Cher M. B.

Cher Éric,

Nous ne nous connaissons pas. Pour être exact, vous ne me connaissez pas car moi, oui, je vous connais. J’en ai lu sur vous autant que de vous tant votre omniprésence médiatique est inévitable.  Le personnage, blagueur, volontiers hâbleur et pas prise de tête me plaisait beaucoup. Ha, enfin un type qui parle de pinard sans prout-prout, avec de la gueule et de la circonférence, un mec qui vous donne envie de picoler les jus les plus nobles, et sincères, il va sans dire.

Puis, j’ai étudié un peu mieux le discours. Or sous  l’apparente sympathie et le jeu de mot toujours prêt à fuser, j’ai découvert que ce que vous défendiez en matière de pinard souffrait parfois de ce que j’appelle des compromissions, qui pour  vous correspondent au fait de s’ouvrir à un public, le plus large possible.

Ce n’était pas ça qui allait me fâcher avec vous-si peu, d’autant que j’estime que chacun a le droit de professer ses opinions même si elles sont opposées aux miennes. Je continuais d’admirer avec quelle redoutable efficacité vous étiez devenu LA voix du vin en Belgique, à la télé, en radio et même dans la presse écrite. Une présence que d’aucuns pourraient juger à la limite de la tyrannie, soit.  Votre bouille, votre façon d’amener le pinard sans cérémonial drainent  leur lot d’indulgence. N’y voyez ni jugement ni jalousie: il me plait assez -c’est mon côté punk- d’œuvrer à mon échelle et sans dépendre de personne ce qui est un luxe, convenez-en. Parce que je ne me sens obligée de défendre ou d’enfoncer personne. Je ne représente que ma propre voix, pas celle d’un employeur ou pourvoyeur de fonds. C’est vrai, Éric  dans votre position, il serait malaisé et malvenu de mordre la main qui vous nourrit. Je vous comprends, je vous pardonne.

Mais ce que je ne digère pas, c’est cet article, que dis-je cette diatribe à l’encontre des cavistes que vous avez, de votre main baptisée des plus grands crus sans doute, cru bon de signer.

Que vous affirmiez votre droit le plus strict à parler des vins de grande distribution, ok. Ce que j’en pense, c’est que vous ne rendez pas service aux gens en général, et au monde du vin en particulier, mais comme je le disais plus haut, je comprends vos motivations. Il en est d’autres, aussi reconnus, qui font comme vous.

Je pourrais vous répondre que je ne suis pas sûre que la majorité des acheteurs de vins en grande distribution soient des passionnés: je vais vous épargner le couplet sur les brebis égarées. Parce que parfois c’est un choix de tradition (papa achetait la boutanche du dimanche au supermarché, on fait pareil), ou d’opportunisme (c’est plus près), voire de temps. Tous ces gens qui n’aiment pas vraiment ou pas assez le vin, je ne leur en veux pas: j’arrête simplement de les fréquenter.

J’ai plus de peine pour ceux qui pèchent par ignorance: et quoi que vous en disiez, ce n’est pas en louant les grandes surfaces qu’ils seront plus au fait du pinard juste et bon. Les cavistes ne sont pas tous des voleurs assoiffés de pèze: il en est même qui pratiquent des marges tout à fait honnêtes, et vous savez pourquoi? Parce qu’ils ont pris conscience qu’ainsi ils rendront accessibles à plus de monde des cuvées difficiles ou rares, ou pour lesquelles ils ont eu un coup de cœur. Ils ne font pas œuvre de bienfaisance pour autant c’est clair. Il faut bien qu’ils vivent, monsieur.

Alors s’il-vous plait, ne tirez pas sur le caviste.

Vous avez peut-être eu certaines mauvaises expériences. Je serais de très mauvaise foi (je vous la laisse) si je disais que tous les cavistes sont d’exceptionnels passionnés, de futés acheteurs et de géniaux conseillers. Non, notre profession ne fait pas exception à la règle: bien entendu, il y a de ces grossiers personnages et des types qui vendent du vin comme on vend des frigos, pas si nombreux. Les gens ne sont pas stupides, il est impossible de les plumer deux fois.

Les grandes surfaces c’est plus facile à trouver: on les indique même sur les GPS, et si l’une disparait il s’en trouve toujours une autre pour la remplacer. Un peu comme les verrues plantaires.

