Ciste suffisait qu’on s’aime…

Ciste suffisait d’aimer … Vous n’avez rien lu, je ne fais absolument pas de références à Céline. Ahem.

Parfois tu as tout pour faire LA belle rencontre, tous les paramètres semblent réunis, et puis non. Tu tortilles sur ta chaise, t’attends que ça se passe, tu t’emmerdes sévèrement, tu comptes les mouches au plafond ou les étoiles dans le ciel, tu penses à ta liste de courses, bref. Tu n’es pas dedans.

Complètement pas happée par ce qui se joue.

D’autant plus incompréhensible au premier abord que le protagoniste t’as été loué, sur-vendu, avec force détails et sourires émerveillés.

Mais voilà, il ne se passe rien.

Pire, c’est l’ennui total.

Ça m’est arrivé hier. Peyre Rose est un domaine réputé, depuis longtemps. Un des meilleurs du Languedoc, dit-on. 1994 était un superbe millésime, sans doute aussi celui qui a fait « exploser » la région, montrant tout ce qu’elle pouvait sortir de grand et de noble, malgré la réputation de gros rouge qui tâche qu’elle se coltinait.
Marlène Soria dont on invoque le nom tout bas est une référence, maintenant. Une légende, quasi.

J’ai encore en cave quelques quilles de cistes, quelques syrah Leone. Des 1994 et 1995. Elles patientent tranquilles, se couvrant de poussière, humides juste ce qu’il faut. A la cool. J’ai la chance d’avoir une cave géniale, pas de variation de température, aucune vibration, hygrométrie parfaite. Je te vois venir : même sous la torture je ne te dirais pas où elle est, c’est MON secret. Quand tu chopes une cave comme ça, c’est comme tomber sur un coin à truffes, tu te la fermes et tu en jouis en égoïste.

Bref.

Comme au bout d’un moment, le vin c’est quand même fait pour boire, et que mes cistes elles ont tout de même dix-huit ans, majorité atteinte, serait plus que temps de les dépuceler. Ou au moins, de les tâter un poil avant de se les envoyer sauvage. Dix-huit ans, pour un vin du Languedoc ? Hé oui, ça se tient ces petites choses là, quand c’est bien pensé, bien vinifié.

Faut même songer à la  carafer, la bête qui dort encore. Pas avec bougie et tout le tintouin. On n’est pas là pour faire du show, et respecter un vénérable ancêtre qui aurait un peu trop de lies. Non, faut la shaker un peu, la pousser dans ses retranchements, histoire qu’elle prenne l’air et sorte de son mutisme d’adolescente renfrognée.

Elle grogne, ça a pas du lui plaire d’être réveillée comme ça, la belle. Engourdie qu’elle est, réduite. Un nez de pelage mouillé, fauve, y a de la balade en forêt à l’automne là-dedans, de l’humus et de la feuille qui se décompose doucement. Le fruit est discret au nez. Renfrognée, je disais. Elle n’en a rien à carrer que j’attende de la cerise, de la mûre, ou du moins quelque chose à croquer. La bouche est poivrée, avec du macis et enfin ma cerise cachée derrière. Mais loin derrière. Les tanins sont plutôt fondus, fins, la finale joue d’amertume. Techniquement rien à redire : c’est équilibré. Et surtout la jeunesse est étonnante. Vibrante. La couleur est étincelante, pas une ride. Une gamine, moite de fraîcheur. Seuls les tanins se sont patinés, policés :  le langage est moins rude, mais il est toujours raide.

Ces quilles-là, faut leur laisser un peu de temps. Donc, tranquille, je la laisse souffler. Oxygène à mac, repos.
Une paire de dizaines de minutes plus tard, le nez est moins « sale ». Le chien mouillé est sec, même si on perçoit encore un peu d’animalité, elle s’estompe au profit de l’épice.  La bouche vire noyau d’olive. Ça se suçote en en laissant un peu à l’intérieur des joues. Et du réglisse. C’est aussi droit qu’un mec en robe de bure. Canon le mec. Mais austère.

même si bon, des fois, les moines…

On est deux à déguster. Mon comparse adore, c’est son trip. Pas moi: c’est un très beau vin mais pas mon genre.

Il ne  m’a pas fait tilter. A aucun moment, je n’ai été secouée. Il n’y a pas eu une minute à j’ai eu ce truc un peu dingue qui se passe quand tu rencontres un vin au sens le plus émotionnel du terme. Papilles qui claquent, cœur qui cogne, plaisir en vrac.

