Da-Douro-ron 4*

*comme Rocky, solide.

Dans le Douro, il n’y a pas que d’énormes quintas possédant plusieurs dizaines (voire centaine d’hectares) mais il y aussi quelques « petites » maisons. La quinta do Tedo en fait partie, avec une histoire particulière, et un propriétaire qui la met un peu à part de certaines.

Parce qu’il est bourguignon. Ça arrive à des gens très bien, bon (j’exagère, je sais, on ne taquine que ceux qu’on estime beaucoup, n’est-ce pas?). Et il s’appelle Bouchard. Comme les autres, oui. Forcément, quand on vient d’une famille comme ça, on n’échappe pas au vin. C’est à double tranchant: si on jouit déjà en amont d’une certaine réputation, on est aussi cantonné dans un certain cercle, une façon de faire.

Vincent Bouchard a résolu le problème en acquérant 14 hectares dans le Douro, loin de la Bourgogne. Malin, le bougre. L’ambition de faire de grands vins du Douro est là, c’est assez évident comme les clins d’œil à la Bourgogne un peu partout dans la quinta.

Pas de pinot noir: des cépages locaux, touriga nacional, tinta cao, touriga franca (francesa), tinta roriz, et depuis peu du suzao (plutôt que d’acidifier les pinards, introduire un cépage comme le suzao, naturellement plus acide).

Ce n’est pas lui qui gère les vinifs, mais Jorge Alves.

En vl’a un œnologue, en v’là.

Voilà de quoi situer un peu l’affaire: un petit domaine, géré par un bourguignon qui fait aussi du consulting en barriques, et dont l’oenologue prépare le master of wine. Autant dire que la technique, on connait.

L’avantage d’être sur place, c’est-à-dire dans le domaine, c’est qu’on a accès à des dégustations rares. Goûter directement sur fûts, barriques, ou cuves des vins pas encore finis, assemblés est une expérience étrange. C’est presque comme quand on fait les échographies avant la naissance: ça demande une sacrée dose d’imagination et un peu de don de projection pour savoir la gueule qu’auront les vins. On goûte des jus solitaires, parfois caractériels, des esquisses. Faut bien garder au palais que ce sont des bébés, mais ce sont des dégustations assez passionnantes: on rentre dans l’intimité du chai, on voit comment les bonshommes réfléchissent, on comprend pourquoi tel assemblage est pertinent, ou non. Ça palpite, ça vibre, ça hésite.

Du coup, l’occasion d’en faire une avec l’œnologue maison se présente, tu ne la loupes pas.

La dégustation réelle s’est faite en deux jours, le premier jours ça a duré environ 3h30, parce que j’ai beaucoup posé de questions (qui a dit que j’étais bavarde?), obtenu beaucoup de réponses, et puis un sujet en amenant un autre… Lâchez-moi avec quelqu’un qui aime le pinard, qui connait son boulot, et qui n’est pas avare d’explications, on ne me tient plus.

Jorge parle tout doucement, posé, tranquille. Il tapote les barriques, pour les écouter vivre: curieusement, quelques jours plus tard, je regardais un reportage sur un jurassien qui faisait la même avec ses comtés… Geste magnifique, qui finalement montre en un rien à quel point vins et fromages sont des  matières  vivantes et ont besoin de temps et d’attention.

En attaque avec les vins de portos, dans les petits fûts.

On fait pleurer les barriques

Hop, Jorge plonge la pipette dans le fût, en extrait un peu de jus, direction les verres, il annonce

Touriga pur 2001. 

Surprenant car à l’aveugle, il ne fait pas son âge. Et puis, du pur touriga, ça ne court pas les quintas. Moi, je sniffe encore et encore, à la recherche d’évolution: ça se tient sur deux pattes, ce machin. Beaucoup de fruits rouges, couleur soutenue.

Ce vin là apportera structure et puissance dans les assemblages. Tu m’étonnes, John… Enfin Jorge.

Le premier vin, qui en général est un peu sacrifié, sert à se faire la bouche est plutôt de bon augure. Deuxième pipettage, et un assemblage 99 : beaucoup plus rancio que le précédent, on perçoit mieux vers quoi on va. La robe n’est pas encore évoluée, le fruit rouge laisse place aux fruits secs. Intéressant.

Assemblage 1998 : Un coup de mou(t) dirait-on pour ce vin. Robe claire, nez simple et effacé, bouche qui conserve peu de fruits mais pas mal d’acidité. Sans doute pour filer un peu de peps frais aux assemblages, à utiliser rapidement.

Issu d’une barrique qui a beaucoup souffert…

Assemblage 1997 : sur un excellent millésime pour les vins de Porto ainsi que les Douro, on retrouve la nervosité, la puissance et le fruit des vrais vins de caractère. Gros potentiel, encore, mais déjà superbe.

Assemblage 2005: beau, net, franc, mais manque un poil de prestance. A voir, les portos moins flatteurs jeunes se révèlent souvent avec le vieillissement.