Le caviste Éric, est un être polymorphe, parfois plus difficile à dégotter mais pas de son fait.  Il s’adapte pour ne pas crever, il communique. Il est sur Facebook, il a un site internet. Il expédie des commandes à droite, à gauche. Il est disponible, joignable par téléphone ou courriel,  et s’il ne l’est pas il fait ce qu’il peut pour l’être.

Je n’ai pas envie de  plaindre les pauvres acheteurs de grande distribution que vous présentez quasi comme des  artistes incompris soumis à la loi du grand capital. De doux rêveurs obligés d’acheter par camions entiers, et privés de micro-cuvées parce que c’est la loi du marché et du nombre : ils font un métier qui est très différent du mien, et qui a  aussi son lot de difficultés. Je parle bien des acheteurs, et non des conseillers- responsables de rayon, car ce ne sont pas les mêmes personnes.

Vous l’avez sûrement compris: je suis caviste.

De ce genre de caviste enragée, engagée, passionnée.

J’ai ce mauvais goût donc, d’avoir un établissement qui fonctionne six jours sur sept.  Et le septième, quand je vois enfin que tout est bon, je ne me repose pas: je cours aux accises, à la banque, à une dégustation ou dépanner un client. J’ai ce mauvais goût également de choisir moi-même (en fait, j’exagère, nous sommes deux), de choisir en binôme donc des vins qu’ensuite je vais vendre. A des clients.

Hé oui.

Mais, et c’est là que le bât blesse, cher Éric, quand je dois faire le même travail qu’un acheteur de grande surface, c’est à dire rencontrer des vignerons, goûter leurs cuvées avec eux ou sur échantillons et puis passer des commandes, je dois également assurer la vente au comptoir- avec le sourire- tenir une compta à jour, parce qu’on sait que de tous les tricheurs l’indépendant est le roi, balayer et nettoyer par terre, assurer le suivi des commandes sur le net, rédiger des newsletter, réparer avec les moyens du bord un rayon qui flanche, recevoir des palettes, répondre au téléphone…

Oui, mon métier requiert des activités aussi diverses que vendeuse, acheteuse, femme de ménage, comptable, femme  à tout faire, secrétaire, téléphoniste, décoratrice de vitrine, bricoleuse, pubarde, et j’en passe. Cela explique que parfois, avec toute la bonne volonté du monde, le caviste n’a pas assez de 24h pour tout assumer.

J’adore ce que je fais: c’est une condition sine qua non ou bien alors il y a longtemps que je peignerais des lamas, ou toute autre activité plus lucrative et moins fatigante.

Je n’aurais pas l’outrecuidance de vous prendre totalement à revers et d’affirmer que les cavistes font mieux leur métier que les conseillers vins des rayons de GD.

Savez-vous pourquoi? Parce que j’en ai été, cher Eric.

Oui, après la sommellerie classique, il m’est venu l’idée de changer d’air, de me faire la main ailleurs et d’avoir des horaires à peu près normaux. J’ai donc été, un certain temps, chef de rayons vins. Après une formation dispensée par la société, j’ai acquis mes galons de chef.Et si l’expérience fut riche au niveau marketing, sur le plan humain et vineux, elle fut désastreuse. Vous l’ignorez peut-être, je vous l’apprends: un chef de rayon choisit les vins qu’il aura la responsabilité de vendre, ou faire vendre sur catalogue. Sans trop de latitude quant au choix, l’œil rivé sur une seule colonne: celle de la marge/produit.

Elle est là, la réalité du chef de rayon, quand il y en a: choisir des produits plus que des vins, selon la marge qu’ils vont dégager, et comment ils vont impacter le chiffre d’affaires de leur rayon. Dégager des bénéfices, avoir un rayon performant: c’est ce qu’on demande à un bon chef de rayon.  Le conseil est secondaire: il s’agit avant tout d’être un financier, un stratège. Pas de connaitre un goût, une histoire, un vigneron.

Et je vous parle là des grandes surfaces qui en possèdent: ce n’est pas le cas pour toutes. Quand bien même, il faut presque se battre pour conseiller le client parfois: il ne s’y attend pas, n’est pas habitué. Personne ne lui conseille tel rouleau de PQ plutôt qu’un autre, pourquoi serait-ce différent pour le vin?

Nous ne faisons pas le même métier. Un conseiller-vin en grande surface n’a pas (ou très peu) de sélection personnelle. C’est toute l’essence du caviste. Je ne suis pas naïve: des vins technos et sans âme, produits à plus ou moins grande échelle trouveront toujours leur public, comme les gens continueront à se précipiter dans les fastfood et à écouter Christophe Maé.

