Les flagrants délires du Jurançon

 

” Adeline Serpillon appartenait à cette écrasante majorité de mortel qu’on n’assassine pratiquement pas. “

C’est comme ça que commence “Des femmes qui tombent” une petite perle de cent cinquante-cinq pages de Pierre Desproges.

Je te sens interloqué : tu te dis “oh, mais l’autre là, elle se crée son petit tumblr où elle cause pinard et elle me parle de bouquins, d’un coup d’un seul. Par quel truchement?”

Je t’explique : Pinardothèque tire son nom du latin pinardus (hinhin) et du suffixe –thèque (soit le meuble, le lieu où l’on range les choses). Petite dédicace à Baudouin, qui est le papa de ce nom d’ailleurs. Tu vois venir le rapport à la bibliothèque ?

Une idée qui chemine lentement : et si, on associait ces deux plaisirs que sont boire du bon vin, et goûter des bons mots?
Je me propose donc de sublimer ta lecture de Desproges – parce qu’ ÉVIDEMMENT tu VAS le lire, c’est OBLIGE- avec un vin qui lui colle aux pages. De façon littérale, c’est une façon d’écrire n’est ce pas, ce n’est pas vraiment le style habituel des bouquins qui ont les pages qui collent (oui, filou, je te connais toi et ta collection de Playboy).
Rassure toi, je ne vais pas te dévoiler la fin, mais pour pour te filer l’eau à la bouche te citer quelques bouts, de ci de là.
Comme ce passage ci, qui outre le fait qu’il soit très bien écrit est très … en chair :
” Et lui regardait cette femme farouche qui parlait de mort et d’amour en bandant du bout des seins. Une formidable envie jumelle le jeta contre elle. “
ou celui là
” Pendant une longue demi-heure, il usa sa peine à plein cœur. Comme beaucoup de faux misanthropes, qui, en réalité, aiment trop les humains pour les tolérer médiocres, il usait parcimonieusement du terme d’ami pour désigner un de ses semblables”.
Tu m’as compris : ce livre, ce tout petit roman il est à la fois jouissif, consistant, plein de surprises, charnel, drôle, cynique, tendre et rond.
Il lui faut un vin qui ait la même trempe, un peu canaille, frondeur mais avec de la douceur, qui se laisse déguster et dont tu regrettes d’arriver au bout trop vite. Je te le confirme, si tu en doutais : un bon vin, c’est celui que tu bois avec plaisir. Un excellent vin, c’est celui dont tu vois arriver la fin avec tristesse.
J’ai envisagé les bulles : trop snob.
Le vin rosé : pas assez snob.
Le blanc : bof, j’ai envie d’autre chose
Le rouge claque. Évidemment. Mais lequel ?
Puis, je me suis dit : Desproges était l’essence même de la provoc, un pirouetteur né, il lui faut – c’est quasi un hommage- un vin rebelle. Attention, pas du tape-à-l’oeil pour la frime, un vrai jus qui a des choses à dire et du temps à donner.
You Fuck my wine.

Non, je n’ai pas pété un câble, j’imite d’ailleurs extrêmement mal De Niro. C’est bêtement – ou génialement- le nom d’une cuvée de Fabian Jouves, vigneron du Sud Ouest (tu sais cette contrée sauvage où l’on élève les canards et les joueurs de Rugby? Et les cassoulets. Mais assurément pas les andouillettes). Proprio sur Cahors, le famous ”vin noir” issu du cépage Malbec, il fait évidemment des vins d’appellation mais aussi plusieurs cuvées complètement originales dont cette quille ci.
Drôle de nom pour un vin, je sais. Mais parce qu’il est complètement inclassable, il méritait bien qu’on lui trouve quelque chose d’inédit, de marrant et d’ *un peu* provocant.
Des femmes qui tombent à une femme qu’on tombe, il n’y a qu’un verre de vin.
Carrément.
 Je te dresse son profil?
Un seul cépage pour ce pinard hors appellation, le jurançon noir. Je t’entends déjà dire “oh mais ça je connais, c’est le truc à apéro là”.
Tssss Tssss.
Nan, tu ne connais pas. Tu confonds. Tout ça c’est de la faute d’Henri IV (salauuud d’Henri IV). Le Jurançon, ton “truc d’apéro” c’est une APPELLATION de vin blanc, du Sud ouest aussi, sec ou doux MAIS dont les cépages sont le courbu (presque comme Julien), les mansengs ( le petit et le gros), le camaralet et le lauzet.
Le jurançon noir est un RAISIN à part entière, tout seul, on his own, bref il n’a mais alors rien à voir avec le Jurançon (appellation).
Oui, le monde du vin est plein de chausse-trappes et de pièges, heureusement que je suis là.
Donc, au premier abord il parait un peu costaud. Okay, c’est pas un vin de fillettes (rappelle toi des canards rugbymen). Plonge le nez dans le verre : la cerise t’éclate au nez, avec un peu de réglisse. Celle dont tu déroulais petit à petit le ruban quand t’étais gosse, et puis il y a un peu de vanille aussi. Gourmand.
Tu sens tout ça?
NON. Ne goûte pas encore. Profite : ton nez est ton meilleur ami pour goûter quelque chose. Tu crois toujours que ce sont tes papilles qui font tout le boulot. Permets moi de te dire que tu te plantes. Complet.
Sans compter le fait que l’oxygène qui afflue à la surface du pinard révèle d’autres arômes. Ça, tu ne peux pas le savoir si tu avales tout de suite comme un gougnafier. GOUGNAFIER.
Une pointe de sauge, un soupçon d’un autre fruit derrière la cerise : de la mûre. MIAM. T’as vu si c’est pas joli ?
Maintenant tu peux goûter. HOP HOP HOP. Pas comme un sauvage. Un tout petit peu d’abord. La cerise, tu la retrouves? Oui. Elle est là, coquine, suave, toute sucrée, la réglisse aussi. Ta bouche se fait velours, le vin roule tout joyeux dedans. C’est bon, c’est évidemment un vin qui possède de la structure, mais tellement élégante qu’on lui pardonne tout (un rugbyman dans une Aston Martin, en costume Lanvin).
 Maintenant, tu peux ouvrir “des femmes qui tombent”, oublier ce qui t’entoure une heure ou deux, et savourer.
Voilà.  Quand tu sais pas, tu demandes.
De rien.
 Tiens, comme je t’aime bien, je t’ajoute un bonus.
Enjoy :
Publicités