Laisse cracher ton fils *

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(c’est moi qui l’ai fait)

Je ne prétends pas détenir la Vérité.

Quoique si tout le monde était tout le temps d’accord avec moi, ça se passerait mieux, je vous assure. Je serais maître du monde, et ce serait réglé. Toute plaisanterie mise à part, je réfléchis, je teste, puis je me fais mes propres idées. Pareil dans mon métier de maman.

(Oui, c’est bizarre, un billet qui parle d’éducation sur un blog de vins, mais z’allez voir, tout est lié).

Donc, je suis maman. D’un petit garçon qui n’est pas parfait, avec qui je ne suis pas parfaite mais auquel j’essaie de donner des bases.

Dans plein de domaines. Et forcément parce que c’est mon boulot et ma passion, je ne peux pas l’écarter du vin.  Du goût en général. Du plaisir, en particulier.

Je l’ai déjà évoqué ici, en long et en large: l’alcool représente un danger, j’en suis très consciente.

Mais le vin n’est pas que de l’alcool, un machin dangereux et engluant qui tuerait chacun de ses consommateurs sans discernement.

Alors, comment on gère quand on a un/ des gosses?

Comment on fait, est-ce qu’on explique? Est ce qu’on interdit?

Ma méthode, qui est et je le redis la mienne c’est montrer. Un maximum.

Voilà pourquoi mon fils m’a vue souvent boire du vin, au cours d’un repas. Hors d’un repas, avec des amis. En dégustation, chez un vigneron. Jamais ivre, jamais malade. Non. Mais prenant du plaisir, partageant.

Oui, chez des vignerons. Je crois que la première fois que j’ai l’ai emmené chez un vigneron, il devait avoir trois ans. C’était en champagne, il  en a parlé longtemps. Pouvoir mettre son petit nez dans un verre de champagne, ça picote, c’est rigolo. Écouter les grands qui parlent. Voir les barriques. A cet âge là, vite lassé, vite dépassé. Mais j’ai continué à l’emmener, dès que je pouvais. Dans les vignes. Dans les chais. Dans les caves.

Je crois que c’est vraiment l’année dernière, au mois de novembre qu’il a commencé à comprendre « comme un grand ». Faut dire que passer 10 jours de vacances en plein Douro, ça aide. J’étais très étonnée qu’il retienne les infos distillées par les producteurs: à sept ans, connaître déjà en gros le mécanisme de fabrication des portos, et les principaux cépages ça a de quoi souffler. Faut dire aussi que eux, passé le premier moment de surprise, ont globalement été géniaux: se mettant à sa portée, lui expliquant les choses, avec des mots pas compliqués.

Étonnant? Pas tant que ça.

A bien y réfléchir, depuis tout petit il est imprégné de culture vin.  Depuis tout petit il entend des discussions à base de cépages, de tannins, d’arômes, de malo pas faites, de barriques trop présentes. Il a le droit de sniffer du vin, dans mon verre et surtout il peut dire ce qu’il en pense. Je l’encourage même: parce qu’il a cette chance inouïe: c’est un enfant. Qui goûte, sent, ressent comme un enfant. Qui n’est absolument pas bridé par la peur d’être ridicule ou de dire une connerie. Chaque première dégustation que j’organise, avec des adultes, je le constate: ils se retiennent. Ils n’osent pas dire.Il faut les mettre en confiance avant qu’ils lâchent un premier commentaire. Un gamin lui, il s’en fiche. Il dira exactement ce qu’il pense, c’est ça qui est assez génial.

Depuis un an environ, depuis qu’il sait cracher en fait il a le droit de goûter. Extrêmement épisodiquement, bien sûr. Il connait la règle:  s’il ne crache pas, le jeu s’arrête.

Car oui, c’est un jeu.

Il faut que cela le soit; pour que la dimension plaisir ne soit pas oubliée, pour que ce soit aussi un apprentissage. Je crois que c’est plus sain et au final plus enrichissant de montrer exactement à un enfant le raisin, de sa naissance à sa finalité, des vignes à la bouteille de vin, en lui expliquant.
Parce que ça éduque son goût -parallèlement, lui offrir une alimentation variée et ludique, ça aide aussi.

