La taille de mon âme

Il fait partie de mon panthéon de vieux types tristes à voix cailloux. Ils sont quelques uns: pas grand chose en commun, si ce n’est les mots, l’émotion, le souffle. Ceux dont on s’entoure quand on est un peu en dessous. Ou quand on va bien, aussi. Pour retrouver l’amer. Le sel. Y a une dimension, une profondeur. Des dizaines de vies déjà vécues en suspens. Des larmes rentrées. Une retenue jusqu’à la déchirure.

Faudrait pas en faire un quotidien: ce genre de résonance fragile ça se maintient sur un fil. Juste se poser pénombre, ou clarté qu’importe. Un verre à la main. Qu’y verser?

Si tu savais mon cœur… rien
Si tu savais mes yeux… rien

Si tu savais mes mains… rien
Si tu savais mes reins… rien

De l’ambre presque, du vieil or patiné. Lentement, surtout. Pas le brusquer, le violenter. Ce serait comme l’écouter trop fort. Y a de ces vins là qu’on sortirait pas tous les jours: et quand on le fait, on retarde l’échéance.

Si tu savais mes jambes… rien
Si tu savais mes bras… rien

Si tu savais mon ventre… rien
Si tu savais mes fesses… rien

Le nez plongé dans le verre, paupières closes. Si je savais … Le connu et l’inconnu, le fruit confit, le miel, de longs voyages vers les étoffes de soie et l’épice, dans des caravanes longues et lentes, la rose presque flétrie… A l’heure où elle est la plus jolie. Avant d’exhaler le dernier parfum, corolle ouverte au maximum.


Mais si seulement tu savais… la taille de mon âme

Si je savais le grain particulier, la texture soyeuse et fluide sur la langue, le sucre enrobant juste ce qu’il faut avant d’écœurer. La finale claquant comme un fouet sur une peau rose, sang qui afflue. Du nerf!

 Si tu savais mes hanches… rien
Si tu savais mes lèvres… rien

Si tu savais mes cris… rien
Si tu savais mes jours… rien

Si tu savais mes nuits… rien
Si tu savais mes rêves… rien

Si tu savais mes rires… rien
Si tu savais mes joies… rien

Comme il coule, se répand, ondoie. Donne le la, avant de se briser en cascade et de revenir, encore. Remplit son office et le palais. Prélude infini, parce que les plus belles choses ne devraient pas avoir de fin.

Mais si seulement tu savais la taille de mon âme…

L’âme du vin, elle se mesure quand on le boit. Quand verre fini, supplicié, tordu son goût flotte encore. Son étreinte est encore présente. La marque des grands: pas une simple histoire de garde, de cépages, d’origines. Au delà du travail du vigneron, de ce qu’on a pu en écrire ou en raconter. De la gueule, des tripes, du cœur. De l’âme.  Ces instants délicats, suspendus, où plus rien ne compte hormis ce qui se passe là, dans le verre.

Celui-là fait partie de ceux dont on parle. Cru classé. Bordelais. Beau millésime. Mais dépouillé, à l’aveugle, présenté pour ce qu’il est intrinsèquement, il s’offre vraiment.

** chateau Suduiraut 1990, sauternes versus Daniel Darc, la taille de mon âme.



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Une réflexion sur “La taille de mon âme

  1. Très bon ! Je sais que tu n’aime pas trop recommander les accords mets-vins. Tu devrais te spécialiser dans les accords vins – musique et vin – littérature.
    – Et avec ce vin, vous me conseillez quoi ?
    – Un bon vieux Leonard Cohen !

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