Le vin des pirates

Ce qui est génial avec le vin, c’est qu’il crée des communautés invisibles de gens qui se reconnaissent en un clin d’œil. Pire qu’une secte. Diablement plus efficace, même. Je peux aller n’importe où, je finis toujours par tomber sur un foudivin. Ce genre de personne que tu reconnais facilement : celui qui après trois mots autour d’un pinard, te tutoie, te file des adresses, te parle de cuvées, de vignerons, et de millésimes comme si vous ne veniez pas de vous rencontrer il y a cinq minutes. Les instantanéités des rencontres du vin me surprennent et m’amusent toujours.

Suffit de voir les sourires qui s’allument quand on reconnait que t’es du clan, du milieu, de la partie.

Et ça rit et parle fort, ça partage et ça envoie. On raconte les histoires et les émotions, je ne connais pas d’autres moyens de rencontrer de gens plus efficace. Rencontrer au sens profondément humain : on se fout de ton âge, de ton métier – le plus souvent, il tourne autour du vin mais pas toujours, un des types les plus barges du Jura que je connaisse est gynéco – de ce que t’as fait avant et pourquoi. Tu es juste là, dans l’instant à écouter et à te nourrir d’une espèce de truc essentiel.

Je crois que c’est aussi ce qui me passionne.

Puis, il y a toutes ces histoires que tu ne devrais pas connaître : je vais t’en raconter une. Secret d’initiés. Comme ça, toi aussi quelque part tu rentres dans la famille des fous.

Peut être que tu connais un peu le fragolino. Un vin blanc, dans lequel on ajoute de la liqueur de fraise. Truc typique et typé d’apéro, si tu as un peu trainé dans le Piémont et le nord est de l’ Italie tu connais peut être.

MAIS en fait, tu ne connais pas le vrai fragolino.

Non.

Je vais d’abord te dire comment moi je l’ai rencontré, et après je te dirai qui il est. C’était il y a une dizaine d’années, nous étions cinq jeunes – cons de jeunes et un jeune moins jeune que les autres, donc d’ origine italienne : détail qui a son importance. Passionnés de vins, seule vraie accointance entre nous. Et cette bouteille d’un coup surgit de nulle part. On la débouche, ça fait psssshhiiiit. Légère mousse, dans les verres DU ROUGE. On n’avait pas encore vu ça, nous, les jeunes cons. On ne savait pas même encore qu’il existait des effervescents rouges. Pas des rosés, du rose pâlichon, rouge à peine forcé, de l’intense rubis.

En chuchotant, le type nous balance : ça, c’est mon vin de pirate.

Nous, on ne la ramenait pas. On voulait goûter, tu te doutes. Savoir. D’où ça sortait, quel parfum ça pouvait avoir, pourquoi c’était là. On a plongé le nez, les lèvres, et tout entier dans les verres. Et c’était…

INDESCRIPTIBLE. BON.

Indubitablement. Mais à quoi est ce que ça ressemblait, comment le décrire, on n’en savait rien (on était jeunes et cons, je le rappelle). La langue qui claque, on buvait avec l’œil allumé, on se marrait, lui surtout se marrait.

Il a dit : labrusca.

Et nous, en chœur : quoi?

Il a répété: labrusca.

Puis, il a tout déballé : c’était, c’est le VRAI fragolino. Celui que l’on tire du fragola (on dit uva fragola en rital), un raison non homologué pour les appellations européennes, un raisin sauvage. La labrusca c’est une vigne non noble – contrairement à l’espèce vinifera qui donne naissance plus ou moins à quasi toutes les appellations européennes et d’ailleurs, soit par le jeu d’hybridations, soit d’existence propre. Le fragola, raisin de l’espèce labrusca donc, possède cette caractéristique d’avoir un goût de fraise très marqué, et cette bulle qui l’accompagne en fait quelque chose d’unique et d’inracontable (bien pour ça que je le raconte d’ailleurs).

Et le fragolino, le vin donc qu’on fabrique avec la fragola, l’uva fragola ne peut être commercialisé. Décision de l’UE. Par contre rien n’interdit d’en fabriquer.

C’est pour ça que c’est un vin de pirate, un vin qui voyage de dessous de manteau en dessous de manteau, et qui se retrouve un beau jour sur une table de café, au milieu de cinq jeunes cons, et un un peu moins jeune, émerveillés.

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