Parce qu’on ne prémunit jamais à 100% quelqu’un de l’alcoolisme qui est une maladie grave et parfois mortelle. Mais qu’en dé-diabolisant le vin, en montrant exactement de quoi il est fait et qui sont les gens derrière, ça peut sans doute amener à le respecter. Rien ne me fait plus plaisir dans mon boulot de voir arriver les enfants de certains de mes clients, qui à 24/25 ans s’installent, prennent des apparts et viennent chercher du vin pour recevoir. Parce que c’est un art de vivre. Parce que c’est une éducation. Parce qu’ils ont vu ça, petits. Qu’ils savent que c’est du plaisir. Ils me font kiffer, ces petits jeunes là « oh, j’en sais pas autant que papa, mais je voudrais un bon rouge ».  Ils ont de petits budgets, souvent. Mais pour autant, ils tâchent de faire les choses bien (et j’avoue, je prends un pied monstrueux à leur expliquer ou à leur filer des trucs et astuces). Oui le « jeune » est parfois aussi un être très bien, poli, qui s’exprime correctement, et qui ne se biture pas la tronche comme un connard tous les weekends. Y en a même qui lisent ce blog (par contre, message perso: vous êtes largement dispensés de m’appeler « madame » hein. JEUNES).

Je ne dis pas que ma méthode est la meilleure: elle est perfectible, de toute façon. Et il faut l’adapter à chaque môme. Le mien est très curieux, et très gourmand. Du coup, c’est presque facile pour moi parce que je n’ai pas grand chose d’autre à faire que de lui donner des explications adaptées à son âge. Au fur et à mesure qu’il grandira, il aura de plus en plus accès aux infos, et aux vins. Logiquement. Peut-être qu’il ne développera pas une passion aussi mordante que la mienne, mais il saura des choses. Il en aura comprises. Il aura une certaine culture. Tout comme c’est important d’ouvrir ses enfants à la musique, à la littérature, à l’art en général les domaines qui nous plaisent devraient leur être accessibles, aussi. Parce que c’est toute la force de la transmission. Parce que c’est de l’ordre du patrimoine personnel.

Puis, j’avoue: j’ai en cave quelques bouteilles qu’il me tarde de partager avec lui. Et avec la crevette qui s’annonce. Comme j’ai hâte qu’il lise certains bouquins et de m’engueuler avec lui à leur propos. Ou de tomber d’accord. J’ai hâte de ces tablées joyeuses où finalement on s’aime encore plus parce qu’on partage des choses essentielles: la vie. Le goût. Le plaisir.

Alors quand j’ai écouté attentivement le podcast de cette émission, j’ai eu peur. Peur de ce moralisme, de cet hygiénisme qui m’indiquerait que je me trompe. Que vouloir apprendre des choses à mon fils, que vouloir lui faire comprendre pourquoi j’aime à ce point mon boulot, et les gens que j’y rencontre c’est mal. Ça m’ennuie de penser qu’il faut toujours tout mesurer. Tout quantifier. Mettre des barrières partout. Cadenasser. Protéger les gens, de tout, surtout d’eux-mêmes. Alors qu’il suffit d’un peu se bouger le cul, d’adapter, d’expliquer, et  de partager pour montrer l’exemple.

Big up à François, qui a eu l’occase d’expliquer en tout début de podcast les initiatives en Bourgogne destinées aux enfants.

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13 réflexions sur “Laisse cracher ton fils *

  1. Merci pour ce beau témoignage.
    Amateur de vin je me suis justement poser la question de comment ferai-je découvrir le vin à ma fille, lorsqu’elle sera en age (10 mois c’est encore un peu vert pour le vin 🙂 ), tout en la mettant en garde des dangers de l’abus d’alcool.
    Et bien je suis content de voir que j’ai eu les mêmes idées que vous.

  2. Beau texte proche de notre réalité de professionnels mais surtout de passionnés du vin et parents. Mon petits á le droit pour le moment de trempé le doigt et aime ranger les bouteilles avec papa!

