Bingo sexiste *

*Oui, pas de jeu de mot, pas envie de rire, que voulez-vous.

Je me demandais dernièrement pourquoi je lis de moins en moins de presse spécialisée sur le vin. Oh, bien sûr, je jette encore un œil à la RVF (aka la Revue des vins de France) mais quasi machinalement. Sans la lecture compulsive des débuts où je lisais l’intégralité des articles ainsi que les notes de dégustations. En entier. Maintenant, je la feuillette et je dois lire en tout et pour tout à peine 20% de son contenu. Pas que je sache tout ce qu’il faut savoir sur le vin -j’en suis loin, et c’est ainsi, plus on en sait, plus on se rend compte de l’immensité de ce qu’on ne connait pas- mais simplement parce que les articles ou les angles desdits articles me parlent moins. J’y puise des infos, quand ça me chante. C’est un outil, dont les infos sont à recouper avec d’autres sources.

J’ai de temps en temps entre les mains IVV (In vino veritas, donc), revue nettement moins épaisse que la RVF mais qui contient souvent des articles fouillés et intéressants. Le numéro de février-mars trainait sur mon bureau, voilà que je décide de l’ouvrir pendant une pause.

Je commence par l’édito, un bon moyen outre la une de voir ce qu’il a dans le ventre. Et je lis qu’IVV est en pleine réflexion pour s’ouvrir « aux nouvelles générations qui s’intéressent au vin. Ils sont l’avenir du vin -mais on ne parle pas à la génération des tablettes tactiles comme on parlait à la génération du cheval de trait ».

Chic!

C’est bath.

Je me sens encore de la génération des tablettes tactiles, en tous cas beaucoup plus que de celle du cheval (le cheval on ne le fait plus bosser, on le bouffe nous). Clairement IVV veut donc mieux s’adresser à moi. Je suis toute frétillante de lire ça. Comment on prend le virage pour passer d’un langage instructif mais un poil compassé (qui est le propre de nombre de revues sérieuses du vin) à une écriture capable de captiver un lectorat plus « branché »?

Il ne s’agit pas de faire djeune.

Ouf. J’aurais sans doute eu du mal à digérer l’abus de langage SMS et autres joyeusetés.

Mais l’édito m’annonce une nouvelle rubrique, fruit des cogitations intenses au sein de la rédac’.

Sein, je ne pouvais pas mieux dire: la rubrique s’intitule « le vin des copines ».

TUTUTU: Un point sexisme

Me lisant un petit peu, ou me connaissant carrément mieux, on suppose que ce titre à lui seul me fait déjà grincer des dents.

J’ai horreur de la catégorisation sexuée, surtout en matière de vin. J’ai déjà évoqué le sujet en long, large et travers ici.

Mais comme je pars du principe qu’il faut laisser une chance à une titraille maladroite, parfois.

Pour inaugurer cette rubrique consacrée non aux vins féminins (qui n’existent pas) mais au vin vu par les femmes, quoi de mieux qu’un article sur l’apéro entre copines?

Okay.

Je garde mon calme.

Mais on le sent venir un peu le pur bullshit, ou c’est juste moi?

Les vins féminins n’existent pas.

Soit, je veux bien. Prétendre d’un vin qu’il est féminin parce qu’il est discret, tendre, doux je n’agrée pas.

Mais au « vu par les femmes » je bondis.

Deux points sexisme

Soit il y a des études récentes réalisées auprès d’oculistes qui prouvent que les femmes ont une meilleure vue que les hommes, soit j’ai loupé un épisode.

Plus sérieusement, la catégorie « vu par les hommes » n’existe pas pour la simple et bonne raison que c’est une catégorie par défaut. Tous les autres articles sont des « vus par les hommes », mais à aucun moment on ne le met en avant. Pourquoi?

Parce que c’est normal.

Ici, c’est une faveur qu’on nous accorde, comme « le sport vu par elle », « l’informatique vu par elle »…

Non, mes petites poulettes, c’est pas votre truc le pinard, c’est sérieux quoi. Mais on veut bien vous accorder deux pages pour faire un peu de votre nez.

On commence très fort:

L’apéro est le moment convivial par excellence! (…). Si les hommes se contentent souvent d’ouvrir un paquet de chips et de transvaser quelques cacahuètes dans un bol, l’apéro au féminin est pré-pa-ré et encore plus quand il se passe entre copines.

Je suis en hyper ventilation, là.

On vient de gagner 4 points  sexisme d’un coup! Bingo!

