Amavi, Ha ma vie, Amarone !

Certaines choses font que tu sais immédiatement si tu vas t’entendre -ou non- avec quelqu’un. Je te vois venir, il ne s’agit pas de reboucher le tube de dentifrice, de lever la lunette des toilettes ou ce genre de trucs: d’abord ça vient plus tard et puis ça ne fait pas vraiment partie de ce qui est VRAIMENT important.  A savoir apprécier les bouquins – et commencer par vénérer Roth à minima (rassure toi, je blague. Tu peux te contenter de juste l’admirer avec une moue rêveuse. Seulement en aucun cas ne le traite d’ “emphatique lénifiant” (sic) c’est mon coeur que tu es en train de faire saigner là. Mais je m’égare, recentrons nous).  

Littérature disais-je, et nourriture plus terrestre. Bonne bouffe quoi. Celle qui te fais rêver, saliver, que tu dégustes, dans laquelle tu mords, celle dont -n’ayons pas peur des mots- tu jouis. Hé ouais, sans vouloir se la jouer mag féminin qui met l’orgasme à toutes les sauces -ha ha- sache que la cuisine et le vin sont des plaisirs SENSUELS (quand je le crie comme ça, on a peut être du mal à y croire, allez pour toi je te le murmure dans un souflle : “ des plaisiiiirs senssssueeels”. T’as vu si je dis ça bien). Ahem. Donc. Bref.

J’aime la cuisine joyeuse, pas forcément celle des grands chefs, compliquée et emberlificotée, non juste celle des bons produits, au bon moment, traités avec RESPECT. J’aurais bien joué les cheffes de cuisine, mais il parait que je fais trop de bruit- gueule trop – ait trop tendance à faire le clown – pour ça.

Storia ? Ouais. Écoute:

J’avais un peu moins de vingt ans, la langue bien pendue, et pas encore assez de coups de pieds aux fesses reçus. J’écolais cuisine, sachant bien que ce n’était pas encore ma voie exacte. Et puis un chef bien intentionné m’a un jour poussé vers la salle. Celle des restaurants, avec les mecs en costard, les types un peu coincés derrières leurs assiettes dont les intitulés leur demandent un souffle de joueur de tuba pour l’énoncer d’une traite. Bref, une fois là, fallait bien trouver sur quoi disserter: une bouteille m’est tombée dans les mains, un peu par hasard. J’ai goûté, j’ai aimé, et j’ai commencé à en parler. Spontané.

Tu sais, quand tu as la passion qui te tombe dessus d’un coup ou tu restes muet, ou tu es volubile à en éclater le monde. Genre, tu ne t’arrêtes plus, tu découvres, t’as la bouche en ô tout le temps (sauf quand tu craches parce que c’est moins pratique). Depuis, je n’ai plus jamais arrêté. Je t’entends déjà d’ici : tu picoles, quoi. Je vais même te dire, le mieux c’est que je suis payée pour ! J’ai réussi à en faire mon métier.

Bon, je ne te cache pas que ce fut épique, que le vin ça s’improvise pas – pas toujours- qu’il faut étudier, se pencher sur des systèmes d’appellations parfois compliqués. Connaître des éléments de chimie, de physique, de géographie – douce ironie du sort, matières que je détestais et qui me le rendait plutôt bien (les salopes) pendant mes études “classiques”. Tous les jours, j’apprends encore, d’ailleurs.

Si je te parle de ça, c’est d’abord pour que tu saches un peu à qui tu as affaire, je ne suis pas complètement malotrue. Puis aussi parce que quand j’ai lu Flo, je me suis dit : cette nana, ça pourrait être ma pote. Cherche pas, je ne me pose pas plus de questions que ça, y a trop de bouquins, trop de vins, trop de belle cuisine à découvrir que pour s’emmerder avec des détails. Et du coup, je lui ai proposé qu’on collabore. Style à nous deux, je suis sûre qu’on peut vous faire entrer dans le crâne que les lardons en plastoc, le beaujolais nouveau, et toutes les hérésies culinaires sont des ATTENTATS commis à l’encontre de la Vie. Rien que ça. La vie avec un grand V, celle qui coule dans le somptueux Amarone. Quoi? Tu ne connais pas l’amarone? Assieds toi -note, je suis presque sûre que tu l’es déjà, assis, alors disons installe toi mieux que tu n’es là, on t’autorise à picorer des gressins, des BONS hein, nous prend pas en traître. Et prend des notes.

