Touché-coulée (de serrant)*

*sinon rien.

La coulée-de-serrant, mais qu’est-ce que c’est?

Comme son nom aurait tendance à l’indiquer, il ne s’agit pas d’une forme de tourista en plus classe.

Non, sinon, ça n’aurait aucun intérêt de l’évoquer ici, quoique le potentiel déclencheur de transit de certains vins mériterait peut-être bien une étude à lui tout seul, mais bref, passons.

La coulée, c’est un peu Nessie.

Voyez, le mythe à long cou qu’au final pas grand monde n’a réellement aperçu, mais que tout le monde rêve de chopper. Un jour.

Un vin extrêmement réputé, presque un vin de légende donc.

Comment ça se construit une légende du vin?

Pas avec des briques (non ça, ça vient après avec les investisseurs chinois).

Tout commence avec les moines. Comme en Bourgogne, dis donc, merci les gars.  Sans vous, la face du vignoble eut été changée, le nez de Cléopâtre, tout ça.

A peu près vers 1130 et des brouettes, les  cisterciens avisent un sol schisteux d’à peine 7 hectares.

Oh, frère Tuc, regarde ce beau schiste affleurant, n’y planterait-on point moult vignes et liront cantiques gaiment après?

Diantre, frère Kevin que voilà une idée. Soumettons là au père Michel, ça le consolera de la perte de son chat.

Frère Tuc, tu es un génie, un jour le monde saura et te dédiera des biscuits.

Les cisterciens travaillent avec ardeur (c’eut été des cénobites, ils y auraient ajouté un -h, ahem).

Le travail est long, et difficile (cénobite). La pente est raide. Mais nos cisterciens sont courageux, et c’est en matant la Loire en contrebas qu’ils arrivent au bout de la plantation. Le chenin, cépage local s’y trouve bien. On y produit donc, … du vin blanc. Un point pour ceux qui suivent. Exposition sud-ouest, du soleil, du schiste: pas complètement cons ces moines. La Loire, la douceur angevine, le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles, blablabla, …

Avec le temps va tout s’en va. Sauf que la coulée-de-serrant et le vignoble contigu de la roche-aux-moines (que les moines ont planté conjointement, pardonnons leur, ils n’avaient pas encore Age of empire à l’époque, ils devaient s’emmerder grave donc ils plantaient) vont continuer à coexister paisiblement, pendant plusieurs siècles. Ces deux parcelles se trouvent au cœur de l’appellation savennières, et ne tardent pas à en faire la réputation. La coulée peut-être encore plus que la roche-aux-moines.

Installing: legend. 86%.

Le vignoble perdure donc. Ce qui est un exploit, ou pas loin. Parallèlement, d’autres vignobles contemporains ont disparu, remplacés par des cultures alternatives (comme les pommes en Hesbaye, oui, la Belgique avait de beaux vignobles au moyen-âge mais je digresse).

Faisons un saut dans le temps en avant, mais pas trop loin. Début 20ème.

Imaginons l’ère pré-blogs. Internet n’existe pas, on ne fait pas la promotion des vignerons sur twitter, et on ne publie pas les quilles bues le samedi soir sur FB avec commentaires lapidaires ou laudateurs. Au niveau comm’, ça nous parait être le désert de Gobi.

Que nenni, béotiens que nous sommes!

Avant les blogs, avant Internet, il y avait quand même le papier. Hé oui. Et les critiques gastronomiques existaient déjà. Le plus célèbre, le Justin Bieber de l’époque (les années 30) s’appelle Curnonsky.

Plus proche de Churchill que de Justin, d’ailleurs. Haute stature, forte corpulence, Curnonsky est réputé pour l’acuité de son palais, sa grande gueule et son appétit qui ne lui fait prendre qu’un seul repas, mais pantagruélique, et bien arrosé parce que bon, voilà. Curnon’ a tendance à faire un peu de gras car il applique à la lettre la devise: No sport !

Bref, Curnonsky, c’est un fameux bonhomme. Autant vous dire que quand il l’ouvre, on l’écoute, Maurice (c’est son vrai petit nom, mais ça devait faire trop mainstream allez comprendre).

Un jour, entre deux rôtis d’oie et de cochon, et deux rots tout court, Curnonsky se lève et déclare:

Moi, Curnonsky, prince des gastronomes en pantalon, je vais élire les cinq plus grands vins blancs du monde. Vous fermerez tous bien vos petites gueules, après. Et puis c’est tout.

(on n’est pas sûr de la citation exacte mais c’est l’esprit)

(ce qui démontre que le mec n’avait pas froid aux yeux, et était possédé d’une mégalomanie sans bornes, Parker à côté, c’est petit bras).

Roulement de tambours, sacrifices de poulet et chapons pour fêter ça et VLAN!

Le premier distingué est  le Château d’Yquem (un domaine de sauternes, Bordeaux), viennent ensuite des appellations: le montrachet (Bourgogne), le château-chalon (Jura), le château-grillet (vallée du Rhône), et notre fameuse savennières-coulée-de-serrant. Ces deux dernières sont des appellations détenues en monopole.

La légende est en marche. Curnonsky l’a adoubée, la coulée devient peu à peu un mythe.

Mais pour que le mythe perdure, il lui faut à un moment donné être accompagné d’un personnage.

Celui-ci s’appelle Nicolas (décidément, les Nicolas dans le vin, y en a et de diverses qualités, hinhinhin).

