Meyer vs Faller, le match*

faller2*ha ben tiens, pas de jeu de mot, je dois couver un truc.

Ce qu’il y a donc, disais-je dans le précédent billet de très bien avec l’Alsace, c’est qu’on est sans cesse confrontés à ses propres clichés.  Manque de curiosité, paresse, ras-le-bol du passage obligé sur les belges-qui-sont-tellement-friands-d’Alsace et l’image qu’en donnent les restaurateurs, en tous cas ici: ha, les pinot noir glacés et oubliables des restos chinois (en aparté, cette histoire de rouge glacé, on en reparlera: je ne vous félicite pas les alsaciens), les gewurtz plein de sucres qu’on vous sert à l’apéro, en n’omettant pas de glisser une aspirine avec la note quand on est un peu pro.

J’exagère ?

Pas mon genre.

Les extrêmes se côtoient, et parfois il suffit de visiter deux domaines dans la même journée pour s’en convaincre.

A ma gauche, domaine Weinbach : représenté par Laurence Faller, femme assurément de poigne si j’en juge par la paire d’heures passée avec elle.

A ma droite, domaine Julien Meyer : introducing Patrick Meyer, pince-sans-rire à l’humour vagabond.

Deux « vignerons » qui ne peuvent pas être plus différents l’un de l’autre. Et je ne dis pas ça parce qu’il s’agit d’un homme et d’une femme, mauvais esprits.

Non, ils ont simplement du vin, de leurs vins, de ce qu’ils en veulent, des visions diamétralement opposées. Rien en commun, si ce n’est une chose : faire du bon.

Je rencontre Laurence Faller dans la très belle propriété familiale. Bois partout, vieux poêle en faïence, portraits de famille, on joue à fond la carte tradition. Transmission aussi : le lien entre les générations est là, fort. C’est Colette qui ouvre la porte, suivie de ses petits-enfants qui se révéleront des chouettes compagnons de jeu pour mon fils.

L’occasion d’ailleurs de rigoler un coup quand lui, jamais intimidé, déclare :

Ha non, moi je déguste

après que Laurence lui ait proposé un jus d’orange.

La dégustation est studieuse, concentrée. Les riesling sur différents terroirs, tous très précis et avec une belle fraicheur en finale. Les pinot gris sans lourdeur (mes préférés : les Altenbourg), des gewurztraminer qui, s’ils ont du sucre ne s’affadissent pas. Techniquement c’est quasi irréprochable. On goûte là des vins très classiques et extrêmement bien faits. On imagine tout de suite de la cuisine avec, des moments où on pourrait les boire. De vrais vins francs et nets. Je ne vais pas les détailler tous, d’autres font ça mieux que moi, mais ce qui m’a vraiment intéressée c’est le discours autour. Le domaine est en biodynamie, petit rappel là si on a oublié ce que ça veut dire. Pour autant, est-ce que les vins sont sans soufre ?

Oulah non. D’ailleurs, quand je tente d’aborder le sujet, la réponse fuse, implacable

Des sans soufre en Alsace ? Tous ces vins oxydatifs… Non. Nous on ne fera pas ça.

Le sous-entendu « ce n’est pas du vin » n’est pas loin. La bonne éducation sans doute qui fait que cela reste en suspens et flotte dans l’air.

Ma seconde tentative pour essayer d’en venir à ce fameux sujet des « natures » qui titille de plus en plus de monde s’est soldée par un échec. Pas grave. Passer deux heures à goûter, avec Laurence Faller, et un oeil qui lorgne vers la magnifique vue, la cour, les vignes sur Mambourg, est une expérience assez jouissive.

faller Au domaine Weinbach, on fait ce qu’on sait faire, et très bien d’ailleurs. Pas de place pour l’expérimentation. La sorcellerie.

Un sorcier… C’est peut-être bien un chouette qualificatif pour Patrick Meyer. Un gentil sorcier plutôt bien luné, alors.

Au premier mot quasi, on sait si on va trouver quelqu’un sympa, ou non.

J’ai fait la sauvage avec lui.  Pas pris de rendez-vous, pas téléphoné, j’ai quand même tenté :

– Voilà, on était dans le coin, je connais un petit peu vos vins, et puis je me suis dit que ce serait bien de venir vous voir mais…

– Ben, vous m’avez vu, au revoir.

Ça commençait très bien, donc. J’ai dit qu’il était pince-sans-rire ? Voilà.

Patrick Meyer est lui un naturiste. Enfin, un naturel. Bref, il fait du nature.

Pourquoi ?

Par hasard. Par empirisme. Parce qu’il a essayé, et que les jus lui plaisaient comme ça. Sans soufre. Avec toutes les surprises que cela comporte. Ce n’est pas un vigneron qui s’y est collé par effet de mode, il y est venu par goût.

Pas simple, compliqué même.

 C’est super dur de ne rien faire, en fait.

Là où on imagine le nature dans une sorte d’optimisme béat et un peu gnangnan laisser les jus se faire tous seuls sans rien contrôler, il nous détrompe vite. On comprend aussi qu’il y a sans verser dans de la mystique à deux balles, une part d’instinct qui détermine aussi la conduite qu’on aura envers les vins. Une cuvée a vu le soufre.

Je ne sais pas pourquoi, juste celle-là, j’en ai mis. J’aurais peut-être pu ne pas en mettre, mais j’en ai mis, voilà.