Assemblage 2006 : Infiniment plus séduisant, de la griotte qui se promène, ça jute, l’alcool est présent mais pas agressif, le profil est sympa.

Assemblage 2005 (autre fût): sensiblement le même, si ce n’est une présence marquée de fruits à l’eau-de-vie, d’abricots.

Assemblage 1994 : robe très claire, nez éteint, bouche en raisins de corinthe et bonbons anglais. Probablement déjà usé.

Assemblage 2000 : LE millésime vendeur (peut être sur-vendu). La bouche est très réduite, avec beaucoup de fruits secs. Le fruit gourmand manque un poil.

Je tiens à signaler à l’aimable lectorat que je crache toujours, lors de dégustation comme celles-là. Ne reproduisez pas ça chez vous, je suis une professionnelle.

Hinhin.

On enchaîne avec un Jorge beaucoup plus volubile, bien que toujours hyper serein, avec les vins qui sont toujours en  foudres.

Le coup de foudres !

Assemblage 2010 : beaucoup de roriz, base de LBV 2010. Nez de réglisse, l’attaque en bouche parait un poil faible, ensuite elle déroule beaucoup plus douce, ronde, fruits rouges mûrs.

Assemblage 2011 : alcool bien présent, nez effacé mais la bouche est gourmande, croquante et rouge. Joli équilibre

Assemblage 2008 : Le nez trousse de la fraise en confiture, la bouche révèle des framboises écrasées, toute affriolante. Les tanins sont fins, la finale bien équilibrée.

Alors, à quoi ça sert de goûter des vins qu’on ne retrouvera pas tels quels en bouteilles, plus tard? Déjà, de voir comment les gens bossent, en l’occurrence ici Jorge et Hugo. On comprend aussi pourquoi un vin « plus faible » en dégustation seul, fera merveille dans un assemblage où il apportera de l’acidité à un vin « trop fougueux ». Bien sûr, la tentation est grande de jouer « au petit œnologue », au calife à la place du calife, et de suggérer des assemblages… Mais c’est un autre métier, ce qui d’une certaine façon, renvoie à l’humilité des dégustateurs, parce que mine de rien, y en a un travail monstre en amont (de la vigne, à la cave, au chai, etc) avant d’avoir une quille entre les mains.

En bouteilles, justement, nous y voilà:

Tawny 10 ans : le nez explose de chocolat, la bouche est marquée d’abricot, de miellat, de notes cacao encore, avec un bel équilibre en finale.

Finest reserve (assemblage libre de porto 2000-2003-2007) : nez très fruits rouges, poil de poivre, bouche très souple et gironde, le fruit est croquant. Finale douce et nette.

LBV 2006 : Un LBV très « comme on l’attend ». Du fruit, de la densité, de la matière velours, une finale moyenne et équilibrée. Beau vin, classique.

LBV 2000 : même profil que le 2006, avec un peu plus d’opulence, et un peu plus d’épices. Quelques notes balsamiques, aussi.

Vintage 2004 : nez intéressant de pruneau et de cerise noire, bouche étroite, précise. L’alcool est plus présent en finale, joue les matadors avec la fraicheur de la cerise. Ça lui donne de l’équilibre.

Vintage 2007 Savedra : issu d’une vieille parcelle complantée où se trouvent quelques cépages blancs. C’est le charme des vieilles vignes: les cépages y sont mélangés, trois pieds de nacional ici, quatre de barroca un peu plus loin, un pied de roriz, etc. Pour les vendanges, c’est l’enfer: ou on récolte tout d’une fois, avec le risque calculé des cépages pas mûrs au même moment, où on fait plusieurs passages ce qui suppose des vendangeurs avec une bonne vue pour reconnaitre quel type de raisin doit être récolté, ou pas. Mais, souvent, elles donnent des résultats intéressants, ces vieilles parcelles.   Le savedra est marqué pivoine au nez, de façon intense. En bouche, les fleurs rivalisent, tout en finesse. Quelques grains de raisins, un peu de fraise, un vintage tout en délicatesse et dentelles, peu usuel. Coup de cœur total. Parce que c’est la première fois depuis que je suis dans le Douro, que j’ai l’impression d’avoir affaire à un vrai vin de terroir. Un qui aurait pas goûté pareil ailleurs. Qui a une empreinte, un fil unique. Comme quoi, c’est vraiment possible de faire des vins de porto avec de la personnalité, autre que celle qu’ils doivent au bois, ou au winemaker si doué soit-il.

Je finis cette première salve avec une banane de là à là.

Dodo, bouteilles-do…

Le sur-lendemain, deuxième partie du marathon. Les palais sont au taquet, les papilles frétillent, on va laisser parler les pinards, les pas mutés, voir ce qu’ils ont dans le ventre.

Jorge caresse les fûts (j’avoue, je le fais aussi, j’adore mêler la matière à la dégustation, le son du vin qui coule, le nez aux aguets, les papilles sollicitées, c’est un plaisir -souvent- complet). Et nous goûtons d’abord un Touriga Nacional 2012. Tout seul comme un grand,  en vinif intégrale ** et en chêne hongrois.

