B.D.S.M *

Tu peux être du groupe facebook même.

*comme dans « bon dieu sauvez moi »

Il y a franchement des moments dans la vie où réfléchissant regard plissé en matant l’horizon, d’un air pénétré quoi, je me dis que j’aime me faire du mal.

Sinon, je ne vois pas bien pourquoi j’irais me perdre au SIAL (ndlr : le salon de l’innovation alimentaire, à Paris).

Ou alors, c’est que j’ai vraiment un tempérament aventureux, et que si l’on me dit « Tentons un truc inédit », je fonce.

Ça doit marcher pour à peu près tout, sauf ce qui impliquerait de la prise d’altitude et/ou du saut dans le vide, faut pas déconner.

Bref, revenons à nos moutons (de Panurge) et mettons-nous en situation salon. Huit halls, gigantesques, consacrés entièrement à tout ce qui a trait de près ou de loin la bouffe et accessoirement les boissons. A priori, curieuse comme je suis, ça parait être une bonne idée. Surtout qu’il y a un hall dédié spécifiquement aux produits bios et aux pinards.

Première déconvenue : il est bien là, le hall. Mais bien plus petit que les autres, et surtout isolé tout au fond. Puni. Voilà, c’est le coin des punis de l’agro-alimentaire, loin des stands gigantesques consacrés aux bovins argentins (ceux sur quatre pattes) et aux fromages hollandais ou autres joyeusetés exotiques.

Mus par un atavisme grégaire, les gens se déplacent en paquets, stoppants devant les stands les plus colorés (et accessoirement celui où une belle emplumée en résille danse dans un verre géant, curieux la génétique, n’est-ce-pas?).

Mon instinct me dicte d’aller au fond du hall si je veux enfin découvrir une parcelle de pinard.

Bingo.

Au fond du hall, au fond des choses, au fond du trou !

Je suis accueillie par une canette publicitaire gonflable géante où avec horreur je lis la mention vin.

Oui. Tout juste. Je fais un peu d’hyperventilation, puis parviens à retrouver le sourire, et déambule parmi les stands. Quelques vins honnêtes, sans doute aussi  paumés que moi, des noms ronflants. R.A.S comme on dit. Quand tout à coup, l’horreur !

Le drame.

La boucherie.

Du vin-smoothie.

Là, je n’ hyperventile plus; je suis carrément en syncope.

Je n’en crois pas mes yeux : il y a donc de grands malades qui mélangent du vin, des fruits (frais, mais franchement est-ce que la précision vaut quelque chose) et de la crème avant de shaker le tout et de mettre en bouteille. Du vin. EN SMOOTHIE.

Je passe sur les fameux verres à opercule, sur les tetra-packs, et sur les pochettes plastiques souples de trois litres (« ce ne sont pas des bag-in-box, mademoiselle, c’est une révolution » Aaargh).

Ce qui me manque de m’achever, c’est ça :

Le sommelier virtuel.

Voilà voilà.

J’essaye péniblement de ramasser ma mâchoire tombée par terre quand un type me serre la main. C’est le développeur du truc en question. Il me fait même une démo.

C’est tellement compliqué de choisir du vin en grande distribution, vous savez, il n’y a personne dans les rayons pour vous conseiller.

(déjà, je vois pas bien POURQUOI les gens s’acharnent encore à aller chercher de la boutanche en GD, mais soit)

Et le sommelier virtuel est là pour eux. Ils choisissent un plat, une couleur de vin, une fourchette de prix, et c’est parti. Le sommelier virtuel se base sur les produits présents en magasin, et leur propose trois vins qui conviendront.

(il va de soi que les plats sont ultra-classiques, mais passons)

Puis on leur laisse une liberté totale, regardez par exemple s’ils mangent du poisson, ils peuvent cocher vin rouge en préférence. Alors, le sommelier proposera un avertissement pour indiquer que du blanc conviendrait mieux, mais s’ils persistent à vouloir du rouge, on leur propose du rouge quand même.