Loin de faire de la propagande, on parle de l’ouverture nécessaire. Des natures, grande famille qui parfois verse dans une sorte de sectarisme (logiquement là, c’est un appeau à troll. Venez mes mignons, hinhinhin).  Des belles surprises qu’ils révèlent. De Dolmen, le vin qu’il a cru foutu pendant quatre ans, mort dans la bouteille. De sa résurrection lazaréenne, alors que plus personne n’y croyait.  (J’ai absolument pas écrit que c’est une tuerie, non non, vous n’avez rien lu, surtout que c’est vendu pour rien, alors please, n’allez pas le dévaliser, laissez moi le restant des bouteilles, merci).

Il va chercher une bouteille: ce n’est pas de lui, c’est un vin de Claude Courtois en Sologne.racine Il décrit le bonhomme, pas toujours facile facile, on goûte le vin: c’est d’une gourmandise et d’une fraicheur à faire pâlir d’envie une gamine de 20 ans. Sex-appeal au max. Puis une autre bouteille apparait.

Il se marre

Allez, à l’aveugle.

On joue.

C’est pas du sud, ça. Peut pas. Pas assez de couleur, pas assez chaud. Bon, Rhône? Non. C’est pas une syrah, manque d’épices. Encore moins une grenache.

Les perspicaces auront compris qu’on cherchait un rouge.

Je pars finalement sur un pinot noir, bourgogne, genre Mâcon. Mon compagnon de jeu penche lui pour le gamay.

Attends un gamay? T’es sérieux? Trop de couleur pour un gamay. Trop classe. Je te dis que c’est du pinot noir, ho.

Et c’est lui qui a eu raison.

Et ça m’a fait mal au cul (ne rêvez pas, c’est une image, une sorte de licence poétique).

lapaluBeaujolais, Lapalu, 2007, frais comme un gardon.

Tout ça pour dire: on peut souligner le vigneron qui fait goûter d’autres vins que les siens. J’aime assez. Pour la générosité, et la curiosité que cela suppose. Je le soupçonne de fort aimer le vin, aussi …

Si je résume un peu ses vins à lui: si le premier vin que j’ai goûté était complètement barré, les autres se sont tous révélés chacun dans leur genre de très beaux vins. Je précise: toutes ces bouteilles étaient ouvertes depuis plusieurs jours, et s’il y avait des cuvées volontairement oxy, les autres ne présentaient pas de notes d’oxydation. Comme quoi, ça tient, et drôlement bien. Je retiens des curiosités comme un pinot gris sous voile (donc oxydatif) de 10 ans, d’une fraicheur étonnante, mais aussi les faux jumeaux rieslings Muenchberg et Grittermatte  dont l’un est aussi puissant et complexe que l’autre est nerveux et précis. Des vins atypiques.

Enfin, posons nous deux secondes avec ce mot. Atypique. Qu’est ce qui me fait dire que les vins de Patrick Meyer sont atypiques, et ceux de Laurence Faller classiques?

Gniiiiii.

Je réfléchis. J’ai dur, ça m’arrive deux fois par an.

Bon.

Renversons la proposition, si on disait que c’est les jus de Meyer les classiques? Pour le coup, ce seraient ceux des Faller les atypiques, c’est ça. Parce que très différents.

Parce que quand je goûte un riesling chez Faller, il ressemble beaucoup à plein d’autres riesling que j’ai goûté dans ma vie. A force, j’en ai construit une certaine image gustative de ce que devrait être un riesling. Qui n’est pas forcément la bonne. Qui est juste la mienne. Une image renforcée aussi par tout ce que j’ai lu, d’ouvrages sérieux ou moins. Parce que depuis dix ans, vingt ans, trente, quarante selon l’expérience que l’on a, on nous serine qu’un vin doit être comme ci, ou comme ça. Comme si il y avait une seule voie d’expression pour le riesling.  Et bardaf, voilà-t’y pas que les vins de Meyer déroutent mes papilles. Est-ce que ce sont eux la juste expression du riesling  (ou des autres cépages?) J’en sais foutre rien.

Et cette fameuse question de l’oxy, qui dérange…

Il est probable que les oxydatifs soient un retour aux vins d’avant. Sans les protéger par le soufre, c’est une voie que les vins peuvent choisir pour s’auto-protéger et tenir dans le temps.

J’en sais toujours foutre rien, moi.

Je peux juste dire que j’aime ou pas.

Et je suis bien emmerdée: j’ai autant aimé les vins chez Faller que chez Meyer.

La rectitude et le côté ciselé de Grittermatte (non oxy) m’a plu tout autant que la richesse des Altenbourg. Les deux portent la mention vin d’Alsace, et qui peut honnêtement me dire que l’un la mérite plus que l’autre?

Alors, je suis à voile et à vapeur?

On glose beaucoup des vins natures, des conventionnels, de ce qu’il faut aimer ou non, du droit que l’on a d’avoir une opinion là dessus, du bon goût, du mauvais.

Aujourd’hui Vincent a écrit:

Il me semble qu’on gagnerait du temps à ne goûter du vin, pas du vin-ci ou ça, pas des discours. À goûter du vin pour ce qu’il est. Dans son exquise nudité.

J’adore cette phrase. Elle est  joliment tournée, et elle reflète pas mal ce que je pense et d’autant plus après cette journée là.

Le vin mérite qu’on le désétiquette.

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