VDV #67: Mon ami la Rose*

*voilà voilà

Quand Patrick nous a proposé ce sujet du vigneron qui a changé votre vie je me suis d’abord dit: quite easy, car j’aime me parler à moi-même en anglais, je me sens ainsi beaucoup plus intelligente et polyglotte.

Et puis, j’ai percuté: on est en pleine coupe du monde, et  nom de dieu, la Belgique est en huitième, et le vendredi, c’est le lendemain du jeudi: les belges jouent, comment vais-je gérer? Je ne parle même pas du surcroit de taf que me donnent les live-tweets coupe du monde, parce qu’au fond j’adore et je m’amuse. Mais voilà, il fallait le caser ce billet.

C’est obligé.

Parce que le gars dont je vais vous parler, je l’aime beaucoup.

Vraiment.

Et sans le savoir, il a probablement:

  • aidé à former mon goût pour les champagnes de pinot noir, de préférence pas ou peu dosés.

J’ai toujours été grande fan de Bollinger. J’aime la matière, j’aime le vin. Logique donc que le pinot noir et moi, nous vivions un crush de longue haleine. Ce que je ne savais pas, ce que le temps passant m’a appris, c’est que de toute jeunette qui cherchait avant tout à être épatée par le volume, j’allais, mon goût s’affinant avec les ans, réclamer de plus en plus de pureté. De nudité. L’exquise nudité d’un champagne non dosé, si vous saviez…

  • conforté mon idée première: vendre uniquement des champagnes de vignerons, dire merde aux grandes marques, et que ce soit viable économiquement.

Franchement, le virage n’a pas été facile à négocier. Au début, à la cave, nous proposions nos coups de cœur vignerons, et de grandes marques. Une cohabitation qui sans être cohérente, nous apparaissait compliquée à éviter. Comment on fait pour convaincre les gens que la marque identifiée depuis toujours comme « celle qu’il faut acheter » n’est pas le meilleur choix? En ne le laissant plus, le choix, justement. En virant toutes ces marques impersonnelles et ne gardant que ce qu’on aime. Bien entendu, il y eut les gens qui claquaient la porte, les clients perdus. Mais pour la majorité, ceux qui ont osé goûter, faire confiance, il y a eu les révélations. Putain, c’est bon du champagne. Et ça coûte pas forcément plus cher qu’une marque. Hé ouais.

  • accompagné, comme un fil rouge, ma transition de sommelière à chef de rayon puis caviste.

En douceur. Passer d’une carte dans laquelle je n’avais aucun pouvoir décisionnel, à un assortiment forcément limité et limitant, puis à tous les possibles. Ce vin, ces vins que j’ai pu choisir, imposer, ceux pour qui je n’ai pas réussi, ces choix là, de cœur, de tripes, ma joie, mon métier, ma vie.

C’est fou, quand on y pense, à quel point une personne -parmi d’autres, mais il est toujours question de rencontres déterminantes- peut influer sur le cours de votre vie. Forcément en ce qui me concerne, ce sont journalistes, cavistes, sommeliers et … vignerons.

Parfois dans un sens positif – le plus souvent- parfois négatif. Mais c’est l’jeu, ma pauvre Lucette. On en sort enrichi, on apprend, on se remet en question. On cause. On boit. On rit. On vit.

L’histoire commence il y a huit ans.  Mon partner-in-law -depuis 15 ans, en parlant de temps, il passe rudement vite- me cause d’un type qui ferait des champagnes exceptionnels dans l’Aube. L’Aube, pour ceux qui ne situent pas, c’est  le sud de la Champagne. Une région que beaucoup considèrent comme moins qualitative. Le vigneron est dans un village dans le nom ne peut que me faire rire: Celles-sur-Ource. La production est toute petite, toute jeune. Le type aussi.

Sur un coup de tête ou presque, on décide de l’appeler: il n’a quasi plus de champ’ à nous vendre. Trente bouteilles. Dans un brouillard épais, L. prend la route, quatre heures et demie de bagnole aller, presque cinq pour le retour: les conditions sont dégueulasses, il est crevé. Mais on a nos trente premières Roses de Jeanne.

Des Inflorescence (elle a depuis changé de nom pour s’appeler Val Vilaine). Le BSA, de pur pinot noir. Enfin, on dit BSA pour situer une gamme, parce que comme la création du domaine date de 2000, il n’y a pas de vin de réserve. Tout est de facto millésimé.

