Des pouilly sur la tête *

*oui, j’ai cherché.

Il y a ces gens qui n’aiment pas le lundi. Genre Claude François, et Bob Geldof. Et puis y a moi.

J’aime les lundis parce que c’est mon jour de congé et donc l’occase de vadrouiller. Quand je ne cours pas les librairies, on me trouve où ? Je vous le donne en mille : chez des cavistes, pardi !

Direction Bruxelles, et un caviste donc. Y déposer quelques caisses de champagne, et puis le rencontrer tiens, parce que voir les gens en vrai, avec des os , de la chair et des sourires, c’est pas mal non plus. Cap chez Tonton Marcel.

Quand tu vois une devanture comme ça,

deux choix : soit le mec est un type goguenard et pas prise de tête, qui aime le pinard et qui s’en tape de faire chic (et tant mieux) soit c’est un de ces attrape-couillons à touristes, où on met du vichy rouge pour mieux faire glisser le plastoc de ta carte bancaire. Du faux authentique.

OUF !

C’était l’option un. Marcel, il t’appelle par ton prénom et te tutoie en moins de deux. Ça doit un peu tenir au fait qu’en trois secondes je lui parlais du rosé  » couillu » de chez Jouves. Là, j’ai bien vu que je marquais des points, puisque s’il n’a pas encore goûté le rosé, il est fan des autres cuvées. Aussi. Comme moi. J’aime bien quand on a les mêmes goûts que moi en vins, ça me rend les gens tout de suite sympathiques. Bref, Marcel a une chouette sélection, très tournée vers la Champagne, mais qui n’oublie pas les autres régions (coucou les quilles de Mosse, de Canet-Valette, de Lapierre, et pleins d’autres). Si tu passes dans le coin, tu vas lui faire coucou.

En bonus-track, dans la boutique de Marcel, y a de la musique. Du Rock. Forcément, ça met en confiance.

Comme il faut aussi penser à manger, et que si j’avais déjà la langue qui trainait jusque par terre en matant les bouteilles, j’avais aussi l’estomac dans les talons, j’ai demandé à Marcel s’il connaissait pas un truc sympa.

J’ai bien fait.

Astuce suprême : quand un caviste a bon goût dans le choix de ses quilles, en général, il sait aussi où bien manger. Un peu comme les coins à champignons quoi.

On se pointe donc à l’adresse indiquée, mon binôme, et moi. Et paf !

Un japonais, rien de clinquant mais nickel, cuisine ouverte. Installés au bar, c’est la meilleure place. J’adore ce ballet hyper chronométré et précis de la cuisine japonaise, les tempuras, tout les mouvements qui s’enchainent de façon naturelle alors que tu sais qu’il faut des années pour maitriser ne serait-ce que l’art de la découpe, ou du sushi. On en oublierait presque de commander : daurade crue, sauce sésame, avec son riz et  sa soupe miso.

Carte des vins ?

Oh oui. Courte, mais efficace. Que des natures, ou au minimum des bios.

Daurade, forcément du blanc. Sur du cru qui plus est. Marcel avait glissé deux mots sur un pouilly-fumé complètement atypique. Go.

Le vin arrive, jolie étiquette.

Et paf, dans les verres, première surprise. Jaune d’or, un vrai poussin ! Surprenant pour un pouilly.Le nez est explosif, part dans tous les sens, ça s’emberlificote de citrons confits, d’angélique, d’abricot. C’est déjà une gourmandise toute seule. La bouche est du même tonneau, à la fois exotique et fluide, avec sur la fin une sorte de coup de fouet d’acidité qui vous rappelle d’en prendre encore une gorgée. Bref, c’est bon. Crevé bon.

Pour autant, la discussion s’engage :

–  C’est bon, mais c’est pas du pouilly-fumé

–  Je suis pas d’accord, c’en est, c’est marqué dessus.

– Ça ressemble pas à du pouilly, du tout. A l’aveugle, sincèrement, tu places ça en pouilly, toi ? Moi, jamais.

– Peut être que ça ressemble pas à d’autres pouilly, mais ça en est. C’est le bon cépage ? Ouais. C’est les bons rendements ? Ouais. C’est la bonne localisation des vignes ? Ouais, donc ça en est.

S’ensuit une discussion finalement assez passionnante où devant le même vin, on prenait des positions complètement aux antipodes. Si nous étions bien d’accord pour dire que le vin était magnifique, pour moi ce vin là ne représente pas un pouilly tel qu’on peut, qu’on doit (?) l’attendre. Méritait-il son AOC ou pas ? Grande question.

Pas typique. Où était la pierre à fusil, la minéralité, le tendu ?

Sauf que …

Qu’est ce qui détermine la typicité d’une appellation ? La loi du nombre ? Si X vignerons obtiennent des vins avec une indéniable parentalité, est-ce que c’est eux qui ont raison ? C’est un peu dangereux peut-être ce totalitarisme du nombre, non ? Parce que le mec qui a une parcelle un peu en dehors des clous, ou qui parce qu’il vinifie un peu autrement obtient un jus différent, on en fait quoi ? Et je n’imagine même pas celui qui voudrait utiliser des cépages inusités. Puisqu’ici, clairement, ce n’est pas le cas.