  3. Non seulement c’est un beau témoignage, mais en plus il est drôle, vif et tellement juste quant à sa dernière partie. Nous sommes rentrés dans une société du tout sécuritaire qui ne sais plus que réprimer, plutôt qu’informer, et après on s’étonne que la société aille mal. De m’être déchirée les genoux en tombant des arbres ou de bicyclette, d’avoir été malade de trop manger de chocolats, d’avoir rit des blagues au téléphone ou avoir eu parfois les fesses rouges d’une punition après une grosse bétise ne m’a pas empêchée de grandir, bien au contraire. J’ai fait ma propre expérience et j’en ai retenu des leçons. Grâce à cette éducation et à la liberté laissée, je peux transmettre à mon fils des valeurs, une liberté égale et lui apprendre que celle-ci se gagne par la confiance et non par la peur. Amicalement.

  4. c’est beau !
    Et moi aussi j’ai hâte d’avoir des enfants et « de ces tablées joyeuses où finalement on s’aime encore plus parce qu’on partage des choses essentielles: la vie. Le goût. Le plaisir. »
    Merci Sand !

  5. Je découvre ce billet par l’intermédiaire d’Eric Morain et j’en suis très content. Très bien écrit, et compréhensible par un JEUNE comme moi (le quart de siècle bientôt, 89, un bon cru… j’espère !).
    J’aimerai ajouter que votre méthode est aussi celle appliquée par mes parents, notamment mon père. Vous lire ravive d’excellents souvenirs de ce dernier me faisant sentir, puis goûter du vin, m’expliquant pourquoi il le trouvait bon, les senteurs qu’il pouvait humer, et nous échangions (et continuons de le faire !) sur le breuvage.
    Très curieux (sans doute grâce à lui), il m’emmenait aussi voir les producteurs quand il y allait pour acheter des bouteilles pour lui, quand on était en vacances notamment (Monsieur Sylvain Bois, si vous nous lisez ;).
    Et même si je n’ai jamais réussi à avoir le goût du vin comme il, ou vous Madame (PAN! pastapé), l’avez, je suis content de pouvoir m’en sortir un minimum pour trouver du vin correct et bon à boire. Je trouve ça d’autant plus important que c’est une grande part de la culture Française.
    J’avoue avoir un plus grand penchant pour la bière. Je m’amuse plus à goûter, déguster une bière, en deviner les arômes et les saveurs, les céréales, la fermentation, l’origine que le vin. Mais je pense que c’est le fait que mon père m’a autorisé à goûter le vin (et d’autres choses), que j’ai pu apprécier un autre breuvage.
    In fine, je pense que vous possédez une bonne méthode, et que j’approuve à 100% ce que vous faites. Je ne pense pas avoir tourné à l’alcoolisme et je n’ai même pas (encore ?) mon ventre à bière ! Au contraire, j’ai l’impression de prendre l’alcool plus au sérieux (les plaisirs qu’il apporte mais aussi les dangers) que certains de mes camarades étudiants. Sans doute grâce au fait d’avoir eu le droit de « sniffer » le verre petit, puis d’avoir le droit d’en prendre une gorgée à table le dimanche dans le verre du paternel, puis d’avoir le droit à mon fond de verre à moi, puis plus souvent etc. en accord avec mon âge et au fur et à mesure que mes connaissances croissaient.
    Bref, continuez, c’est très bon pour votre enfant, et vous avez l’air tous les deux d’y prendre du plaisir : vous de montrer, lui d’apprendre.