Les hommes, mes chers amis hommes, je vous l’apprends tout de go: vous êtes des bourrins.

Alors que nous, créatures délicates, préparons verrines, bouchées et autres mignoncetés à grignoter, hihihi.

Tu le sens mon gros cliché là?

C’est là, qu’à moitié honteuse de faire ainsi défaut à ma condition féminine, je me rappelle de mon dernier apéro avec des filles dedans. On a boulotté des olives dans un bol, et du jambon cru posé sur une assiette. Même pas en chiffonnade artistique.

Bref, poursuivons.

Je vais passer sur la méthode de dégustation, qui me parait un poil contestable: réunir quatre copines non professionnelles (donc probablement pas des pros de dégustation en rafale, no offense), plus mon auteure** autour de mises en bouches (on précise ici: houmous à la menthe, rillettes de saumon, entre autres) pour leur faire goûter pas moins de 31 vins. TRENTE ET UN. A moins d’une faute de frappe, c’est bien le nombre impressionnant de quilles sorties.

Moi, pourtant vieille routarde des dégust’ (hinhin) avec 31 échantillons à goûter, je trouve ça duraille. Sans parler de la bouffe proposée qui tue le palais.

Ben oui, à une dégustation, on ne mange pas. On déguste.

Les vins retenus donc?

Des champagnes (dont un, à 11 euros en grande surface, sait-on tout le bien que je pense de ça? Oui, je crois).

Des chardonnay parce que les filles ça boit du chardonnay, suffit de regarder une série américaine pour s’en convaincre.

Beaujo-Languedoc-Ventoux le trio des rouges: sur le fruit, bien mûrs, parce que les filles ça n’aime ni l’acide ni l’amer.

Voilà où j’en suis de consternation.

On est en 2013, les petits gars.

En 2013, on a encore droit à un article pétri de clichés pour nous laisser une place dans le monde hyper sérieux des mags du vin.

Sauf que.

Je vais vous dire un secret, journalistes, chefs de rédac’ et brainstormeurs de tous poils:

Être mise à part, enfermée dans une imagerie sortie d’on ne sait où, obligée de souscrire à des codes, ce n’est pas ça qu’on veut. Non seulement vous nous prenez pour des connes, mais vous passez aussi pour des machistes invétérés. Je veux bien croire que ça partait d’un bon sentiment, mais imaginons qu’on remplace le mot femme par noir, ou asiatique. Pensez-vous que vous  l’auriez sorti cet article, hein?

Prenez-nous pour ce que nous sommes, des individus qui aiment le vin, qui savent en parler ou écrire à son sujet.

Pas pour des petites choses fragiles qu’il faut rassurer avec du rose et des bonbons.

Trois petits mots aussi pour cette initiative so girly qui tentera de nous faire avaler du pastis rose. Sans commentaire.

**oui, ce billet « vu par les femmes » est forcément écrit par une femme. Merci, madame. On ne devrait pas laisser les femmes se mêler d’écrire, manquerait plus qu’elles votent, aussi.

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19 réflexions sur “Bingo sexiste *

  1. Ferraillant depuis un bout de temps dans le monde de la bière contre des clichés voisins mais pas moins crassement machistes, tels « les femmes n’aiment pas l’amertume » ou « les femmes n’aiment pas les bières noires », et contre les hum-bières « pour femmes » aromatisées au rose-glucose à chtites bubulles, j’ai lu ce billet avec un plaisir non dissimulé. Merci !

  2. Excellent..!
    Il existe de BONS VINS avec lesquels on partage un moment de plaisir, et des DAUBES. Bref, il ne s’agit pas d’une histoire de sexe… même si depuis quelques temps, je découvre d’excellentes productions et il s’agit de … vigneronnes. (Roc des Anges, Peyre-Rose…) Donc, les Bourrins, soyez ouverts d’esprit et appréciez la qualité.

  3. Sinon il existe d’autres revues, moi j’aime bien » terres de vins » parce qu’elle est « Sudocentrée ». (Ecrit-il en descendant une quille de chenin ).

  4. Très drôle, très, très drôle… Et si juste ! En gros ; il n’y a pas de vins féminins, ni de vins masculins, pas plus que de vins pour les jeunes et d’autres pour les cougars (mecs ou nanas). Non, il y a des vins, tout simplement. Des vins divers étudiés pour les curieux que nous sommes !

  5. C’est marrant parce qu’en fait je ne suis pas entièrement d’accord avec toi.
    Bon le coup de gueule, la Barbie qui vomit, le tableau de dindes qui glougloutent en piaillant, c’est clair, je suis navrée comme toi. Ce qui fait qu’on est d’accord à 95%.