Et si, finalement ce n’était pas encore plus pervers que ça, si la typicité d’une appellation n’était rien d’autre qu’une construction mentale et subjective qu’on se forge au fur et à mesure des données techniques enfoncées dans le crâne et des dégustations forcément un peu orientées ? Genre, si par un extraordinaire hasard, nous n’avions pas TOUJOURS raison ?

Dingo.

Je sais.

Question compliquée à l’heure où de plus en plus de vignerons « sortent » volontairement ou non des AOC.

Et mon pouilly, qu’est-ce que j’en dis finalement ? C’est un jus nature, superbe, qui rentre dans le moule de l’AOC sans en épouser les caractéristiques.

Étrangement, c’est le genre de bouteilles qui fait du bien. Elle bouscule tes certitudes, elle te fait réfléchir. A ce que tu penses savoir du pinard, et à tout ce que tu ne sais pas encore.

C’est pour ça que j’aime les lundis.

La vadrouille, du corps autant que de l’esprit, y a que ça de vrai.

Et je vous dis ça un verre de morgon de Lapierre à la main, 2007, lui aussi nature. Bordel, que c’est bon !

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8 réflexions sur “Des pouilly sur la tête *

  1. Et si tous les Pouilly ne devaient pas en fait ressembler à ça, finalement? Du sauvignon bien mûr, non marqué par des notes variétales de pipi de chat, et dont la fameuse tension et/ou les notes de pierre à fusil ne doivent rien à un (léger) surdosage de sulfites?
    Des années de bourrage de crâne œnologique remis en question par un seul verre le lundi, c’est clair que ça fait mal à la tête. Mais, au moins, ce n’est pas dû au soufre…

    • Ouais, voilà. C’est exactement pour ça que j’essaie de garder beaucoup d’humilité face au vin, que je me considère ( j’essaie de rester ) un bébé dégustateur. Plus tu prends des habitudes (souvent mauvaises) plus tu te bardes de certitudes et moins tu laisses de place au vin. Enfin, je crois. Ce qui est génial, c’est que deux heures après j’avais encore le goût du vin dans la bouche. Pour avoir ça chaque fois, je signe à deux mains. Appellation ou pas 🙂

  2. Tant que le vigneron, le caviste, le sommelier nous prévient….c’est chouette d’avoir un Pouilly pas « typé » Pouilly ! 🙂
    Mais c’est mieux de prévenir, car si l’on choisit un vin pour la caractère typique de son appellation, on serait déçues !?
    En ce qui concerne le fait que plus en plus de vignerons “sortent” (souvent) volontairement des AOC……ma seule tristesse est alors d’imaginer les cartes des vins dans quelques années avec QUE des lignes « Vin de Pays de ……. » et la disparition d’un riche patrimoine d’appellations qui à fait la gloire et la fierté de la France !?
    Biz
    Lau

    • Clairement : si tu le sais, je n’y vois aucun problème. Faut juste que les « pros » fassent leur job. Quant aux sorties d’AOC, tant que ça ne devient pas systématiques et marketé je n’y vois pas de souci. Ce qui compte, c’est le vin. Que l’étiquette en soit prestigieuse, ou non 🙂

  3. Pingback: #Suivezles : La Pinardothek | Oenos

  4. J’ai eu un peu pareil avec un Faugère dernièrement, enfin moi … la demoiselle qui dégustait la bouteille avec moi. Je l’avais prise chez un caviste bio/naturel rue St Denis à Paris sur les conseils de la taulière ne connaissant pas du tout les Faugères moi-même.
    C’est à peu près là que les romains s’empoignèrent, parce que la demoiselle s’y connait pas mal en vin, s’y intéresse beaucoup, à pris des cours à un moment pour le bagage « technique » et connait elle, par contre fort bien les Faugères : ses parents vivent par là.
    Et du coup la réaction est directe « houla c’est un Faugères ça ? Ca a juste rien à voir ! », et la discussion qui s’en suit est sensiblement la même : qu’est-ce qui fait une AOC ? Avec la nuance de : « comment y intégrer les naturels dont le goût peut varier assez fort par rapport à ce qu’on attendrait ».

    Moi qui (n’y connait rien) mais qui ait passé ces 2 dernières années à ne boire presque que du vin naturel, j’aurais parfois tendance à avoir le réflexe inverse : être surpris par le goût d’un vin AOC … normal ? Non naturel ?
    Comme tu le sais je ne suis pas un Ayatollah du naturel, j’ai surtout fréquenté des gens qui en boivent beaucoup mais au final on m’a dit ici récemment que mon palais était déformé par le naturel. C’est amusant mais au final qui est déformé : ceux qui boivent du naturel ou les autres ? Ou aucun des 2 ?

    • Ha, vaste débat. Je ne bois (ne déguste pardon, ahem) pas que des natures. Souvent, un peu de tout. Donc l’option palais déformé, j’peux pas dire. En tous cas, je comprends qu’on puisse être plus sensible à des jus plus frais, plus toniques, plus vivants. Sans doute. Et je crois aussi que remettre en cause le système d’appellation est sain. Comme dans tout domaine, ne pas rester figé sur une appréciation permet d’avancer.

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