sur la paysannerie ou l’écologie, on répond à la demande du consommateur, vite, fort, bien.

Permettez moi de vous dire que à force de conseils œnologiques visant à masquer toute idée de terroir, toute idée de lieu, toute idée d’artisanat, vous êtes en train de creuser notre tombe à tous. Vos vins sont sans reliefs, sans grain et sans défauts, c’est sûr mais il leur manque une chose essentielle, une âme. Vous êtes, au syndicat, au CIVRB, à la merci d’un capitalisme bordelais qui nous mettra en concurrence nous seulement les uns avec les autres, surtout en concurrence avec des pays qui n’ont pas notre culture de la nourriture, du bien-manger, du bien-boire. Et si encore vous ne sévissiez qu’au chai, ça passerait encore, mais vous faites amener en cave des raisins malades de pesticides qui légitiment d’autant plus vos interventions d’industriels dans les chais.

Le point qui m’a réjoui le plus dans votre mail, est que vous n’avez que 10 participants sur 30 places. Preuve qu’à Bergerac, il y a encore chez des vignerons une certaine idée du vin.

Ne voyez dans mon courrier monsieur le Grelle absolument rien de personnel, nous nous côtoyons vous le savez tout à fait cordialement. Mais je me bat avec mes vins contre le système que vous alimentez avec ces formations.
Je suis heureux aujourd’hui de ne plus présenter mes vins à l’AOC. Je ne marche plus dans ce genre de combine, ou l’on juge nos vins défectueux quand vos standards de vins de soif sont ceux dont vous assurez ici la promotion. Je ne filerai pas un centime au syndicat tant qu’il sera à la solde de ce cahier des charges mortifère.

Je ne choisis pas l’isolement, je choisis l’avant garde.
Bergerac, cette petite appellation de vins parfois si grands, au cœur du sud ouest, dans nos paysages du Périgord pourtant visités par plus d’un million de personnes chaque année, c’est dire si notre cadre de vie est magnifique, mérite mieux que des vins coca cola. Ne tombons pas dans ce piège et faisons nos vins du Bergerac, des vins de soif si vous voulez , avec des petites macérations, des vins en dentelle, des vins qui nous rappellent cette odeur si singulière des soirs d’été ici, ces petits fruits rouges que nous savons si bien mettre en valeur. Les fruits frais n’arrivent ni avec la thermo vinif, ni avec les copeaux. Ils viennent avec de jolis raisins gorgés de soleil, tenus à des vignes en pleine santé sur des sols vivants.

Mais par pitié laissons les vanilles, laissons les pipi de chat, laissons les compotes aux américains. Ils aiment ça et ils le font bien mieux que nous.

Je ne pourrai donc pas me rendre à cette formation.

Bien à vous

Mathias Marquet.

 

 

*l’adjonction de copeaux est autorisée: elle vise à donner certains arômes caractéristiques du vin passé en fût, un peu sur le principe des tisanes. On occulte totalement le côté bénéfique de l’élevage en barriques pour ne garder qu’une forme d’aromatisation.

**la thermovinification est une méthode de chauffe de la vendange: elle permettrait d’obtenir plus de couleur, plus de fruit, plus de matière. Certains vignerons pointent surtout le fait que ça permet de « rattraper » une immaturité des raisins. La flash détente est présentée ici.

La micro-oxygénation, ou micro-bullage consiste à « oxygéner » en continu  le jus en fermentation avec de faibles quantités d’oxygène. Ses adorateurs louent son don d’assouplir les tanins, diminuer le caractère végétal, accélérer l’élevage, augmenter la couleur, donner du gras et/ou du fruité. Ses détracteurs parlent d’une uniformisation des goûts: on augmente la sucrosité, on atténue l’acidité, on efface le terroir et on lisse le profil aromatique.

***le levurage est une pratique oenologique consistant à ajouter des levures sélectionnées en laboratoire à la vendange. Elle s’oppose au fait de conserver les levures naturelles, qui vivent sur le raisin, et dépendent du milieu. Celles-ci ont un rôle non négligeable sur l’identité des vins, puisqu’elles sont sensiblement différentes selon les endroits où l’on se trouve.

 

3 réflexions sur “Lestignac: lettre au CIVRB

  1. J’adore! Malheureusement certains sont tenus de plier pour survivre à l’ensemble des charges liées à leur activité. Courage Monsieur Marquet.

    • Magnifique, réjouissant, rassurant, de se dire qu’il reste des vignerons authentiques ;
      Édifiant, triste, angoissant, de se dire que c’est peut-être coca cola qui remportera la bataille ;
      On ne sait que penser d’une telle plaidoirie pour le vrai, le bon, la qualité.

      Simplement Merci Mr Marquet et bravo pour votre courage. Pour nous qui aimons les produits authentiques, vous êtes un combattant précieux.

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