Oxy soit qui mal y pense *

* la brigade des jeux de mots m’a mise à l’amande (oui je sais c’est AmEnde, this is un jeu de mot bonus ).

Quand tu te mêles de vouloir apprendre le vin, que t’es un jeune con encore et que tu as la chance de tomber sur un “maître” un peu sadique, tu fais de drôles de rencontres au fond des caves.

Carrément. Je parle souvent de rencontrer des vins comme on rencontre des gens, parce que pour moi, ça s’en rapproche fortement. Ils ont une histoire, une personnalité, un caractère. Parfois, il t’en faut peu pour être complices. Quelquefois la première rencontre se fait dans l’affrontement, avant d’en venir presque aux mains. Faut du temps pour que le climat s’apaise, et que vos relations passionnelles – forcément, s’adoucissent. C’est sûrement les plus belles, au final. Elles se construisent sur la durée. Chacun s’apprivoise.

Je me souviens parfaitement d’une de ces rencontres sauvages. Mon maître à moi appelons le M. pour plus de facilité, M. donc est un fou furieux de pinard. Total barré. On se trouve bien du coup : moi je ne demande qu’à apprendre, et lui qu’à transmettre. C’est en ça qu’on reconnait quelqu’un qui aime vraiment le vin je crois, dès qu’il sait un peu, il a envie de partager. Cette transmission se fait dans le boulot, au fur et à mesure des conseils aux clients que j’apprends à faire. Dur. Je suis toute petite, c’est un grand.

D’abord, il faut arriver à passer derrière une grande gueule sympa et charismatique qu’est M. Faut faire passer l’idée qu’une nana, jeune, et blonde de surcroît, encore un peu timide peut aussi faire le boulot.

Créer son style, sa patte. Celui qui fait que les gens vous font confiance. Et à côté de ça, apprendre toujours, sans cesse. Goûter sans relâche. Parce que si j’ai des bases, je ne suis encore nulle part après trois ans de cours. Vingt- vingt et un ans. Mon palais n’ est encore pas assez entrainé. La dégustation, c’est comme un marathon.

On a beau avoir des capacités physiques au départ, certaines aptitudes comme un sportif a un potentiel physique, ça se travaille. Ça s’entraine. Exactement comme les muscles. On affine au fur et à mesure des quilles goûtées. On devient précis. Le goût, les goûts changent.

M. me fait tenir un rythme d’enfer. Les services où on n’a aucun droit à l’erreur, la tape sur l’épaule parce que je n’ai pas détecté un vin bouchonné, les engueulades mimées en cuisine pour pas que ça s’entende en salle, les volées d’escalier cave-salle-cuisine-cave-salle qui s’enchainent, durcissent les mollets, le dos qui craque, la peur de dire des conneries, le stress quand c’est moi qui ai la responsabilité de goûter la bouteille devant le client et parfois je peux bien le dire maintenant y a prescription : un ou deux sanglots au fond de la cave parce que c’est difficile, parce que c’est exigeant, parce que le doute submerge.

Peut être que c’est une voie trop difficile? Peut être que je me suis trompée?

Mais je m’accroche : j’invoque la morsure du riesling, le super sauvignon qui m’a sciée, le st Estèphe soyeux, et tous ces vins que je ne connais pas encore mais aime déjà.

Un soir, M. et moi rangeons la cave. Il me fait porter toutes les caisses, le salaud, dirigeant la manœuvre, on inventorie. On compte, trie.

” ces vins là, faut qu’on goûte. Si c’est plus terrible ça partira en vin pour les poires “.

Le vin pour les poires.

C’est l’automne, les gibiers. Et l’occase de nettoyer la cave des crus un peu limites en les fourguant à la cuisine pour les poires au vin, sacro-saint accompagnement.

On ouvre les bouteilles direct dans la cave. Six sept comme ça. On bosse dans le silence, goûter, cracher. Verdict : poire, pas poire.

” On a bien bossé. Pause. Je te fais goûter un truc “

M. sort une bouteille de nulle part, je vois pas l’étiquette. Il fait sombre, mais je remarque une robe jaune dorée quand il coule dans les verres, le pinard non identifié.

Je mets mon nez dedans et je suis paumée.

En vrac :

Mais hein? C’est quoi ce machin? C’est … ça sent le… je peux pas lui dire ça. Cire d’abeille. Comme quand ma grand mère faisait son samedi, le vendredi parce que comme ça elle était tranquille le samedi. Cirait les meubles. Beurk. Et la noix, ou la noisette. Oh mon dieu, j’ai compris il me déteste. Il doit me détester pour me faire goûter un truc pareil. Je goûte ou pas? J’ose? Merde, en bouche c’est presque pire. C’est collant, et la noix, le miel, et surtout un truc que je n’arrive pas à identifier. Comme si je léchais la commode en chêne de mamy. Bon, y a de l’amande aussi, ça sauve un peu.

M. sourit à moitié dans le noir, toutes dents dehors.

Flippant.

” Alors?  Ça dit quoi ? Fais moi une commentée “

Arf.

” Heu… ça sent l’ Océdar ? “

Voilà. En gros c’est tout ce qui est sorti. M. a franchement rigolé. Puis il m’a posé la question piège.

” Ça te plait ou pas ? “

Impossible de répondre. Je me doutais un peu que c’était un pinard génial, dans son genre. Mais ça ne me plaisait pas. Argh.

Parce que j’étais pas prête. Trop déroutant. Mon palais n’avait aucune référence. Je ne savais me raccrocher à rien. J’étais encore trop ” bébé ” pour apprécier.

Le plus fou de cette histoire, c’est que maintenant, si on me présentait cette bouteille, je me roulerai par terre pour en avoir une goutte.

Et là, je suis passée à côté.

Depuis, je me suis rattrapée, et maintenant ils font partie de mes vins préférés.

C’était ma première rencontre avec un vin oxydatif**.

Un Anjou de Mark Angeli.

Hier, j’y repensais en goûtant le Ruminant des vignes de Dominique Andiran. Sublime oxydatif s’il en est. D’un vigneron bourru et proche de la terre du Sud ouest, comme je les aime. Des gros mansengs mûrs, un vin qui prend son temps pour être élevé, trois ans.  Un jus pointu, où le nez est mêlé de fleurs blanches, de miellat et de cet indescriptible arôme riche à la fois épicé et suave, dont la bouche est à juste équilibre entre sucre et fraicheur, une bouche qui explose et te fais imploser les corpuscules, tellement ils sont tous noyés de plaisir. Avec un bout de comté.

Par une association d’idées débiles dont j’ai le secret, je me suis dit:

Avec le temps vient aussi le goût de l’oxydatif.

**notion que je vais explorer à mort dans un prochain billet sur le Jura. c’était une mise en bouche.

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