Minééééralitéééé *

*sur l’air de Sensualité, Axelle Red

Normalement un des premiers trucs qu’on t’apprend dans les écoles de sommellerie, c’est garder tes goûts personnels en dehors du tatami. Enfin, de la salle de restau. C’est parfois difficile, parce que qui peut prétendre à l’objectivité quand il s’agit de quelque chose qui fait appel autant aux sens qu’à l’intellect, et aux émotions?

Y a rien à faire, on affectionne certains types de vins comme on a des coups de cœurs pour certaines personnes, on ne peut pas en sentir d’autres, ou simplement ils ne nous font pas grand chose.

Un vin a beau être techniquement parfait, parfois il ne nous parle pas. Je suppose que c’est pareil en musique, ou en littérature : certaines pages nous échappent, certaines musiques filent, peut être qu’on passe à côté de quelque chose. C’est toujours frustrant, bien sûr.

J’aime les vins qui me racontent des histoires, ou à propos desquels j’ai des histoires à raconter. Pas forcément les vins efficaces, les bêtes à concours, les vins propres sur eux.

Trois heures du matin, après un service long et chargé, deux vieux briscards de la sommellerie (j’en rajoute à peine, mais faut dire que mes vingt ans à peine entamés me faisaient voir leur quarante comme une lointaine contrée, oui, je les trouvais VIEUX) et moi donc. Je commençais tout doucement à gagner mes galons de dégustation, j’avais pris un peu de bouteille, la passion commençait à se canaliser, j’arrivais à argumenter, définir un vin. Le métier qui rentre. Ce drôle de métier qui rentre pas en se faisant des cals aux doigts mais en goûtant, crachant, mémorisant. Tout le temps.

Bref, les “vieux” voulaient me récompenser, m’introniser, je sais pas au juste. Et un des deux a sorti une bouteille. Riesling. Ostertag. Plus aucune idée du millésime, les chiffres et moi on a toujours été un peu fâchés.

Je me suis assise, avec eux. Et on a goûté. Plus personne faisait le malin, on rentrait les épaules, on se serrait autour du verre, tout le monde la fermait. Concentrés. J’avais conscience qu’il se passait un truc grave, presque mystique. Le vin au départ ne semblait pas étonnant. Un nez subtil, discret, presque décevant. Où était la profondeur et la minéralité qu’on m’avait tant vantée? La minéralité : mot lâché. Tout le monde aime à le sortir, mais est bien en peine de le définir après. On a droit au mieux à des solides “pierre à fusil” au pire à des “bah, tu sais, quoi, minéral…”. Ben, non, je sais pas, j’ai pas pour habitude de sucer des cailloux, moi.

La minéralité dans un vin, c’est avant tout une sensation. De fraicheur inédite, qui ne se rapproche pas du fruit. Une tension perceptible, qui mordille les lèvres, la langue, le palais. Qui claque comme une jarretelle.

Oui, d’accord, mais ça goûte quoi?

Rien. Enfin, si, mais c’est compliqué à exprimer. Pourtant, quand j’ai eu ce riesling sur la langue, j’ai SU.

C’est pas vraiment de l’acidité, mais ça y ressemble.

Ça peut être une pointe de sel sur la langue, mais pas que.

Ce n’est pas quelque chose de connu, et ça n’est pas totalement inconnu.

La minéralité, c’est une impression subjective, qu’on perçoit au nez et en bouche.

Une forme de pureté, de profil aigu, quand tu respires le jus et que déjà tu te dis : celui ci, ça va être un machin élégant, loin des notes beurrées d’un chardonnay, loin des exotismes d’un chenin.

Le riesling, c’est la plus belles des pétroleuses. C’est une nana en jarretelles, la cancéreuse au bout des doigts,  qui te jette sur le bord de la route, hésite, puis te reprend pour faire encore un tour. Elle porte pas de parfum, pas d’artifices coûteux et capiteux, pas besoin. Son odeur à elle t’évoque un torrent qui roule sur des cailloux, quelque chose d’indompté et de classe, naturel.

Eux et moi, on restait paf. Le pinard nous déroulait, classieux à mourir, des tonnes de sensations, et la bouteille s’est hélas finie trop vite. On aurait pu rester là encore longtemps, à trois heures du matin ou cinq, ou six, à écouter le chant de cette sirène alsacienne.

J’ai un faible pour ce genre de quilles, j’avoue tout.

Et qui n’a jamais pris son pied en goûtant un Riesling typé me jette la première pierre (à fusil).

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