Vingt centimes.

– Il fait chaud hein

– C’est vrai oui. Mais on va pas se plaindre.

Début de conversation normale. Un bonjour, quelques mots sur le temps avant d’en venir à ce qui les amène. C’est toujours comme ça. La sonnette, un nouveau client, et les mots météo. On fait ça sans plus réfléchir. Ni eux, ni moi. Lui, il a … Je ne sais pas quel âge au juste. Buriné. C’est ce qu’on dit.

Des jeans bleus clairs, une chemise écrue, il sent le savon de Marseille et l’encaustique. Les épaules rentrées, petit. Tassé sans doute. Un fil blanc devant l’oeil bleu fleur de lin. Il vient souvent, toujours avec un sourire fantôme accroché. Une politesse, sans doute, un reste de l’éducation qu’on donnait aux gosses quand lui en était un.

– Je voudrais du pineau.

Nous y voilà. Devant le rayon, j’ai une bonne tête de plus que lui, je lui montre les choix possibles. Petit argumentaire rodé à force. Ça fait partie du boulot, expliquer avec la même précision et détailler s’il le faut, même si c’est la quinzième fois de la journée. Il hésite puis son choix se porte sur une quille. J’attrape la bouteille, la pose sur le comptoir, annonce la somme. Il cherche la monnaie, fébrile.

Il manque vingt centimes, où est cette foutue pièce, il était sûr d’avoir le compte pourtant. Son sourire tremble un peu. Je lui balance ma plaisanterie habituelle dans un cas comme celui là. Les mettre à l’aise, pareil quand une carte bancaire ne marche pas du premier coup, faut les rassurer un peu, les faire rire, les détendre. L’argent met tout le monde un peu en dehors des clous.

Alors je vanne.

– C’est pas grave. J’ouvre votre bouteille et je me sers un verre pour les vingt cents.

Rire discret.

Je l’ai déridé. Façon de parler. Si son visage s’est détendu, il me paraît encore plus vieux d’un coup. Las. On apprend à lire sur le visage des gens, dans leurs attitudes quand on fait mon métier. Obligé. C’est comme ça qu’on décèle ce qu’ils n’osent pas dire – la crainte d’être ridicule, souvent et qu’on les conseille au mieux. Son mètre soixante et ses soixante kilos prennent peu de place.

– Vous avez un fils non jeune fille ?

Ce ” jeune fille “, manière de signaler la différence d’âge conséquente entre lui et moi.

– Oui. Il aura bientôt sept ans.

– Moi aussi j’ai eu des fils de sept ans.

Cette phrase me gêne. Un truc impalpable, tension ou moment étrange qu’on ne peut pas définir. Il a posé la monnaie sur le comptoir, je récupère les pièces. Le tiroir-caisse s’ouvre et se referme avec son fracas habituel.

– Je ne bois pas d’alcool vous savez. Je viens pour ma voisine. Ça me fait une promenade, et puis ça rend service.

Je sais.

Je sais et je ne sais pas quoi répondre.

Ils sont rares à force de prendre l’habitude des conversations du commerce, les gens à qui je ne trouve rien à répondre. Sa main tremble un peu. Je le note machinalement comme je note nombre de détails sans y penser vraiment.

– Les enfants mon dieu ça grandit trop vite. Sept ans le vôtre. Le bel âge. J’ai perdu trois de mes enfants. Trois sur six. J’avais six enfants j’en ai perdu trois. C’est injuste. Comment on survit à ça ? On le dit pas.

J’ai pensé ” On le dit, si. On dit sa douleur en quelques mots. On dit qu’on a perdu. C’est ça qui fait avancer. Dans l’ombre d’un confessionnal. Chez un psy. Ou chez une caviste, un dimanche matin “.

J’y ai pensé et je n’ai rien dit. J’ai emballé la bouteille, lui ai glissé qu’il avait bien choisi, que la voisine serait contente. Bouteille dans le sac, merci encore mademoiselle, bon dimanche mademoiselle, au revoir monsieur bonne fin de week end. Le petit monsieur aux yeux bleu lin est reparti. Il a eu ce qu’il venait chercher.

Et moi j’ai gagné ces vingt secondes d’humanité.

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