L’amarone m’est tombé dessus un soir à l’improviste. Ce n’était même pas dans un resto italien, d’ailleurs, mais choisit-on vraiment les lieux pour tomber amoureux, je te le demande. Donc, l’important ce n’est pas de savoir ce que cet amarone Campo ca’florian foutait là au milieu des ceviches et des empanadas, mais bien ce qu’il m’a fait, l’enfant noir de la botte.
Ce n’est pas un vin de fillette, d’abord, ça tu dois bien le savoir: il titre en général à 16-17 degrés. Carrément. Me dis pas que c’est trop fort, trop puissant ou je sais pas quoi : y a de vraies raisons pour ça, alors tais toi.
Pour te la faire courte, sache que l’amarone nait en Vénétie (là c’est le  moment ou tu cherches frénétiquement sur google map, c’est bon, tu situes?). Tu prends l’accent et tu répètes apres moi Val-po-li-ce-lla. bon. Okay, toi et moi on n’est pas vraiment fluent en rital, mais c’est le coeur qui compte hein, FORZA.

Je disais: l’ Amarone, tu prononces son nom avec respect. Il est riche, il est puissant, il est séveux (ça, c’est un terme un peu “pro” pour dire qu’il t’emplit la bouche des dents au palais et que tu voudrais que ça ne s’arrête jamais capiche?). Il est loin d’être un vin comme les autres ! Pourquoi? Parce que son exceptionnelle longueur il la tire d’une méthode bien particulière.

C’est un vin de temps. Parfaitement. De temps. Alors tu respectes. D’abord, sur pieds les raisins (je te dis leurs petits noms : corvina, rondinella, molinara) vont mûrir et sécher tout doucement, au soleil, tu sais ce beau soleil de l’Italie qui te dore – ou te brûle si t’as la peau claire chipote pas- mais les raisins, eux ils sont nés pour ça. Ils aiment l’appassimento. Sentir la caresse qui leur fait perdre doucement l’humidité, concentrer les sucres. Après la vendange, tardive le plus possible, ce n’est pas encore fini. Les raisins séchent suspendus comme des culottes (me demande pas d’où vient cette image), deux trois mois.

Je t’ai dit que c’était un vin de temps? Oui. Donc, les baies toutes ratatinées (je t’interdis de dire qu’elles sont moches), on les amène ensuite au pressoir, avec RESPECT. Toujours. Et doucement, on en extrait le jus. Tic tac, tic tac. Compliquée, l’affaire, parce que du jus, il n’y en a pas beaucoup justement. Puis on entreprend de le faire fermenter. C’est long, mais faut ce qu’il faut. On obtient un jus -un vin- concentré, alcoolisé, qu’il convient de laisser se reposer. Oui, encore. Non, ce n’est pas de la paresse, il faut ça. Dodo en barrique pour quelques mois. Tic tac, tic tac. Sachant que les Amarones se tiennent pendant vingt cinq, voire trente ans, moi je dis que ce n’est pas de trop, n’est ce pas?

Après va pas le confondre avec le recioto (qui lui est un vin d’appassimento mais pas fermenté complètement, où il reste du sucre donc) ou le ripasso (un vin rouge de faible teneur alcoolique en général qu’on fait “repasser” sur un moût d’appassimento pour le fortifier). Tu vas le vexer, sinon. L’amarone est un rouge sec, de grande tenue, de longue garde, c’est un peu l’Aston Martin de ton garage, le Sean Connery des James Bond, le Rabbit de tes sex… HEU. Bon, je m’emballe.

Maintenant que tu sais un peu comment on le fait, je reviens à mon fameux Campo Ca’Florian. Puisqu’on en est aux confidences, je peux même te dire que c’était un 1989.

J’ai fermé les yeux en le goûtant, ce soir là, parce que son nez envoûtant tout en fruits noirs – oulah y en avait de la mûre, de la myrtille, et de la cerise si tu savais- et en réglisse me glissait de la fermer pour une fois, et de me laisser faire. Quand la cerise noire a juté sur mes papilles, j’étais déjà conquise. Et quand il a déroulé le reste de ses épices, sa pagaille toute italienne de piquant, de doux, de gueulard, somme toute d’amour sur ma langue, je n’étais plus vraiment au resto mais quelque part dans un endroit que j’imagine bien être le paradis. Rien que ça.

C’est ce soir là que l’Italie m’a prise toute entière. Dans un verre d’Amarone. Sont forts, ces ritals.

Alors dis moi Flo, maintenant qu’on sait ce qu’on boit, on mange quoi avec ça?

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