Ouais. Hongrois, un essai un peu iconoclaste, ça change du bois français qu’on nous sert partout. La malo n’est pas finie,  Le nez est un peu sauvage, le fruit se devine plus qu’il ne se sent, la bouche est du même tonneau, un peu animale, tanins présents mais pas excessifs, un peu courte.

Touriga Nacional 2012, vinif normale et chêne français. Le nez est aux abonnés absents. En bouche le fruit est ici beaucoup plus marqué, souple, toujours courte.

Touriga Nacional 2012, vinif normale et chêne français (allier). Assurément le plus complet des 3, la bouche est plus fine, moins dense qu’en vinif intégrale mais plus précise, les tanins sont fins quoique bien présents. Beau potentiel.

Le touriga est-il capable de se comporter tout seul, sans ses comparses alliés que sont roriz, cao, ou franca? Sans doute que non, à chaque fois, c’est pas mauvais, mais un peu court, un peu fruste. Le goûter sur différents bois permet de voir à quel point un élevage est une chose pointue, technique et exigeante. Comme un jus peut se révéler, ou faire corps avec un type de bois, et sembler mort ou absent dans un autre.

Assemblage Touriga nacional, touriga franca, tinta cao chêne français medoc (Bel air révélation). Le vin est très épicé, poivre, tabac blond, la cerise est derrière. Bouche de même facture, avec un bois assez présent qui gomme un peu le fruit.

Assemblage Touriga nacional, touriga franca, tinta cao chêne français medoc (Bel air entre deux). Un autre style de barrique, du même tonnelier, qui donne au vin des notes moins épicées mais plus gourmandes.

Là, c’est encore plus subtil. La  même provenance de bois, le même tonnelier, mais un fût très légèrement différent et on a presque affaire à deux vins dissemblables. C’est bluffant.

Pour le fun, tinta amarela (trincadeira) pur en cuve, sur un vignoble d’altitude. A l’aveugle et sans la couleur, difficile à situer, tant les notes d’aubépine, de fraises, s’entremêlent autour d’une trame assez franchement acide. Ca ressemble un peu à un gamay, un cousin portugais un peu plus velu.

Et une fois qu’elles ont digéré le fût, les quilles, ça donne quoi?

Coucou les quilles

2009 : 16 mois de fûts, un peu plus qu’à l’habitude pour cet assemblage de tinta cao, touriga nacional, touriga franca, et un poil de suzao. Beaucoup de rondeur, de maturité, et un chouïa d’amer en final pour la touche noble. Beau vin.

Réserve 2008 : 80 % de touriga nacional en fûts de médoc et 20% de touriga franca. Du fruit, de la présence, et une belle minéralité, trouvée dans le schiste mouillé. Surement un beau vin à vieillir.

Grande reserve savedra 2007 : même parcelle que pour le porto, vieux ceps complantés. Le vin est d’une finesse géniale, loin des démonstrations habituelles du Douro. Là où tombent de lourds velours à la fin du verre, ici on a de la dentelle arachnéenne, du fruit ciselé, et des fleurs en pluie, surtout une gourmande pivoine. La finale se fait fraiche, tendre, élégante. J’adore ce vin, pour les mêmes raisons que j’ai adoré le porto de la même parcelle. On est loin d’un truc massif, c’est précis, ce n’est pas dans la démonstration. C’est pas Madonna, c’est Marianne Faithfull. Classe jusqu’au bout.

Grande reserve savedra 2009 : On a utilisé pour le 2009 un autre type de fût que pour le 2007. Ça se sent, la dentelle est plus lourde, plus grossière. De la fumée recouvre les délicates florales, de l’épice gorge le fruit. Plus consensuel peut-être, parce que moins d’acidité en finale à mon goût moins intéressant que le 2007.

 Beaucoup de jolis vins finalement, dégustés avec quelqu’un qui aime ce qu’il fait, qui sait en parler.

On a terminé sur ça, tard. Et fatigués.

En résumé, on fait pas des métiers faciles.

Plus sérieusement, voilà encore une dégustation musclée (et sérieuse, oui, si je raconte beaucoup de conneries ici et ailleurs, je suis d’une rigueur janséniste quand je goûte. Hum) qui confirme certaines idées, et en infirme d’autres. Non, les vins portugais ne sont pas que des monstres boisés technos sans âme, et on peut vraiment faire des choses épatantes, sur parcelles, qui ont la gueule de l’endroit, pas d’un autre. Un vin qui clame, qui vit, qui laisse pas indifférent.

Ha et oui, j’étais en vacances, normalement. Vacances: le truc pour se reposer des gens normaux.

Fail, comme disent les djeuns.

**vinification intégrale: type de vinif qui se fait dans les fûts mis debouts, et dont on a ôté le couvercle, on y place les raisins foulés, et c’est là qu’ils vont effectuer la fermentation alcoolique, dans de plus petits contenants que s’ils étaient en cuve. Beaucoup disent que cette technique permet d’avoir des vins plus aimables, plus vite.

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