Blues rouge bordeaux

J’ai un problème, en fait, plusieurs.

Je suis un peu schizophrène: c’est vrai, je n’arrête pas d’écrire sur tous les tons qu’il faut goûter partout, rester curieux, ouvrir ses chakras et son palais mais je répète aussi à l’envi que je n’aime pas Bordeaux. Avec ce sens de la mesure qui me caractérise, bien évidemment.

Alors, comment expliquer ça? C’est bien beau de donner des leçons de tolérance aux autres, mais il faudrait peut-être voir à balayer devant sa porte avant non?

Je n’aime pas Bordeaux, j’ai du mal à en déguster spontanément, j’y vais toujours en trainant les pieds. Et non, ce n’est pas une sorte de posture calculée pour se créer un personnage ou dieu sait quoi.

Je pourrais très bien laisser cette région de côté, et puis arrêter de me forcer à en goûter, sauf que je ne peux pas.

J’ai d’autres problèmes: je suis têtue. Et optimiste.

Je me dis toujours qu’un jour, je finirai par aimer cette région comme toutes les autres, que je n’aurais plus ce réflexe de rétractation puérile quand on m’en présentera.

Expliquer en quoi Bordeaux ne m’intéresse pas est compliqué… Ce n’est pas une question de cépages, des merlot ou des cabernet que je bois avec plaisir et envie, il y en a plein.

Ce n’est pas le bois: quand son usage se justifie et qu’il est bien maitrisé, j’ai rien contre. Du tout.

Le manque de vignerons identifiables? Peut-être. J’avoue, je ne souscris pas sans retenue au mythe du paysan-vigneron, mais j’aime bien l’idée de connaître la tronche du type ou de la nana qui a « accouché » du vin. Ça ne le rend pas meilleur, ça lui donne pour moi une dimension supplémentaire.

Le prix? La Bourgogne est plutôt pas mal dans le genre aussi (puis on trouve des bordeaux bien faits à prix tout doux) et pourtant je m’ennuie moins souvent en bourgogne.

Voilà: l’ennui. L’ennui c’est le mot!

Je m’ennuie en goûtant du bordeaux.

Shoking.

Sand, tu peux pas dire ça. Bordeaux produit de grands vins, célèbres et chers. Et puis, quand on parle de vin, on doit avoir du respect et surtout ne rien dire de négatif.

Sauf que: je fais bien la différence entre analyser les qualités intrinsèques d’un vin, et donner mon impression, mon sentiment. Les pures dégustations techniques, plein le font et mieux que moi. Ce qui me motive à écrire, c’est l’humain. Qu’est-ce qui se passe dans la tête des gens, dans la mienne pour qu’on adore ou déteste un vin? Ça, c’est fascinant.

La plupart des bordeaux, petits ou grands sont bons. Est-ce qu’ils me plaisent? Pas souvent.

Quelquefois, ça se produit et alors c’est de l’ordre du magique pour moi. Là, j’en étais quasi émue aux larmes, parce que j’y trouvais tout sauf de l’ennui: du soyeux, du voluptueux, du fruit, de la classe (éblouissante).

montrose

Montrose 1996

Quelquefois, non. Et alors tout ce qui me vient, c’est « c’est chiant ». Mais encore? C’est propre, net, sans bavure. Le fruit est précis, la bouche d’une longueur suffisante, la finale sans défaut. Mais rien qu’à la façon dont j’écris ce « commentaire » on comprend que je ne saute pas au plafond. Manque de vibration, de truc qui remue les tripes.

Ce n’est pas spécifiquement lié à Bordeaux, je vous rassure: il m’arrive de m’ennuyer ailleurs.

Mais peut-être parce que j’ai été « biberonnée » au bordeaux dans mes premières dégustations, je suis moins indulgente avec eux encore.

Ils me font souvent l’impression d’entrer dans une bibliothèque en bois foncé, avec de très beaux livres reliés, un fauteuil en cuir un peu usé, quelques grains de poussière… J’aime parfois m’assoir dans ce fauteuil, je m’enfonce dedans, j’écoute le vent dehors, je me dis qu’on y est bien. Confortable. Mais ça me file envie d’ailleurs. De lieux différents, d’ambiances particulières, moins cosy peut-être mais plus vivantes.

J’aime le bordeaux pour cette intimité chaleureuse, je ne l’aime pas pour cette tentation qu’il donne de se reposer (sur ses lauriers).

Les bordeaux ne m’excitent pas, voilà. Ou très peu. Mon imagination reste en berne.

Parfois, oui, ils me bousculent et là, je suis bien contente de me contredire: pouf une claque. J’en ai goûté quelques uns cette année qui m’ont fait entrevoir qu’ils pouvaient me provoquer des trucs.

treilles

Celui-ci par exemple, un énorme délice glou-glou mais pas juste ça.

Parfois, électrocardiogramme qui ne s’emballe pas.

Rien de grave, rien d’irrémédiable. Peut-être un jour, avec le temps, mon goût changera et j’en serais dingue.

Il y a dix ans, je n’aimais rien tant que les jus surboostés et je détestais l’amer. Il me fallait cette empreinte de sucre résiduel ou du moins d’énorme maturité pour apprécier un vin. Maintenant, j’aime de plus en plus l’élégance, la fraicheur. Et de facto, les jolis amers.

Je suis encore, j’en ai conscience, une bébé-dégustatrice: mon palais va évoluer, mon goût va changer, ce que j’attendrai d’un vin dans dix ans ou dans vingt ans n’aura peut-être rien à voir avec mes attentes actuelles. Je bois des vins trop jeunes, j’en espère trop? Peut-être.

