Vade retro canetas *

bepinkLe billet de mauvaise humeur du samedi, here we go.

Ça y est. Ils l’ont fait. Ils ont osé.

Les cons.

Le vin rosé en canettes.

Mon cher collègue blogueur Antonin a dégainé rapido: le mordor du vin. Le mal absolu.

Est-ce exagéré? Non, même pas.

Argument un: la canette c’est facile, c’est convivial, ça tient dans la poche, ça rend la conso aisée.

Argh. La canette c’est aussi un contenant qui ne respecte pas selon moi le code numéro un du vin: le partage. Que veux-tu partager avec une canette. On me dira qu’on peut en acheter plusieurs. Comme un pack de bière. Mais alors je ne vois pas l’utilité des cans versus la bouteille.

Quant à rendre la conso aisée? Qui a dit qu’on devait consommer du pinard à-tout-va n’importe comment? Bande de sagouins. Avec tout l’amour que je porte au vrai beau vin, j’estime qu’il a droit à un minimum d’égards. Un beau verre, parfois une belle table, en tous cas un minimum de confort. Parce que c’est ainsi qu’il sera le plus beau. Comme il ne me viendrait jamais à l’idée de déguster de la fine cuisine dans des assiettes en cartons: ce serait manquer de respect à celui qui l’a préparé, et à mon palais. A mon propre plaisir.

On peut me dire qu’on peut toujours faire passer le vin de la can au verre, mais honnêtement vous connaissez beaucoup de gens qui bouffent pas leur lasagnes direct dans les barquettes alus?

La paresse, qu’elle soit physique ou intellectuelle est le mal qui nous guette.

Snob? Non, juste à un moment faut se poser et voir où on veut aller.

Dans un monde où le vin est un machin standard qu’on glougloute entre djeunz, en écoutant n’importe quel beat lourdingue, façon lobotomie express?

J’ai rien contre le glouglou (le terme me gêne, mais vous comprenez l’idée) mais mettons-y un poil de formes. Encanaillons-nous, enquillons des pinots noirs croquants, des gamays juteux, des jus libres et bons, pourquoi pas. Mais hors tendance, hors mode, hors marketing.

Je hais le marketing qui rend con. Celui qui vous file tout, tout cuit dans le bec et y a plus qu’à avaler vas-y j’ai prémâché.

Argument numéro deux: ça va amener les jeunes au vin.

La vieille femme de trente-deux ans en moi pleure un peu: il semble que je sois passée du côté des  ancêtres pontifiants. Soit.

Chers jeunes qui me lisez, avez-vous à un seul moment pensé à mettre sur le même plan le coca et le vin? Non. Vous êtes intelligents, je n’en doute pas. Vous savez donc qu’une boisson industrielle bourrée de sucres et d’additifs est différente d’un vin. Devrait l’être. Vous comprenez donc bien que leurs consommations ne peuvent pas se croiser mais suivre des trajectoires différentes. Je suis au regret de vous annoncer qu’on vous prend pour des buses, mes chéris.

On essaie de vous faire croire que le vin pamp’ c’est encore du vin.

On essaie de vous faire boire de la merde, sous prétexte que vous n’y connaissez rien.

Et le mieux, on essaie de faire passer la pilule auprès des plus vieux de mon espèce en disant « c’est une première approche, ils apprendront le goût du vin progressivement ».

Vous ne vous sentez pas légèrement insultés? Moi je le serais.

On le répète assez: le vin est un produit culturel et agricole. Il demande un peu d’éducation. On s’en fiche que vous connaissiez tous les crus de la Bourgogne par cœur, ou que vous sachiez épeler tous les grands crus d’Alsace (moi-même, je ne sais pas).

Mais l’important, c’est de comprendre que le vin vit, bouge, évolue. Qu’il peut être tantôt amer, doux, acide. Avoir des tannins. Surprendre par ses arômes de cacahuète (oui oui). Vous filer des claques parce que vous n’aviez jamais même pensé qu’un vin pouvait avoir cette bouche là, ce nez là.

Le vin en canette est une hérésie, un truc pour gogos.

Argument trois: on peut tout à fait y mettre des vins de qualité voire des jus « bios ».

Mettons-nous d’accord: la canette est marketée pour être à destination des jeunes. Vous les gros bourrins qui ne buvez que du coca. Et j’ai bien peur, mes petits poulets que les rouges qu’on vous proposera seront le plus lisses possibles, voire boosté en sucres résiduels, histoire de flatter vos palais si avides de sodas. Que les blancs seront des machins vanillés et aux acidités aussi plates que la poitrine de Birkin, histoire de pas choquer vos petites papilles sensibles.