Certains pensent que c’est un hurluberlu, d’autres que c’est un gourou, et pour quelques uns il est un maître Yoda. En moins vert. Et plus grand. Nicolas Joly, c’est pas compliqué: c’est THE référence de la biodynamie (j’explique le concept là).

Il a reçu le domaine de maman Joly (qui pour la légende aurait pu s’appeler Émilie, mais non), qui elle même l’avait rénové in the early 60’s. Nico  l’a fait certifier en bio depuis 1981, et le confie petit à petit à sa fille Virginie.

Fallait être sacrément couillu sûr de soi pour reprendre un domaine pareil. Parce que la légende, c’est bien, ça amène des cars de japonais et des journalistes, mais ça ne dispense pas de faire du pinard, à un moment. C’est même probablement encore plus difficile de garder une réputation que de débouler en terre inconnue et de monter un domaine de toutes pièces.

Les avis sur la coulée-de-serrant sont souvent partagés: certains louent la qualité du terroir, de l’homme (et de sa fille), la grandeur du jus. D’autres déplorent un manque de constance, voire un manque de précision.

Parce que peut-être on en attend beaucoup, voire davantage que d’autres vins?

J’ai un souvenir de dégustation de coulée. Un pré-certif’, c’était un 1976, année de naissance du jeune homme qui accompagnait ma dégustation. Nous étions jeunes, fous, amoureux et un peu stupides (mais c’est le corollaire d’amoureux): le vin nous avait paru monstrueux, imposant, miellé, cireux, trop complexe pour mettre à table. Alors, on avait tranquillement achevé la bouteille sans manger, juste en se tenant compagnie. C’était bien. Ce n’est pas mon meilleur souvenir de vin, mais il approche du top 15.

Les autres, trop jeunes, pas assez expressifs, des bébés sacrifiés (heureusement sans aller jusqu’au congel’) et j’aurais bien du mal à me prononcer sur leurs qualités ou non. La coulée-de-serrant est un vin qui a besoin de quelques années de paix royale, avant qu’on y touche. Un peu comme les sauternes gagnent vraiment à être bus après au moins une dizaine d’années.

Est-ce que je conseille à tout le monde de goûter de la-coulée-de-serrant une fois dans sa vie?

Ça dépend. Le savennières, et in extenso les vieux chenins sont des vins particuliers: c’est un style qu’on peut ne pas aimer et ça ne fait pas de vous de mauvaises personnes. Si vous aimez les vins blancs vifs, aux arômes de pamplemousse, nerveux, passez votre chemin.

Si vous kiffez les vieux ch’nins, alors, protips:

  • vous trouvez de la coulée-de-serrant dans la cave de votre mémé, et  la bouteille a au moins 10 ans, prenez un sommelier, prenez des verres, débouchez-la. Pas mémé, hein.
  • vous achetez de la coulée-de-serrant récente: MUST WAIT.

Et je ne plaisante pas.

Sinon, je viendrais vous hanter la nuit.

En plus:

Savennières-coulée-de-serrant c’est 7 ha de vignes de chenin, exclusivement, au sein de l’appellation savennières qui elle en compte au total plus de 150. L’INAO a validé, lors de sa réunion de fin septembre 2011l’adoption des AOC savennières-coulée-de-serrant et AOC savennières-roche-aux-moines. Elles deviennent distinctes de l’AOC savennières. L’aire d’appellation se trouve au sud-ouest à 15 km d’Angers. L’appellation tire son nom de saponaria, qu’il faut rapprocher de la saponaire, plante herbacée à fleurs roses que l’on trouve dans les lieux humides au-dessus de la Loire.

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5 réflexions sur “Touché-coulée (de serrant)*

  1. C’est vrai que dans une bouteille de Coulée il y a des hauts et des bas. Toujours est-il qu’il est bon de l’ouvrir, de se servir une lichette dans un grand verre, puis de reboucher la bouteille afin d’en goûter le lendemain, le surlendemain et plus si affinités. Sur plusieurs jours, Dame Serrant s’éclate et vous livre un festival de sensations florales, terriennes, huileuses et autres. J’y ai même trouvé un petit aire tannique une fois, je ne sais plus dans quel millésime (88, je crois, ou 87). Autre chose : ce vin se boit à température cave…

  2. Comme de bien d’autres étiquettes ….. on en revient de la Coulée et on passe heureusement à autre chose ! Il faut parfois oser arrêter le snobisme et ne garder que le(s) plaisir(s) ! Il existe tellement meilleur aujourd’hui !! AMHA !! 😉

  3. Goûté jeune (s’entend un 2007 en 2013), mais promis ce n’était pas moi l’auteur de l’infanticide, j’étais juste invitée. Mais j’ai goûté. Infanticide ou pas, je ne me voyais pas l’ombre d’un début d’instant refuser le mythe dans mon verre, aussi jeune soit-il.
    Il n’en reste pas moins que jeune, c’est déjà très particulier, au point que j’en ai eu du mal à mettre des mots dessus. Mais j’ai beaucoup aimé, et je demande à en goûter une, un jour, dans la fleur de l’âge, pour avoir droit au festival. Je ne suis pas qualifiée, pas suffisamment expérimentée surtout, pour savoir si ce vin mérite une telle réputation, toujours est-il que de ce que j’ai pu apercevoir, ce vin ne s’oublie pas !

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