On est restés étrangers l’un à l’autre.

Totalement.

Je n’ai pas vibré, le vin a fait son job. Ni plus, ni moins.

C’est peut-être ça le pire : ce vin est techniquement irréprochable. Et je sais, intellectuellement que c’est un grand vin, dans le sens où faire un jus qui tient aussi bien et longtemps, avec encore du potentiel de vieillissement sous le pied est la marque d’un excellent boulot. Soigné. Impeccable. Je ne parle même pas de sa réputation : ça fait bien longtemps que j’ai arrêté de boire des étiquettes. J’essaie de désapprendre à chaque dégustation : la technique te fait oublier parfois ce qui est essentiel pour moi. L’émotion.

Je crois que c’est Picasso qui disait que pour peindre comme un enfant, avec son innocence et sa spontanéité, il faut d’abord apprendre la technique la plus parfaite, et quand on y parvient, tout oublier.

Et plus je goûte, plus je me dis que c’est ça l’important. Redevenir un gosse. Se laisser aller sans a priori. Le vin vivant. Celui que tu rencontres, comme tu peux avoir un coup de foudre. Ça t’arrive, tu ne sais pas expliquer pourquoi c’est plutôt ce mec là / cette nana là plutôt qu’une autre. Y avait bien d’autres prétendants, aussi bien gaulés, aussi drôles, aussi intelligents. Mais pas un ne t’a fait l’effet que celui du coup de foudre. Jambes qui flageolent, estomac retourné façon chaussettes, sourire con sur le visage, sensation absurde d’être plus en vie que tu ne l’as jamais été.

Alors oui, moi je crois qu’on peut ne pas aimer les grands vins. On a le droit de ne pas être subjugué. Même si c’est difficile à tenir comme position. Faut avoir le cran de dire : c’est remarquablement bien foutu, mais ça m’emmerde. Oui, je baille en goûtant ça, c’est pas ma came. Désapprendre tout ce qu’on t’a fourré dans le crâne, que tu DOIS aimer certains. Ceux qui ont des réputations, des noms ronflants, des étiquettes. Même si une quantité non négligeable de professionnels de la profession te dit :

T’es barge, c’est sublime.

C’est sublime, okay. Je ne remets pas en cause la qualité du pinard en question. Mais à moi, à ma sensibilité, à mon vécu, à mes tripes, ça ne parle pas. Je n’aime pas. C’est là qu’il faut bien faire le distingo entre « ce n’est pas bon » et « je n’aime pas ». Ce sont des choses différentes. Le vin est bon, je n’hésiterai pas à le conseiller à ceux qui aiment ce style. Ce n’est définitivement pas le mien.

Pourtant, j’y ai cru. J’aime bien laisser une deuxième, voire une troisième chance aux gens comme aux vins. Je l’avais déjà goûtée, cette cuvée. Plus tôt. J’étais plus jeune, elle aussi. Je me suis dit hier que sans doute, avec le temps, mon palais ayant évolué, elle aussi, peut-être qu’on se rencontrerait enfin.

Sauf que non.

Au moins, je suis aussi constante dans mes amours que dans mes désamours.

En ne faisant pas de concessions avec ce qu’on ressent profondément, en acceptant la subjectivité qui est la nôtre, c’est peut-être la façon de goûter  la plus honnête et la plus intègre, non ?

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7 réflexions sur “Ciste suffisait qu’on s’aime…

  1. Ton article m’inquiète. Je me soupçonne d’être oenofrigide. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti d’extase pour un vin. Hormis certains premiers et grands crus bourguignons en blanc et plus récemment un savagnin de la région d’Arbois. Vu ce que je bois, ça fait peu. Je vais certainement consulter.

  2. Merci pour cet article sorti des tripes ; je me sentais un peu penaude de ne pas aimer les vins de Mam Soria. Pourtant j’ai vraiment fait des efforts incroyables pour les adorer. Mais non, pas d’étincelle. Des suspicions de déviations mal contrôlées dans des vins hors de prix (c’est chic de vendre de la brett à ce prix). Je me disais que j’avais pas compris quelque chose. Maintenant, les choses s’éclaircissent nettement. Le chien mouillé et moi ça fait deux ! Je veux de la confiture de fraise, nah !

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