    Mais pourquoi ne pourrait-on pas qualifier un vin de féminin ou de masculin? Pour moi, un vin musclé se rapproche plus de l’idée qu’on a du mâle qu’un vin élancé, que je qualifierais plus de féminin. Ce qui ne veut absolument pas dire, évidemment, qu’il s’agissent de vins d’homme ou de vins de femme. Un vin masculin (entendez charpenté, solide, corsé) pourra autant être apprécié par les hommes que par les femmes.
    Bref, pour moi un vin féminin et un vin de femme, ce n’est pas du tout pareil, et si je nie l’existence du second, je n’en dirai pas autant du premier.

  6. C’est un truc compliqué effectivement. Et j’entends bien ce que tu veux dire et la différence essentielle. Évidemment que dans l’imagerie qu’on a, le muscle et le bien bâti sont des caractères plus essentiellement masculins MAIS le problème que j’ai avec ça c’est que ce n’est justement qu’une imagerie. Quid de ces mâles qui ne rentrent pas dans le schéma ? Imagine le mec gaulé comme un fil de fer, pas très grand ni très fort ce qu’il doit se prendre dans la tronche. Et les femmes un peu trop « musclées » qu’on traite d’hommasses?
    En outre, le plus souvent masculin ou féminin ne sous-tendent pas les mêmes qualités (vin masculin= force, muscle, charpente et vin féminin= douceur, élégance). Si je simplifie, le petit garçon joue à la guerre et aux petites voitures, il protège les petits, c’est un fort qui pleure jamais. La petite fille berce ses poupées (maternité sacrosainte), joue à la dinette (se préparer à son futur rôle) s’habille bien et laisse parler ses émotions (on sait bien que les filles ça fait que pleurer). Dit comme ça, il est évident que c’est un gros cliché, un énorme cliché. Sauf que dire féminin/masculin, même si c’est moins marqué, ça revient au même.
    Qu’on ne prenne en compte que des critères physiques vs des critères de caractères, y aurait pas comme un souci? Je ne me reconnais pas dans cette définition du féminin.
    En soi, ce qui me gêne le plus c’est qu’en appuyant sur ces notions masculins-féminins dans les vins, c’est qu’on en remet une couche sur « l’homme viril, fort, et un peu bourrin » et la « femme douce discrète élégante ». C’est plus insidieux, mais c’est un état de fait. Voilà pourquoi je m’efforce de ne pas genrer les vins, ou alors juste en clin d’œil, mais si possible pas de façon systématique. On peut jouer avec les codes du genre, faut juste voir à ne pas s’y laisser piéger. Et puis on a bien assez de vocabulaire disponible que pour utiliser d’autres mots ou expressions. Si on n’en a pas, on les invente !

    (pardon, je fais un pavé, mais bon :))

  7. Espérons que la féminisation du monde viti-vinicole tende à élimer ces clichés coriaces. Quant à la tendance à genrer les vins, je suis contre aussi, qui plus est parce que la plupart des gens ne font aucune différence entre vins féminins et vins de femme : un vin ““féminin““ étant forcément destiné aux femmes dans leur esprit, ce qui prolonge le cliché que tu énonces. Bref, d’accord à 200% avec ton article.

  8. Tout à fait d’accord avec toi ! Je m’efforce de ne pas tomber dans ces clichés chaque jour…. Il en va de même avec l’éducation de ma fille, pas simple on a des automatismes… Elle veut jouer avec une petite voiture, pas de souci ! ce qui m’ennuie c’est qu’il y en a des roses pour « elle »…. c’est pas gagner…

  9. D’ac’ avec toi Sand, on en a déjà discuté.. D’ac’ aussi un peu avec Ophélie.. Sauf que si je n’aime pas la sexualisation des vins, je ressens bien quand un vin est « couillu », ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas féminin ! 🙂

  10. Hahahaha bien dit! Et je suis tout à fait d’accord avec toi!.. Souvent pendant les dégustations, je rencontre des monsieurs qui pensent que je deguste que du vin rosé!! T’imagines?? Et ils trouvent ça trop mignoon!! Quelle idée!

  11. Je ne peux m’empêcher de penser fréquemment à ton article quand les gens viennent au magasin faire un cadeau en ne connaissant pas les goûts de la personne, et pensant qu’en me disant que c’est une femme, je vais savoir sur quels vins partir…

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