(Pas du tout culpabilisant entre nous cet avertissement. On dit aux gens qu’ils sont cons de choisir un vin rouge, mais sans expliquer une seconde pourquoi, pédagogie zéro).

On pourrait en rester là, se dire que c’est un truc de GD, qu’après tout ça ne concerne pas le monde des cavistes passionnés qui font du conseil sur mesure, avec le mec/la nana bien en face. Aucun logiciel n’a le sens des gens qu’on acquiert avec le métier. Celui qui fait qu’après deux-trois questions on sait à peu près vers quoi diriger pour que le plaisir soit maximum.

Le caviste est comme un couteau-suisse. Multi-fonction : il doit avoir de la psychologie, de la pédagogie, connaître ses vins comme des enfants sur lesquels on veille, en sachant qu’un tel est fermé pour l’instant mais qu’un autre se goûte mieux, être vulgarisateur mais pas infantilisant (et pas vulgaire bordel de merde), souple (j’avoue que je dois encore bosser ça, un poil: mes ligaments sont plus laxes que mon caractère) et si en plus il peut être sympa, c’est cool aussi.

Le caviste est un humain, quoi.

ceci n’est pas une pomme de caviste

Un humain qui prend le temps qu’il faut pour expliquer, discuter, partager. S’adapter. Parce que c’est qu’on est avant tout,  des dealers de plaisir. Du moins, c’est comme ça que je le vois : le jour où je n’ai plus la motivation pour rendre les gens heureux avec du pinard, j’arrête.

Bref, on pourrait se dire que le sommelier virtuel en GD, et moi dans la cave, ce sont deux mondes qui ne se télescoperont jamais. Sauf que.

Vous savez, moi je viens pas du monde du vin du tout au départ.

(j’avais cru comprendre, ouais)

Et mon meilleur ami est caviste.

(condoléances, le meilleur pote).

Et en partenariat avec lui, j’essaie de développer l’outil sommelier virtuel pour les cavistes débordés.

(…)

C’est là je crois que j’ai hurlé intérieurement, heureusement j’arrive encore un peu à me tenir en public. Un stage chez des moines shaolin n’y est pas étranger.

Non, j’déconne. C’est boire du vin qui rend philosophe. Enfin, quand il est bon.

Parce que quand il y a du monde, les gens doivent attendre, et c’est plus sympa pour eux si ils peuvent déjà avoir choisi leur vin.

(…)

Gagner du temps, être efficace, rentable.

C’est dingue, je trouve. Qu’on n’arrive plus à attendre, pour rien. Je suis la première à attraper mon smartphone dés que je m’ennuie, taper une connerie sur Twitter, pour tuer le temps. Mea culpa. Mais on perd un peu de plaisir en chemin. Celui de la déniche. De fouiller dans les bouteilles. D’écouter aussi -la curiosité- le conseil fait au client précédent. Laissez trainer vos oreilles chez les cavistes, ça file des idées, c’est sympa.

L’efficacité.

Et si on acceptait parfois d’attendre, de prendre le temps, d ‘être moins efficace mais plus présent ?

Parce que de toute façon, un pinard, ça se brutalise pas. Ça se savoure lentement. On prend le temps de prendre un joli verre, de l’y verser. De le contempler, de le laisser respirer. Je ne dis pas qu’après, si le glou glou est bon, la bouteille fait long feu. Peu importe, parce qu’on a pris du plaisir. En le choisissant déjà, avec ou sans conseils, en anticipant sa dégustation, l’imaginant. Puis en le découvrant.

Un peu comme un premier baiser perpétuel : c’est le prélude qui ouvre à la vraie jouissance. Et le plaisir qui s’évanouit doucement avec la dernière goutte en est toujours. Comme les lèvres qui quittent les vôtres.

Du bonheur en bouteille.

