Belgian people do it better *

*mais pas tout le temps

Aujourd’hui, au mépris du qu’en-dira-t-on et de tout, car je suis un artiste contemporain, soyons surréalistes.

Parlons vins belges.

Remballez moi vos rictus et autres moqueries viles: on ne fait pas que du chocolat, des frites, de la bière et de la bédé en Belgique (et vous livrer de grands chanteurs que vous vous approprierez honteusement par la suite). On fait aussi du pinard.

C’est même une pratique assez ancienne. Alors bon, l’apparition du vignoble belge? Au VIIIe siècle, les vignes s’épanouissent à mort en bord de Rhin. Les belges, pas plus cons, plantent aussi de la vigne.  Ils plantent oui, mais sans trop savoir quoi en foutre, il faut attendre le neuvième pour qu’ils commencent à vinifier (je triture un peu la vérité historique, si ça se trouve ils faisaient, mais on ne trouve pas trace écrite d’essais de vinification ou de vente de vin avant le siècle suivant).

Entre le XIIIe siècle et le XVIe, on s’éclate: on produit, en quantité et un peu partout. Impossible de savoir quels sont les cépages, mais on se doute que c’était des vins à consommer au litron,  sans doute un peu aigres et légèrement pétillants. La Belgique se défonce la gueule gentiment.

Puis patatras au XVIe: une mini-ère glaciaire détruit une grosse partie du vignoble. Me demandez pas pourquoi, je suis pas climatologue, mais ce refroidissement subit suffit pour décimer les vignes. Seules quelques parcelles situées dans des zones où un micro-climat les protège survivent.  En même temps, à force de boire un max, et donc de baiser à couilles rabattues, parce que c’est bien connu le vin est un euphorisant et un excitant sexuel: explosion démographique. Qui dit plus de gosses dit plus de maisons. On a besoin de construire. Urgemment.

On oublie les potagers, et on édifie des villes. Les densités urbaines deviennent heu… denses? Mais tout de même, les gens ont besoin de bouffer des légumes (cinq par jour, ça fait un paquet de rangs d’oignons).

Sauf que où plante-t-on les choux? Ben, dans les vignobles. Exit le pinard. Les terres à vignes deviennent des champs de patates non, pas de patates, de betterave et autres joyeusetés agricoles.

De toute façon, on a appris à faire de la bière, on n’a plus vraiment besoin de vin pour se murger. Pardon, célébrer les offices. Comme dans quasi tous les vignobles européens, c’est l’influence de l’église qui assurait la survie des vignobles: les besoins pour le culte d’une boisson saine, exempte de miasmes (donc pas l’eau) étaient comblés au départ par le vin. Mais la fabrication de la bière se perfectionnant, celle-ci à peu à peu supplanté le vin. Il devenait cher à produire, et en outre de médiocre qualité. Pour les inconditionnels du picrate, avec l’extension de voies de communication, on peut toujours se faire expédier des jus venant de France.

C’est comme ça que l’intégralité ou quasi du vignoble belge disparait, avant même l’arrivée du phylloxéra qui fera trembler toute l’Europe entre le XIXe et le début du XXe. On est comme ça, nous les belges, on ne suit pas les modes: on les crée. L’école d’Anvers (et contre tout).

Il faut attendre les années 1960, pour que chacun dans leur coin, deux gentils bonshommes (allumés au chichon) décident de replanter de la vigne. Parce qu’entendons-nous bien, faut être drogué au dernier degré pour faire du pinard en Belgique, vu le climat pire que celui de la Bretagne. A Huy (région de Liège) Charles Legot crée le Clos du Bois Marie. En même temps, à Borgloon (dans le Limbourg) Jan Bellefroid palisse tranquille ses ceps allemands. Peu à peu, d’autres leur emboitent le pas.  On plante quoi? On copie les allemands, et les alsaciens d’abord: pinots, auxerrois, riesling, muller-thurgau.

Puis parce qu’on n’est pas à ça, des hybrides. Des cépages issus de diverses familles de vignes américaines, asiatiques, européennes. Petit mot sur les hybrides.