J’ai bien peur également qu’un contenu « bio » soit antinomique du contenant. Ca me désole, mais c’est ainsi.

Autre chose, niveau contenu: prenons l’exemple Nutella: faites une pâte « nutella » de pâtissier avec de vrais bons produits et prenez du nutella classique. Faites goûter à des gosses qui n’ont jamais bouffé autre chose que la pâte indus’. Voyez ce qu’ils préfèrent. C’est fou, mais le formatage à un certain goût commence là. A force de matraquer les gens de pubs et de produits gras/sucrés on oublie complètement le vrai goût des choses. Passer d’un rosé pamp’ à un bon vin rosé avec un jus de pamplemousse frais (j’ai rien contre les cocktails, au fond) ça me paraît pas évident du tout.

On vous ment, on vous spolie. On vous aseptise.

Refusez-le, il est encore temps.

J’ai bu justement hier soir le vin d’apprentissage** parfait: je ne cache plus mon amour pour les vins de Fabien Jouves. Je sais que 2013 sera difficile pour lui donc plus que jamais, il est temps de le soutenir.

jouves

« Tu vin plus aux soirées » c’est une bouteille de 75 cl. Bon, c’est rien 75 cl, à peine 6 verres. A trois, on ne dépasse même pas les recos de conso limite.

C’est joli, comme étiquette. Ça déclenche la conversation bien avant de l’avoir ouverte.

Et puis on ouvre et paf! Là on comprend ce qu’est le vin: y a ce nez d’abord qu’est tellement fruits qu’on a direct envie d’y mettre les lèvres. Puis y a la bouche, solide, gourmande, noire mais pas trop. Et ça finit avec un poil d’acidité. Quoi? Beurk l’acidité? Non, jamais.

La légère fraicheur c’est la marque des beaux vins du sud. C’est ce qui fait qu’on y revient. Qu’on a envie d’en boire. Qu’on est pas démolis comme avec un verre de coca. Du bonheur en septante-cinq***. Je vous garantis que vous n’aurez jamais ça avec du rosé-pamplemousse. En canettes.

Allez, PSHIIIIIIIIIIIIIITT!

J’attends qu’on vienne m’expliquer que je me plante. Je m’énerve pas. Je suis parfaitement calme. Deux secondes je sors la pelle à neige.

**je parle volontairement de vin d’apprentissage: ça stigmatise moins les jeunes, d’une et de deux on apprend à tout âge, n’est-ce pas?

*** Soixante-quinze, pour vous qui avez le mauvais goût de ne pas être belge :p

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20 réflexions sur “Vade retro canetas *

  1. « Faites entrer l’accusé! »
    Je me ferai donc avocat du diable – oui, à la canette!

    Et j’explique:
    – ce format relativement nouveau (dispo depuis 1 an en france et depuis presque 10 ans ailleurs) est pratique, aguicheur et novateur. En termes de placement marketing c’est un souffle d’air frais
    – je préfère personnellement 100 fois voir ce genre de produits se développer plutôt que les alcools distillés forts, notamment auprès des jeunes (pour d’évidentes raisons sanitaires)
    – il existe d’autres vins en canettes qui ont une approche qualitative; certes ce n’est pas du Bourgogne GC, mais on est au-dessus de la majorité des vins vendus en GD.

    Je te rejoins parfaitement sur la notion d’éducation – sauf que voilà: la plupart des jeunes **que je croise personnellement** sont presque réfractaires à la consommation de vin, ou du moins n’en consomment quasiment pas. Il est à mon sens crucial de réintroduire le vin dans leurs préférences; si cela doit passer par le vin en canettes, pour ensuite permettre aux professionnels de les éduquer, alors soit !

    Pour finir, on est sur 2 marchés très différents selon moi: une conso pratique, novice et gourmande, et une conso traditionnelle, éduquée et gourmette. Les deux sont complémentaires – inutile d’en rejeter l’une ou l’autre!