J’ai peut-être un point de vue de gamine irrévérencieuse (mais jamais irrespectueuse, la différence est de taille, messieurs).

Mais je ne prétends jamais détenir la vérité sur ce qui devrait être le bon goût, je ne connais que le mien et encore. Je continue de l’explorer, de le malmener, de le triturer pour savoir au juste ce que j’aime. Ou pas.

C’est bien pour ça, parce que tout ça est tellement sujet aux changements d’humeur, d’opinion, de plaisir que je m’autorise à dire maintenant ce que je pense.

En dégustation purement sensuelle, tout est affaire de plaisir et de sensations. Pas de cotes à attribuer.

Bordeaux le plus souvent ne m’affole pas. Lapidez-moi.

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16 réflexions sur “Blues rouge bordeaux

  1. C’est ce que je ressens aussi. Le bordeaux fait souvent trop propre sur lui, trop lisse. Un peu comme quand je rencontre de nouvelles personnes, ce sont ceux ayant des « aspérités » qui deviennent des amis.

  2. Vous aimez « l’humain », vous aimez « connaître la tronche du type ou de la nana qui a « accouché » du vin »… Vous aimez Le Château du Champ des Treilles, alors je vous invite à rencontrer Jean-Michel Comme, et à gôuter son vin (son autre vin, puisque Champ des Treilles est le vin de son domaine familial, qu’il gère avec son épouse Corinne). Vous ne verrez plus Bordeaux de la même façon… Je ne connais pas de vigneron plus humain et plus intéressant que cet homme, et son vin est loin, très très loin de l’image que vous vous faites de Bordeaux. Vous avez pris une claque avec Champ des Treilles, que Jean-Michel Comme décrit lui-même comme un petit vin, imaginez quand vous dégusterez ce qui le rend le plus fier : le millésime 2009 de Pontet-Canet. A des années lumières de l’image austère que certains ont des vins de Bordeaux. Ce vin c’est la vérité, la pureté, la vigne, la vie. De la magie. Une vraie profondeur. La perfection dans la simplicité. Voici un petit aperçu de l’homme : http://lapassiondugout.com/rencontres/jean-michel-comme-au-service-de-la-vigne/

  3. Il n’y a surtout rient derrière. Ça passe, parfois agréablement mais ça ne laisse rien, pas un souvenir, rien, c’est du vent ou comme j’aime le dire dans les « diners », le Bordeaux c’est de la pisse !

  4. Bon, ok Sand. Les Bordeaux t’excitent pas. On l’a bien compris et tu l’as joliment dis. T’as le droit.
    Mais je t’assure que tu passes à côté de sacrés expériences, au minimum. Et peut-être à côté du Bonheur. Car à Bordeaux il y a des producteurs passionnés et passionnants qui font des vins fantastiques. Mais peut-être que ceux-là, tu les connais pas… La prochaine fois que tu viens en Bordelais, fais signe, on te fera découvrir…

  5. Suis d’accord, à prix égal je préfère partir sur l’ile déserte avec une palette de Beaujolais d’Yvon Métras plutôt qu’un mix des premiers grands crus classés de ces 20 dernières années. Par contre il faut gouter des anciens millésimes. Avant les années 80. Et là tu commences à comprendre pourquoi il y a tout ce raffut autour des Grands Crus de Bordeaux (j’ai mis les majuscules pour le coup;-). Des vins qui peuvent se bonifier sur des décennies yen a pas des masses. C un peu comme si t’enfermais un gars un peu bourru et grassouillet dans une caverne et 40 après t’en ressort un authentique bonze, dépouillé de tout artifice, vif, malicieux, profond. Bu un Latour 1943 l’autre jour. Emouvant quand même, quand tu penses à tout ce qui il y a dans cette bouteille que tu ouvres et qui, de plus, te dis poliment bonjour et s’enquiert eu programme de la soirée…
    Cela dit, je ne pense pas que les grands crus issus des millésimes récents iront si loin…

  6. Je suis du même avis que toi, j’y vais à reculons…. je fais des efforts, à découvrir Château des Milles Roses en Haut Médoc, Château Charron Cuvée les Gruppes. Je t’ai découvert depuis peu mais déjà j'(t)adore ! le ton, l’esprit, tu sors les mots (maux) que j’aimerai dire mais je n’ai ni ta plume ni ton talent !

  7. Comme dit un ami, le Bordeaux, c’est un vin de protestant: ils ont été anglais pendant quelques siècles à Bordeaux. Le vin catho, c’est le bourguignon rubicond. Chez les cathos, on se lave de ses péchés par la confession, on remet le ocmpteur à zéro, et on reprend ilico les petits arrangements avec sa conscience. Ça donnera plus de collabos, mais il y a plus de joie de vivre. Les protestants règlent ou tentent de régler leur culpabilité dans un colloque singulier avec leur créateur, dont ils ne sont jamais sûrs du pardon – sauf s’ils font fortune. Bref, la tronche typique du protestant un peu âgé, quand les émotions quotidiennes ont donné leur marque aux rides, c’est l’austérité et le coinçage.
    Pour revenir au vin de Bordeaux, son défaut quand il en a, c’est l’amertume en fin de bouche. Le défaut du bourgogne quand il n’a pas grand chose à dire, c’est l’acidité.
    Et pour me résumer, quand le bordeaux est bon, c’est bon, et quand on s’est perdu les papilles dans les vins rock and roll, expérimentaux et de l’autre bout du monde, rien de tel qu’un bon Bordeaux basique pour remettre l’église, et pas le temple, au milieu du village!
    Bien à vous.

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