Souvenirs souvenirs… *

* johnny, je sais, c’est honteux

Il y a des vins qui sont plus que des vins,  juste des émotions pures. Du concentré de souvenirs à eux tous seuls. Pourquoi? Je n’en sais rien. L’histoire de la madeleine de Proust, sans doute. Un goût qui vous ramène à un autre, et dans une synesthésie douce, revoilà des images, des sons, des odeurs qu’on avait un peu enfouies.

Pour l’instant, mon truc c’est de m’autoriser de temps à autre un demi-verre de vin au coucher. Je le savoure, celui-là. Évidemment, comme la posologie est très précise et un peu chiche, faut qu’il me parle beaucoup. Il faut que j’en aie une envie quasi irrépressible. Immorale. J’ai sorti quelques vieilles bouteilles de ma cave, ces derniers temps: oh, « vieilles » pas tant que ça mais pour moi qui ait le palais rodé, habitué aux vins très jeunes, aux jus de pas plus d’un an ou deux, c’est quasiment une révolution.

Gauby, Muntada, 1997 était l’Elue, hier soir.

gauby

D’abord, elle a une valeur affective et sentimentale. Le vin, je suis tombée dedans comme on tombe amoureuse: sans réfléchir, alors que c’était pas prévu et que l’on était destiné à autre chose, quelqu’un d’autre. Moi, mon truc, depuis minote, c’était écrire, l’autre chose. Ma voie, toute tracée.

Tu raconteras des histoires, point.

Puis il y a eu ces bouteilles sudistes, et j’ai posé ma plume, envoyé valdinguer les bouquins poussiéreux et attrapé un tire-bouchons. Soif. A l’infini. Soif et envie sur la langue d’un tas de goûts, de sensations, de choses nouvelles.  Au creux du ventre, la curiosité.

Je me suis jetée dans les premiers vins qu’on m’a présentés, sans savoir, sans connaître, juste avec de l’envie. Et Gauby, comme d’autres, les Jullien, Mas cal demoura, les Aupilhac, les Grange des pères, ceux là ont été mes vins de jeunesse. Ceux dont on ne sait pas encore vraiment l’importance, parce qu’on est tout à sa découverte: ceux qu’on recherchera un peu toute sa vie, ensuite. Parce que comme on cherche à retrouver le frisson du premier amour, on veut se replonger dans ses premiers vins d’émois. On a oublié leurs défauts, des premiers baisers où les dents se cognent, la salive trop présente. Balayés. On sait juste que c’est là, à cet instant là qu’on a ouvert une porte pour ne plus jamais la refermer.

C’est à tout ça que je pensais, hier soir, le nez dans mon verre. A mille lieues d’imaginer à quel point encore une fois le vin allait me surprendre et m’emmener là où je ne l’attendais pas. Au départ, il semblait un peu en retrait. Massif. Retranché derrière des épaules musculeuses. Il lui a fallu un moment pour livrer du fruit, de la mûre et de la réglisse. Après, ça ne s’arrêtait plus. De l’automne, des champignons humides de rosée. Le feu qui crépite. Des marrons… Et là, va savoir pourquoi, va savoir comment, j’ai pensé à lui.

J’ai six ans, peut-être sept. Il me donne à goûter les mûres, qu’il va chercher en s’égratignant les mains, on mange sur un coin de pierre, laissant dégouliner le jus sur nos mentons. Bleues les mains, bleus les mentons. Pour l’instant, on s’en fiche.

Du réglisse, les minuscules carrés noirs qu’on est obligés de laisser fondre des heures sur la langue, ceux qu’il enferme dans le tiroir à clé.

Marrant, j’ai du mal à dessiner précisément son visage dans ma tête, ses traits s’effacent de plus en plus. Mais pas le goût. Les goûts.

A la maraude tous les deux, me soulevant dans les airs aussi légère qu’une plume, on ramène de  petites pommes reinette qu’il pèle et me tend, faisant les pelures les plus fines du monde, pour avoir le plus de fruit possible.  De minuscules quartiers acidulés, un peu piquants sur la langue.  Assise à ses pieds sur un passet, lui dans son fauteuil en cuir, pelant  chirurgicalement, malgré ses grosses pattes. Le sourire qui éclaire son visage quand il me tend le quartier dénudé. Mon avidité. Croquer. Puis, les peaux si fines qu’elles en sont délicieuses. Je me délecte, les yeux mi-clos. J’entends encore son gros rire.

Mon grand père, précautionneux, méthodique,  fait rissoler des pommes de terre tout doucement dans une poêle. Je n’en ai jamais mangé de meilleures. C’est fondant à l’intérieur, et extérieurement croquant. Lui seul a le droit de toucher à la friteuse. C’est lui qui s’occupe de tout, du tranchage des patates jusqu’à la pré cuisson, et enfin la vraie cuisson à la graisse de bœuf. J’ai juste le droit de les saler en y mettant tout le sérieux dont une gamine de cinq ans, six ans est capable.

Mon grand-père ne m’a jamais dit je t’aime: il m’a laissé ça, tout ça à la place. C’est énorme et peu à la fois.

Il m’a fait beaucoup penser à lui ce vin. Peut-être parce que comme lui, il paraissait un peu trop renfrogné au départ, marchant à l’économie. Comme mon grand-père était un homme pratique, profondément terrien, le vin lui non plus ne fait pas d’esbrouffe. Et puis après, si on lui laisse du temps, c’est la plus belle rencontre qu’on puisse faire. Parce qu’à goûter dans le silence, sans s’encombrer de mots, sans vouloir décrire à d’autres, on est au cœur de l’essentiel. Le goût.

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10 réflexions sur “Souvenirs souvenirs… *

  1. ma lecture s’est arrêtée net quand il fût question de « vraie cuisson » à base de graisse de bœuf. Après des mois de rapprochement opérés par la connivence de vos notes, un froid de canard se jette entre nous. (allusion subtile à l’indépassable cuisson sarladaise des dîtes patates).

  2. merci pour ce joli témoignage. Il existe des senteurs et des parfums qui vous accompagnent toute la vie. A chaque nouvelle rencontre le souvenir revient avec une violence contre laquelle on ne peut rien . Le cœur et l’esprit sont emportés . Vous devriez écrire des textes encore plus longs pour nous donner le plaisir de vous suivre .

  3. J’ai faillu verser ma larmichette.
    Au travail c’eût fait tâche.
    Félicitations et merci pour le touchant de cet article.

  4. La mémoire, c’est une des missions essentielles du vin. On boit pour se souvenir, surtout pas pour oublier.
    Moi, au delà des êtres chers, ce dont je me souviens, c’est de la gueule formidable qu’avaient les Gauby dans les années 90. Maintenant, on trouverait ça trop lourd, épais, confituré, « international » peut-être même. À La Muntada, je préférais le Vieilles Vignes, le 98 en particulier, son apparente facilité dans l’effort, cet air qu’il se donnait de ne pas mouiller le maillot, presque une nonchalance; pourtant, 15 ans plus tard, il se goûte toujours bien. Même si le doute m’envahit, je souhaite aux Gauby d’aujourd’hui de devenir d’aussi beaux vieux.
    Et, pour en revenir au message du vin, à ces voix éteintes qu’il ranime, je n’ai rien de mieux à distance que de t’offrir ça, que tu relises notamment ce passage où j’évoque Charpak, pas sur ceux qui buvaient, mais sur ceux qui faisaient le vin et ainsi nous parlent encore.
    http://ideesliquidesetsolides.blogspot.com.es/2013/03/mieux-que-naturel-le-vin-spirituel.html

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