    • Alors la canette un format relativement nouveau? Y a qu’un publiciste pour faire croire ça, l’êtes-vous?
      Plus sérieusement, je ne crois pas qu’il y ait deux marchés: je crois que le marketing n’aime rien tant que segmenter (cf les vins pour les femmes, etc).
      Je n’ai pas le même retour sur les jeunes: j’anime un groupe de dégustation, la moyenne d’âge est de 25 ans. Fou, hein?
      Et même, si je me penche sur les stats de ce site, il s’avère que mes lecteurs les plus représentés sont la tranche 18-45.
      Pourtant, on ne peut pas dire que je leur propose de la lecture facile ou des produits genrés/marketés. Bref, l’éducation peut se faire partout, à condition qu’elle soit ludique. Je persiste à penser que le mieux est qu’elle se fasse au sein de la famille, dès le plus jeune âge, avec de la bonne cuisine (ndlr: des bons produits) et un bon vin. L’exemple peut venir de là, ou pas. Moi-même, j’ai du faire mon éduc’ vin seule, à 18 ans, ma famille ne s’y intéressant pas. Comme quoi, tout est possible.
      Je crois qu’il faut arrêter de prendre les jeunes pour des cons, des incultes: évidemment qu’ils savent sans doute moins, ils ont eu moins le temps d’accumuler des expériences, mais s’ils sont un minimum ouverts (et lire ce blog est déjà une démarche d’ouverture en un sens) ils apprendront. On ne finit jamais d’apprendre.
      Donc, non, la canette ne doit pas se substituer à la bouteille, on ne doit pas inutilement « simplifier » le vin en le proposant dans un contenant « fun ». D’ailleurs, certaines bouteilles sont très fun, aussi. Ce qui me tracasse, c’est qu’il est plus difficile de passer d’un produit sucré, et formaté à un vin qui bouge. On peut, mais c’est plus dur.

      • Hello!
        Publiciste non, je ne suis pas. Format relativement nouveau sous-entendait: [pour du vin en contenu].
        Je salue ta démarche éducative car elle est pleine de bon sens et foncièrement vraie: la meilleure éducation se fait dans le cercle familial, avec les bons produits comme tu l’as justement dit.
        Je réitère, mais pour moi pas question de substitution mais plutôt de complémentarité pour les canettes vs bouteilles: on arrive toujours à un point de saturation/curiosité, et pour moi c’est le chainon entre les deux.

        Merci en tout cas pour ta réponse!

  2. Comment peux t’on ? Le vin est plaisir (solitaire ?…), le vin est partage (pas facile tout seul…), le vin est émotion, sensation, fait par des vignerons, le plus souvent avec passion.
    Au Marché aux vins, nous disons aussi “Vade retro Canetas” !
    Bravo pour ce blog, énervé parfois, décalé souvent, mais toujours passionné!
    Philippe

  3. Ce qui me semble surtout choquant c’est surtout le produit et le marketing autour qui essaient clairement de placer ce truc comme étant le chainon manquant entre les sodas et le vin.
    La canette c’est le contenant. Qui a ses défauts (pas esthétique) et ses qualités (énorme gain écologique en terme de masse de l’emballage, ce qui pour moi est quand l’argument phare du schmilblick)…
    Concernant le fait que c’est du partage. Je suis assez d’accord. Cependant, avec son ou sa chéri, partager 25cL est je trouve suffisant pour beaucoup d’occasions (surtout pour moi qui m’intéresse beaucoup à la bière et aux rhums et whisky faut y aller molo sur les quantités, parce que des grosses quantités de beaucoup de bonnes choses, ben… bref vous m’avez compris)
    Et concernant la bière, elle a un autre intérêt : protection vis à vis de la lumière. Car un des composés du houblon est très sensible aux UV et peut dégager des molécules à l’arôme cousin de celui des moufettes. Bon les grosses bières industrielles s’en foutent car certaines subissent des traitements chimiques pour contrer l’effet et, de toute manière, pour sentir le houblon dans une grosse indus, faut se lever tôt. Ce qui leur permet de mettre leurs sal*peries dans des bouteilles vert clair, bleues ou transparentes qui ne protègent rien.
    Mais à côté de ça, pas mal d’excellentes brasseries comme brewdog, sierra nevada, sixpoints… ont fait le choix de la canette. Mais alors c’est clair qu’il faut s’y faire, ça m’a hérissé le poil pendant quelques temps aussi et c’est pas demain la veille qu’un sommelier français sera prêt à proposer une bière en canette dans son resto, même si c’est une tuerie ultime. Il va y avoir une certaine éducation à faire… Donc n’attaquez pas la canette, attaquez le marketing et le produit !
    Au (désodorisant pour) chiottes le rosé pamplemousse !

    • Je n’ai rien contre la canette (c’est très bon, aux cerises d’ailleurs :p ).
      J’ai contre vin+ canette. Parce que produit marketé, parce que durée de vie du produit limité, parce que vision du vin complètement à l’opposé de celle en laquelle je crois.
      Oui, le vin est affaire d’hommes et de femmes avant tout, et donc aussi affaire de confiance envers les individus. Pas de « fabrication indu ».
      Du moins, c’est à mon sens ce qu’il devrait être.