  6. Chère Sand, car je peux vous appeler ainsi, n’est-ce pas ?
    C’est mon fils qui a publié le lien de votre article sur ma page FB.
    Cet enfant, ce JEUNE (qui est l’aînée de ces deux êtres que j’aime le plus) a publié sur votre page son propre commentaire à grand renfort de Madame dans le texte… Je vous laisser chercher 🙂
    Oui, je crains d’avoir fait, avant vous, le choix d’une éducation basée sur la découverte par l’enfant, de ce qui entoure, sur la pédagogie pour lui expliquer, et au fur et à mesure qu’il grandit, l’élargissement de son autonomie, l’augmentation des responsabilités envers lui-même et envers les autres, et l’éveil à l’indispensable esprit critique, c’est à dire le droit (le devoir !) de penser par lui-même et de faire sa propre opinion, après avoir collecté plusieurs informations de sources diverses.
    L’indispensable éducation liée à l’enseignement complémentaire apporté par la scolarité : « les parents éduquent, les professeurs enseignent » disait ma grand-mère, institutrice en CP.
    Vous le mentionnez joliment en parlant de l’éveil à la dégustation des vins pour votre fils, tout comme il est valable pour la musique, les arts graphiques, les sciences, et même la politique.
    J’ai eu la chance d’avoir des enfants réceptifs à ce mode d’éducation, et je me réjouis de pouvoir encore partager avec eux, les concerts, un verre de vin, un repas au restaurant, une promenade, des rires, un apéro avec leurs propres amis, une séance de cinéma et de pouvoir échanger nos impressions qui ne sont heureusement pas toujours les mêmes, une bière !
    Oui, vous avez raison de le mentionner : on souhaite nous faire croire qu’on va abolir tous les dangers et les risques. Les parents parfaits mettent des protections sur les angles de table pour éviter que leur enfant ne se fasse mal en se cognant, ou mettent des protections pour éviter qu’il se coince les doigts dans les portes. L’enfant n’a plus besoin de faire attention à lui et peut se déresponsabiliser : il ne se fera pas mal. Et quelle sera la stupéfaction de l’enfant quand il se cognera sur un angle de table lorsqu’il sera dans une maison où cette précaution n’aura pas été prise ? Quelle surprise ? Il ne comprendra plus rien du tout !!!
    J’ajouterai qu’il ne faut pas tout leur donner, pour qu’il garde des envies !!!
    Pour ne pas être trop long, je partage votre conclusion : « il faut se bouger le cul, expliquer (quand ils sont jeunes et même un peu après…), partager (à pas d’âge !), montrer l’exemple » et rester critique.
    Etre parent est un vrai métier : on le fait, pour notre grande majorité, avec coeur et passion.
    Notre plus grande satisfaction : les avoir éduqués et instruits pour pouvoir évoluer dans le Monde, sans peur, sans naïveté ni fierté excessive, et mais avec un enthousiasme démesuré !
    Merci, Chère Sand, pour votre post. Je l’ai parcouru avec appétit, et sourire !

  7. Oui mais quand même, vous ne vous rendez pas compte, c’est bien de faire découvrir ce côté du vin aux enfants, mais pour être complet il faudrait leur faire visiter des services de cancéro dans les hopitaux pour qu’ils se rendent compte que LE PREMIER VERRE AUGMENTE LES RISQUES DE CANCER !
    Vous m’avez cru ? Pauvres de vous ! ‘fin ça me ferait rigoler si ça n’était pas le discours de cette Catherine Hill…rien que d’entendre sa voix grinçante plus de 5 minutes, je suis sûr que ça te colle le cancer des tympans.
    A la bonne vôtre, et bravo Sand pour ce billet qui tombe, une fois de plus, fort juste (en plus d’être marrant).

  8. Merci madame, très beau post.

    Je crois tu saisis parfaitement le problème principal : celui de vouloir transmettre une passion personnelle à ses enfants. Tout faire à l’envie, au plaisirs, savoir générer de l’impatience, savoir renoncer aussi … dur équilibre.

    Pour l’alcool, tant qu’il y a éducation c’est un sous-problème. J’ai encore l’âge de t’appeler madame, et je peux te dire qu’autours de moi ceux qui craignent niveau alcool c’est ceux qui «apprennent» à l’entrée en école/université, plutôt qu’avec leurs parents.

    P.S. : D’ailleurs ça ne se réduit pas au vin, il y a plein de bonnes boissons alcoolisées…

  9. Bonjour
    cet article ne date pas d’hier mais il est toujours d’actualité en ce qui me concerne. Les miens en plus ils trempent leurs petits doigts dans les verres et ont déjà une nette préférence pour les blancs de Loire.
    Pour info quand on en a plusieurs des loustics le jeu devient encore plus marrant à cause du côté moi j’ai trouvé ça et moi ça..

  10. Bonsoir,

    Merci pour ce post, et même s’il commence à dater j’y ai retrouvé l’écho de ma propre éducation!
    Avoir eu le droit de sentir, de goûter et de chercher à comprendre dès l’enfance est peut être le début du chemin qui m’a amené à devenir œnologue (pour le plus grand bonheur de mon papa qui se contente désormais d’être « l’amateur éclairé » de la famille).
    Alors tout juste un quart de siècle, pas encore d’enfants, je retiens la méthode pour plus tard!

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