Il (s)

Il a débarqué sans crier gare, au milieu d’autres, pas vraiment invité, erreur de casting ou conseil d’un ami, je ne sais plus trop. Au premier abord trop sombre, trop fin, il devait lui manquer quelque chose. Je lui ai tourné autour avant de l’abandonner. Plusieurs fois. Préférant m’en remettre à d’autres.

Il s’est planqué derrière, me laissant goûter à leurs charmes plus évidents. Plus tape-à-l’oeil, plus denses, plus joyeux. Allez savoir.

Il patientait, je crois. Tranquille : il m’attendait.  Tic tac tic tac.

Quand la rencontre est inévitable, peu importe le temps qu’elle prend. Je n’ai jamais cru au coup de foudre, il existe toujours une préparation en amont, de deux solitudes qui se font écho, et qui un jour se complètent. Pas de hasard, pas de coïncidence. Juste une similarité des désirs qui se répondent.

Nous avons mis un peu de temps à nous apprivoiser. Sobre, serré, il ne livrait que peu. J’en ai pris mon parti, tenté de poursuivre. Cette réserve m’intriguait : quoi de plus excitant que quelque chose de secret, d’ impénétrable ?

Il se laissait faire, je l’ai pris sans sauvagerie, j’aurais pu le brusquer. Le secouer, nom de dieu, respire, inspire, encore. Je ne l’ai pas fait.

Je l’ai parcouru, lentement d’abord, et au fur et à mesure quelque chose s’est révélé.

Soie, velours, cerise noire, poivre de Sichuan, bois de rose. Réglisse sur la langue, amer de fond de palais, une pièce sombre éclairées de quelques bougies, somptueux.

Le désir, le plaisir, la honte jusqu’à la chute, l’ inextinguible sensualité, les syllabes comme autant de râles rauques, les phrases emmêlées comme des cheveux au matin sur les oreillers.

J’ai accéléré. De plus en plus vite. Cherchant à provoquer la fin, la chute, en sachant qu’une fois arrivée là nous en serions au point de non retour. Mais compulsivement je tournais les pages, reprenais une gorgée, et tout me semblait clair.

Amoureuse.

Amoureuse de ces mots de dentelles et de fièvre, de cette urgence, de la fulgurante saveur de ce jus noir entre les lèvres, de ce qui allait irrémédiablement prendre fin, mais qui s’étirait, des regrets et des larmes le long du verre et des joues, de l’assassinat jouissif, phrases et vins ne formant plus qu’un, un Il parfait.

Il c’est le côte Rôtie 2002 de Clusel-Roch

Il c’est la Bête qui meurt de Philip Roth.

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