On goûte, les mains un peu tremblantes, cette bulle inconnue: et là, on est soufflés. Une précision, une densité, un équilibre remarquable, pour une somme relativement modique. Putain. On vient de faire la découverte du siècle. On est en finale de la coupe du monde là, sans pénos, sans hold up arbitral. On est heu-reux.

Les bouteilles sont mises en vente le lendemain, samedi. Carton! Un client goûte, puis reviens en chercher 12. Pareil, un autre, un carton de 6. De fil en aiguille, dimanche midi, tout est parti. Re-coup de fil.

Et devinez qui reprend la route le lundi matin pour récupérer encore quelques quilles?

Cette fois, j’accompagne L. Le temps n’est pas meilleur, il pleut des cordes, on ne voit presque pas la route. L’Aube, on me la recopiera hein, c’est le crépuscule au petit matin plutôt là. C’est à une demi-heure de notre point d’arrivée que le soleil perce enfin: des vignes, ça et là, au milieu de zones résidentielles. C’est sûr, c’est pas le coin qui fait le plus rêver.

L. se gare, je ne vois rien qui ressemble à ce à quoi je suis habituée, pancarte annonçant le vigneron, jolies installations. Non, rien, nada, juste des hangars moches.

Et un jeune gars, à vélo.

C’est la première image que j’ai de lui: un jeune mec, cheveux qui s’échappent d’un bonnet, jeans troué et baskets à carreaux sur un vélo.

Tout de suite, un grand sourire: la poignée de main est franche, énergique.

On discute un bout. Le goût pour le design, les études. Les classes en Bourgogne, l’amour pour les cépages, droits, bien faits. Je suis convaincue d’avoir en face de moi quelqu’un de passionné, ça se sent très vite, ces choses-là. Il nous montre comment il est installé. C’est une cave de bout-de-ficelle. En gros, une partie du hangar qui appartient à son père, que celui-ci lui cède.

Papa fait du champagne aussi. Mais pas la même génération, pas la même philosophie.

Fiston veut du pur, il préfère ne pas assembler, vinifier par parcelle. Chacune parle, parlera d’un cépage.

Le gars n’a pas encore trente ans: il a une bouille de gosse, avec ses cheveux ébouriffés, les genoux qu’on aurait presque envie de constater écorchés sous le jean, la silhouette fluette.

Un de ces gamins qu’on étiquette hyperactifs, souvent à tort. Il est juste extrêmement doué: la vie n’avance peut-être pas assez vite pour ce qu’il a en tête.

Si je dois brosser un portrait de Cédric, je veux cette image-là en ouverture. Aujourd’hui, les tempes grisonnent, les rides du rire ne s’effacent plus tout à fait. Il a acquis de la maturité, de l’assise, du confort. D’année en année, notre relation s’est installée, a perduré. Des parcours se construisant de façon assez parallèle: s’échapper du cocon familial, imposer sa façon de faire, atteindre une certaine forme de reconnaissance, en ne reniant jamais sa liberté et sa conscience.

Il a grandi, dans son domaine. Il a affirmé ses choix. Il est allé vers ce qu’il voulait: des champagnes de grande classe, dans cette région qui a priori n’est pas faite pour ça. Il n’a pas renoncé à faire ce qu’il voulait, même si parfois ça prend plus de temps.

Dessiner à l’encre de chine, lui-même, sur un papier de soie ses parcelles, avant d’en entourer une par une ses bouteilles, comme on emmailloterait un bébé.

Prendre le temps d’attendre plus que prévu.

Situation vécue:

- Dis, les champagnes ils sont prêts, je peux les enlever en octobre?

- En fait, oui. En octobre. L’année prochaine.

- Quoi? Mais et je fais comment moi, je reste sans champagne un an?

- Ben oui. Ils sont pas prêts.

- Ha, ben écoute, si tu me dis qu’ils le sont pas, ils le sont pas.

- 99% des gens ne détecteront pas la différence, mais moi je le sais, et je peux pas les laisser partir comme ça.

Voilà, ça c’est lui. Pur jus. Intransigeant. Prêt à ne rien vendre pendant un an, juste parce qu’au fond de lui, il est sûr que ce sera mieux comme ça.

De chacune de nos rencontres, de chacun de nos échanges téléphoniques, je retiens beaucoup de rires.

C’est un gars rieur, le genre dont les yeux disparaissent tout à fait en une fente sombre quand il rigole. Comme un gosse.