La grande surface continuera à fournir du volume, le caviste s’attachera à offrir plus: du conseil, un goût, une empreinte. De l’humain, en gros.

Ne nous comparez plus: personne n’y gagne.

Je vous laisse, cher Éric, en espérant que vous ne me tiendrez pas rancune de ce qui vient du cœur. Que voulez-vous, l’emmerdant avec les gens passionnés, c’est qu’il faut toujours qu’ils l’ouvrent. Et grand !

Sand

Ps: je puis vous assurer que je ne porte jamais de Dior Homme, pourtant.

Advertisements

Une réflexion sur “Cher M. B.

  1. Chère Sand,

    Pour commencer, j’adore. Vraiment, sans faire semblant de quoi que ce soit, sans jouer au con, vraiment j’aime votre lettre. Juste quelques détails, comme ça les choses seront vraiment claires. Comme vous l’avez peut-être constaté, il n’y a pas de pub sur ce blog encore incomplet, et, croyez moi, il n’y en aura pas de grandes surfaces, il n’est donc pas question de main qui me nourrisse. Cela fait pas loin d’un quart de siècle que je me démène pour acquérir une relative notoriété et conserver, tant que faire se peut, un peu de crédibilité, donc, je ne mélange pas les choses. Ensuite, si vous avez lu, ou compris, qu’il y avait une charge, quelle qu’elle soit, contre les cavistes, vous vous trompez. Nous ne nous connaissons pas, et vous ne voyez que la face émergée de l’iceberg, mais, globalement, pour mon travail en dehors de l’écriture, celui qui me permet de tenter de financer ce blog en autres, j’achète nettement plus mes vins chez les cavistes qu’en GD. J’ai, a mon petit niveau, aidé l’un ou l’autre de ces bars a vins/cavistes qui pullulent à Bruxelles en ce moment à Bruxelles à se lancer. Je n’ai aucune animosité, et si, c’est ce que vous avez compris, c’est que je me suis mal exprimé. Ma sortie vaut ce qu’elle vaut, mais l’idée était d’expliquer, publiquement, aux cavistes qui semblent râler parce que j’ai publié voici quelques semaines dans un grand quotidien belge un top 100 des vins en GD, qu’il est parfois complexe de mettre en lumière l’un ou l’autre d’entre eux et de conserver l’intérêt des lecteurs qui ne font pas forcément ne fut ce que 10 kilomètres de détour pour acheter autrement. C’était un petit supplément d’une quinzaine de pages, mais surtout, cela avait pour vocation de permettre a ceux qui n’y connaissent rien de faire un premier pas, d’oser acheter une bouteille de vin dans un linéaire sans douter du geste. Mon but, a travers tout ce que je fais dans les médias et même ailleurs et de vulgariser le vin, de le sortir de sa Tour d’ivoire. Je hais les « spécialistes » du vin qui jactent avec un brin de condescendance en regardant les pauvres ploucs qui ne sont pas de la tribu, je suis pour le génocide de ces sommeliers crétins qui ne connaissent rien au vin et se retranchent derrière une poignée de méconnaissances qui ne tiendrait pas dans une demi cuillère à café pour maintenir les clients à distance en jargonnant. Vous voyez, moi, mon truc, mon kif pour parler d’jeuns, c’est quand je croise un gars, voire une fille, dans la rue et qu’il ou elle me dit qu’il ou elle n’aimait pas le vin ou n’osait pas en acheter, mais que suite à une de mes machineries il ou elle a découvert et qu’il ou elle s’est fait vachement plaisir. Rien d’autre. Vraiment. Mais, vu l’enthousiasme des réactions, et on dirait que ce n’est pas tout à fait terminé, j’ai parlé avec ma rédaction et je parlerai de cavistes plus régulièrement. Pour l’instant on limitera ça à la Belgique francophone, mais dans l’avenir, si les lecteurs aiment ça, pourquoi pas les voisins hein ? Quoi qu’il en soit, je me justifie tant et plus juste pour vous dire que j’aime vraiment le côté épidermique de votre réaction. Merci. Je pense qu’il est bon et salutaire de vider son sac de temps en temps, ça donne le sourire en fin de compte.
    Je vous embrasse donc et vous souhaite bon courage.
    Eric

    PS: Dior Homme c’est nettement plus drôle lorsqu’on le lit à l’envers…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s