      • Ha, ça y est tu m’as donné faim.
        Honnêtement, je pense que je serais le premier à ne pas acheter du vin en canette. Mais je reste pas fermé à évoluer sur mes positions si un jour il existe une offre intéressante et si les arguments d’utilisation de la canette font echo à des choses qui le tiennent à cœur. Le rapprochement avec les soda, clairement ça ne me tient pas à cœur…
        Bref, ce que je voulais plaider , c’est que dire « canette = soda ; bouteille = vin et produits nobles » est plutôt faux parce que le monde est complexe…

      • Oui, ça je conçois tout à fait. Ceci dit les rares fois où j’ai été confrontée à vin+ canette, c’était franchement pas concluant. Et même, mieux: on m’a fait goûter un vin en bouteilles en me disant « voilà ce qu’on propose en cans ». Si c’est bon aussi en cans pourquoi pas le proposer en cans à la dégust aux pros? (le vin était ni bon, ni mauvais, du genre oubliable).

  4. Je ne crois pas qu’une canette de vin puisse permettre d’amener gentiment les buveurs inconditionnels de Coca à boire du bon vin. L’auteur en résume très bien les arguments.

    J’en rajoute un, pour tous ceux qui pensent que les canettes sont plus écologiques que le verre. Pour ceux-là une petite visite instructive s’impose : http://conserves.blogspot.fr/2005/08/comment-on-fait-les-botes-de-conserves.html

    Maintenant, pourquoi ce genre de produit arrive à sortir ? Je pense qu’une proportion importante des jeunes adultes sont en réalité des adulescents. Grâce à ce genre de produit, ils peuvent rester dans leur monde sans avoir besoin de rentrer dans celui des adultes. Le monde du marketing cherchera toujours des moyens pour transformer un produit afin de le rendre acceptable aux adulescents. C’est évidemment plus facile de refourguer ce genre de produit à des gens qui manquent d’éducation au goût.

    Il faut que tout jeune grandisse et rentre dans le monde de l’adulte, ce monde avec ses usages et ses coutumes. Par contre, si le monde du marketing arrive à sortir des canettes de vin, c’est peut-être que nous devons nous poser des questions quand à notre manière de transmettre aux jeunes, l’éducation au vin

    Merci pour cet article salvateur.

    • L’article que vous pointez indique à quel point manger des produits industriels dans des emballages est un problème environnemental (avec beaucoup d’erreurs, soit dit en passant : le taux de recyclage des métaux d’emballage est proches des 90%, pas des 30%). Cet article ne fait pas de comparatif avec le verre (taux de recyclage de 70%, donc plus bas), donc n’apporte pas grand chose au schmilblick. D’ailleurs, il mentionne que ça coute cher en énergie au niveau du transport, mais ça coute quand même beaucoup moins cher que le verre.
      Grosso modo, selon cet article, il faut faire ses produits soit même, ce qui n’est pas évident pour le vin. Ou on pourrait adapter en : acheter du vrac que l’on met dans des contenants que l’on réutilise, ce qui hélas diminue pas mal l’offre.

  5. Très bon article, très bons arguments, bonne vision du vin … Que dire de plus ?! Bref, on s’est dit qu’on devait le partager sur notre page Facebook … Merci Sandrine

  6. Beaucoup de mouvements de poignet pour rien…. Le pinard en canette, ça sera un truc aussi industriel que les bières en boîte….

    Dans mes supérettes de la Sarthe, il y a belle lurette qu’on a du vin en brique carton, d’un litre. Il y a le Goulot nature, et pour les gourmandes, le Goulot plus, avec sucre rajouté, jusqu’au Goulot doux (+4, c’est marqué sur le carton).

    Evidemment, le jour où il y aura du lambik Cantillon en canette, faudra s’inquiéter…

  7. Pourquoi comparer la canette de vin uniquement à la canette de coca ? Et la canette de bière alors ?! Opposons l’alcool à l’alcool, parce que là, définitivement, on ne peut plus parler que d’alcool. Comme la canette de bière est l’antithèse de la bière pression, la canette de vin est l’antithèse de la bouteille de vin. Ce n’est en rien comparable… Mais soudain je vois un avantage indéniable à la canette de vin, comparée à la canette de bière : point de rôt ! Fini ces éruptions nauséabondes et sonores…
    Allé si j’osais : la canette de vin, c est la branlette du vin. C est comme comparer la masturbation à une délicieuse partie de jambes en l’air. On sais que ça va être moins bien, on y va quand même, et à la fin on reste sur sa faim…
    Encore bravo pour ce billet qui dénonce cette hérésie de la canette. Non, tout n’est pas permis, sous couvert de n’importe quel prétexte ou initiation.

  8. Pingback: La règle n°1 du vin : le gâchis | Le Gourmet Solitaire

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