Il a maintenant trente-huit ans, il est papa, mais sa « tiesse di gamin » il la garde. Rien à faire.

Moi, ça m’émerveille, parce que c’est ça que je bois dans ses vins: comme un goût d’enfance retrouvée, ce qui nous amène à jouer avec deux bouts de bois et un carton et trouver ça génial. La simplicité des bonheurs enfantins. Du plaisir de la pureté.

Les vins que j’aime le plus, le mieux, ce sont ceux qui me parlent de leur vigneron. Ouvrir une Ursules, et le revoir dans un grand geste théâtral nous désigner son « parc à barriques » (en fait, trois fûts). Une Bolorée, aussi belle que cet après-midi avec mon rejeton, trois ans à l’époque, qui goûte et crache comme un grand.

Haute-lemblé, Creux de l’enfer, le rosé rare pas élaboré chaque année, la petite nouvelle Presle, les côtes de Bechalin.

J’en encave un peu, chaque année. Surtout des magnums. Avec l’idée de la succession, derrière, j’imagine. En boire avec mes gosses. Leur filer un peu ce goût du bien fait.

En filigrane, en suivant l’évolution des vins, de ses cuvées depuis autant de temps, c’est l’homme que j’ai vu grandir et évoluer. C’est rare d’assister quasiment en direct à la naissance d’un vigneron, plus encore d’avoir la chance de l’accompagner, plusieurs années durant. De constater à quel point il n’a pas dévié de sa ligne de conduite: faire du parcellaire, du millésimé (même si les cuvées ne le sont pas forcément, le temps sur lattes manquant). Limiter les doses de soufre, et le sucre, surtout. Le sucre, l’ennemi pour moi des grands champagnes, celui qui gomme les caractères, les aspérités, lisse et tapisse.

Je ne sais pas pour quand sera ma prochaine visite: je sais qu’il est désormais mieux installé, mieux accompagné, plus aidé. Je sais aussi que de récents pépins physiques l’ont amené à reconsidérer sa vie, sa façon de travailler. Mais pour moi, y a rien à faire.

Cédric Bouchard reste ce type-enfant sur son vélo, en basket et en sourires.

Je n’ai pas envie de vous détailler de façon technique ses vins: vous les retrouverez sans trop de mal sur les forums de passionnés. Ou vous lui poserez la question directement. Parce que ce que j’ai appris de mieux avec Cédric, c’est qu’importe les mots et les qualificatifs, qu’importe la dimension technique, au final ce qui compte vraiment ce sont les frissons et l’émotion.

 Pour le clin d’œil, voici de vieilles notes de dégustation que j’ai retrouvées. Elles doivent dater de 2006, ou 2007. Comme quoi, tout évolue :)

Inflorescence: ce que j’aime dans ce vin, c’est sa pureté. C’est droit, franc, avec une jolie matière, très tendu. On pourrait presque penser à un chardonnay, tellement le côté ample (et parfois un peu mollasson) du pinot noir seul est ici remplacé par une nervosité fraiche, en fruit et en élégance. C’est pur, ça sait où ça va, et ça vous emmène loin. Un apéritif parfait, ou un vin de plaisir pour lui même.

Inflorescence 2001: racheté à un voisin qui a produit un vin dans le même esprit, cette cuvée représente une sorte d’activité de « négoce ». Comparée avec l’Inflo classique, celui ci est beaucoup plus ample et gras dès le départ, avec une immédiateté déroutante par rapport à la première, mais on perçoit une belle touche minérale sur la fin. Le vin devient plus pointu au fur et à mesure de l’oxygénation.

Roses de Jeanne Les Ursules: Toujours en pinot noir, Les Ursules est un vin de patient. Il ne se livre complètement que si on lui en laisse le temps. Au fur et à mesure, l’acacia et le tilleul des premiers nez gagnent en complexité et en matière, pour finir par exploser en une sensation fruitée pleine de charme et de fraicheur. Un vin de gastronomie, impérativement.

Chardonnay 2004: Déroutant ce chardonnay. extrêmement mûr, sur les fruits jaunes, avec une matière impressionnante pour un pur chardonnay, on n’imagine pas que le vin provient de vignes âgées de 6 ans à peine… Qu’est ce que ça donnera dans dix ans? Cédric les bichonne ses vignes, pour qu’elles ne portent pas trop lourd… Vous connaissez le boeuf Waggyu ? On n’en est pas loin

2 réflexions sur “VDV #67: Mon ami la Rose*

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s