Georgia on my (master)mind *

*te prends pas la tête, qu’ils disaient

La première fois que j’ai goûté à des vins géorgiens, la rencontre fut, comment dire ? Particulière.

Trois bonshommes géants, barbus, derrière une table. Des bouteilles alignées devant eux comme des soldats qu’on mène au front, les mecs baragouinent dans un anglais approximatif, moi je suis mi-mimant (appelle moi Bernardo le copain muet de Zorro) mi-blablatant dans mon anglais qui n’est pas meilleur que le leur, l’accent en moins. Quoique. Bref, la communication n’est pas facile. Tout ce que je sais, c’est que c’est du vin géorgien, que je n’en ai jamais goûté, et que je veux savoir. Soif de déguster autre chose.

Puis la Géorgie, ce n’est pas un de ces nouveaux pays du vin, qui émergent, opportunistes. C’est comme on dit « le berceau » de la viticulture. Ça, c’est du blabla de sommelier qui aime bien se la raconter un poil, mais c’est vrai. Revenons à nos trois géorgiens, donc.

Pas de blanc, on goûte des rouges directs. Ils ont une drôle de couleur, plus orange que cerise, du genre « sale ». Voilà, c’est ça, ils ont l’air pas net. Les pinards (les géorgiens aussi). L’ambiance de la dégust’ a imprimé ce souvenir dans ma mémoire, l’a sûrement un peu faussé, mais je dois bien dire que je ‘en menais pas large. Je me rappelle pas du goût de ce vin en particulier curieusement, juste que c’était désagréable. Vert. Agressif. Le suivant n’est pas mieux, avec un truc évoquant la résine. J’ai remercié de la tête, puis me suis éloignée en douceur. C’est à ce moment là que j’ai visé l’étagère derrière mes trois comparses: des bouteilles aux formes comment dire? Comment trouver le mot juste? Particulières.

Du pinard dans des kalachnikovs et des grenades en cristal.

Voilà voilà.

C’est comme ça, avec ce genre de rencontres loupées qu’on peut en venir à ne plus rien goûter d’un pays/d’une région/d’une appellation pendant longtemps.

Sauf que je suis extrêmement curieuse, et que cette dégust pour le moins folklorique, si elle m’avait effrayée un temps m’a quand même laissé un goût de trop peu.

L’opportunité d’acheter du blanc géorgien se présente: paf! Je saute dessus. Mais de là à passer à l’étape supérieure … Cinq mois, environ. Cinq mois que la quille était là. Cinq longs mois au cours desquels j’en ai dégoupillé (hinhin, rapport aux grenades) bon nombre. Mais celle-là, je l’oubliais volontairement. Dans son coin.

Toi ma cocotte, faut que je me mette en condition pour te découvrir. Parce que tu me fais peur, un peu.

Parce que je déteste détester. Or j’ai détesté cette première approche du vin géorgien. Que ça ne se reproduise plus ! Il me faut comprendre pourquoi ça ne marche pas,  ce qui ne colle pas. A la première dégustation, j’en ai été privée. Je sais qu’il s’agissait de saperavi (le raisin), il était indiqué en somptueuses gothiques sur les étiquettes du meilleur goût, mais c’est tout. Les vinifs, l’élevage, tout ça était flou.

Les vins géorgiens possèdent deux cépages très emblématiques, en rouge le saperavi et en blanc le rhaksiteli (plus une foultitude d’autres, anciens à très anciens et quelques « modernes européens »). Ce qui leur file déjà des points: quoi de plus intéressant de goûter un vin qui nait à un endroit, d’un raisin du cru (sic)? Les cabernets qu’on retrouve partout, les chardonnay débourgognisés, pfff.

En outre, leur point fort c’est l’amphore.

Le qvevri. Avant les cuves en inox thermo-régulées, avant la cuve béton, même bien avant la barrique on vinifiait en amphore. D’énormes jarres enterrées (pour préserver une certaine stabilité thermique et de l’humidité) dans lesquelles on va tout faire: une fois le raisin foulé**, il est mis dans le qvevri avec ses peaux et rafles (le plus souvent pas toujours) pour une période de macération-fermentation qui va durer de plusieurs semaines à plusieurs mois. La température fraiche due à l’enterrement des amphores permet ce temps très long d’ « extraction » des arômes. Il a aussi un risque: l’oxydation, même si dans une moindre mesure la fermentation en cours « protège » un peu le vin qui nait.

Après ce temps (deux ou trois semaines jusqu’à six mois pour certains), on transfère le vin dans un autre qvevri en le séparant des peaux et du reste. Puis il poursuit un élevage plus ou moins long selon sa couleur.

On faisait le vin comme ça il a 600 ans. Et même mieux, on faisait le vin comme ça il y a 6000 ans.

Se dire qu’en se versant un verre de vin de qvevri, on touche à ce que des mecs goûtaient il y a six mille ans, c’est un peu vertigineux. Pensant à tout ça, j’ai ouvert Twitter.

Hé oui, on a beau déguster des vins des temps immémoriaux, on est ancré dans la vie moderne. Et j’ai débuté un live-tweet.

georgie

L’exercice est compliqué, mais intéressant. Arriver à condenser une histoire, un goût en moins de 140 caractères peut se révéler périlleux, mais ça permet de ne garder que l’essentiel.

La couleur me perturbe un peu, il est plus orange pâle que blanc ou doré. Un abricot qui abricoterait tout juste. Une sauge assez incroyable qui chatouille les narines, avec de l’amande, de la noix verte, … Le nez me plait, il ne ressemble à rien et c’est très bien.

georgie

Et là, j’imaginais un tas d’accords avec ce fichu pinard: du poisson? Oui, mais fumé alors. Du foie gras? Sans aucun doute oui, avec une compotée de poire ? Dessert? Non, trop de rectitude, pas assez de folie.

Mais tututu.

Je digressais, déjà, beaucoup. Ça, c’est plutôt bon signe. Quand tu projettes déjà de re-boire de ce vin alors que la bouteille est à peine entamée, c’est qu’il est bien. Apolitique, en dehors des modes sans doute, bio par choix, mais surtout: BON.

georgie

Comme quoi, ne jamais s’arrêter à une kalachnikov, fut-elle en cristal (et incrustée de brillants swarowski).

*le foulage est une opération qui consiste à écraser le raisin avant les fermentations.

Publicités

3 réflexions sur “Georgia on my (master)mind *

  1. D’accord avec vous : le Rkatsiteli fermenté et élevé en amphore ne ressemble à rien d’autre et est vraiment excellent. Côté accords il accompagnera merveilleusement des champignons également.
    Si vous souhaitez continuer sur votre lancée, nous avons une gamme de 13 vins de Géorgie, en particulier des rouges semi-doux très étonnnants pour nos palais occidentaux !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s