Si tu tapes bonheur en bouteille sur google, tu tombes sur ça. Je reconnais ces doigts, tiens tiens, n’est-ce pas Eva ?

A propos de bouteille, d’ailleurs : un peu avant de quitter le salon, j’en profite pour aller claquer la bise à un blogueur vineux, par souci de préserver son anonymat, nous l’appellerons A. A, donc, trouve le temps en cinq minutes de me présenter à un mec qui fout du vin en canettes. EN CANETTES. (il a de la chance que j’aie beaucoup de sympathie pour lui, A. Je suis presque sûre que c’est un garçon très bien, d’ailleurs il raconte souvent des trucs intéressants. Mais là… Pfff.  Salopiot)

J’ai déjà expliqué en long et en large pourquoi j’avalais de travers quand je voyais ce genre de trucs. Mais là, pour la première fois, je suis confrontée à un type qui fait ça, en vrai. Puisque j’en tiens un, c’est l’occasion de lui poser des questions. Et de voir si je me plante totalement, ou pas. Après tout, j’ai souvent raison, mais parfois tort, faut accepter de se remettre en question tout le temps si on veut avancer.

Vous savez, on met du vin de bonne qualité dans ces canettes, et puis la finalité, c’est que les gens le boivent dans un verre

(pour moi, c’est de l’angélisme. Quelqu’un qui achète du vin en cans s’emmerdera jamais à se trimballer des verres, mais soit).

Le procédé technologique permet de préserver toutes les qualités du vin, sans que la can’s n’influe en rien. D’ailleurs, si vous voulez, je vous invite à goûter nos vins, vous verrez, c’est qualitatif.

Je pose une question. Une seule : les vins que vous voulez me faire goûter, ils sont en cans ?

Ah, non. Ils sont en bouteilles.

La logique m’échappe un peu. Pour démontrer qu’un truc est efficient, c’est mieux de l’utiliser, ce truc, non?

Je goûte les vins. C’est propre, ce n’est ni mauvais, ni bon. Du vin techno au pire sens du terme. Ça n’a absolument AUCUNE personnalité.

Argument qui tue : vous savez, les vins avec trop de personnalité, ça ne plait pas à tout le monde.

D’où il faut standardiser. Être efficace. Rentable.

Le genre de raisonnement qui rend dingue : qui fait qu’on fabrique des fromages sans goût ni odeur, qu’on vend de la viande sans gras, des machins aseptisés un max. Parce que c’est censé plaire à une majorité de consommateurs. Du passe-partout (pas le nain de Fort Boyard, hein).

Une fois de plus, ça me conforte dans l’idée que moi je me fais du pinard, qui est en totale opposition avec les deux exemples cités. Un jus vivant, qui a la trogne de celui qui l’a fait, qui est anticonformiste au sens le plus noble du terme, qui n’accepte pas de rentrer dans un moule ou un logiciel, qui doit être défendu par des gens qui aiment ça et qui savent le faire partager, loin de quelconque prétention, sans vocabulaire compliqué, en restant humble. Et en prenant, au final, son pied. Parce qu’il y a du goût, de la matière, de la vie.

Et elle jura, mais un peu tard, qu’au Sial, on ne l’y reprendrait plus…

(pour l’anecdote, j’ai quand même goûté de très chouettes huiles d’olive, et une surprenante bière de glace québecoise. Tout n’est pas perdu).

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12 réflexions sur “B.D.S.M *

  1. Je dois dire que j’ai découvert lundi le Pouilly Fumé d’Alexandre Bain en « Laissez trainer vos oreilles chez les cavistes, ça file des idées, c’est sympa. » et c’est sur : ca vaut vraimennnnnt le coup! Super article (comme tous les autres 😉 ) BRAVO!
    Aux plaisirs de vous lire!

  2. Pingback: Au Wine Innovation Forum du SIAL, florilège des innovations du vin | L'actu du vin

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