Pour résister au phylloxéra, cette saloperie bouffeuse de vignes venue des Amériques, on a envisagé un paquet de solution. Noyer les vignes, les brûler, planter uniquement dans du sable (où le parasite ne peut survivre). La bonne s’avérera d’utiliser des cépages américains résistants comme porte-greffe et de greffer dessus les cépages européens existants. Mais on n’a pas trouvé ça de suite. On a aussi imaginé créer de « supers vignes » résistantes naturellement. La logique voulait qu’on essaie de croiser des vignes américaines (rupestris ou labrusca) avec les vignes européennes (vinifera). Les métis ou hybrides obtenus, la première génération n’étaient pas vraiment satisfaisants. Ce n’est pas pour ça qu’on a abandonné les essais. Si les premiers hybrides producteurs directs (le Baco noir,  le Léon Millot, Maréchal Foch, le Triomphe d’Alsace, le Seibel, l’Aurora ont à peine 50 % de gènes de vitis vinifera) sont peu à peu relégués aux oubliettes voire interdits pour certains d’entre eux, les générations suivantes d’hybrides obtenues par semis et avec un nombre de croisement beaucoup plus élevé contient plus de gènes de vitis viniféra.

On les appelle interspécifiques. Le plus comique? Si on remonte l’arbre généalogique des hybrides interspécifiques, on s’aperçoit que leur ancêtre commun est…l’aramon. Un cépage connu dans le sud de la France pour être piètre et dont on a filé à tire-larigot des primes à l’arrachage. Comme quoi, à quelque chose, l’aramon est bon. La plupart sont mis au point dans les instituts allemands entre les années 60 et 70.  Ils ont des jolis noms:le rondo (veneziano) le régent (Albert) l’acolon, le solaris et l’Helios (on kiffe grave le soleil, ) le johanniter … Le grand intérêt de ces cépages, c’est leur résistance au froid, et aux maladies (surtout cryptogamiques**).

Les belges, flairant le bon coup, plantent massivement des interspécifiques: moins besoin de traiter, plus facile à cultiver. En revanche, à la cave, c’est une autre histoire. Ils se révèlent souvent compliqués à vinifier, avec des potentiels acides impressionnants. Pour vinifier interspécifié, faut un sacré doigté. Certains font marche arrière et reviennent donc aux cépages plus classiques.

Du coup, c’est un beau brol.

Le vignoble belge n’est pas un vignoble unitaire. De ci, de là, des producteurs vinifient des vignobles à l’échelle des maisons de poupées. Pour en avoir visité un certain nombre: la plupart reposent sur du bénévolat ou des individus passionnés. Ils sont tenus souvent au petit bonheur la chance, les installations sont souvent minimum, bien qu’elles tendent à se professionnaliser.  Par exemple, pour les vendanges impossible d’envisager de se fier au temps, on compte sur un we où les volontaires sont disponibles et on prie que le raisin soit bon à ce moment là. Très peu de domaines ont des tailles importantes (important en Belgique= autour de 10 hectares, ce qui est tout de même peanuts) et sont plus organisés. Le plus grand (et sans conteste le plus beau producteur d’effervescent) est un domaine wallon, le domaine des Agaises. 14 hectares de chardonnay plantés sur une veine calcaire, qu’on élabore ensuite suivant le principe de la double fermentation en bouteilles comme les champagnes. Est-ce aussi bien? A environ 15 euros la bouteille, on a un excellent crémant. Vraiment. Les choses changent, grâce notamment au beau succès commercial des Agaises et de plus en plus de domaines acquièrent des structures plus organisées mais il y a encore un max de boulot à effectuer.

La Belgique, même si la majorité de ses producteurs ne possède que quelques centaines de pieds de vignes crée tout de même des appellations:

  • cotes-de-sambre-et-meuse
  • crémants-de-wallonie
  • hagelandse
  • haspengouwse
  • heuvellandse
  • vin-de-pays-des-jardins-de-wallonie
  • vlaamse-landwijn
  • vlaamse-mousserende-kwaliteitswijn

C’est pas le tout d’en parler, mais encore fallait-il en goûter.

belge

On démarre avec un sambre-et-meuse, du domaine du Ry d’Argent (Namur) en 100% solaris: le nez est très pomme verte, très citron, presque paic citron. La bouche est dans le même registre, aigrelette, citronnée, pomme pas très mûre. A l’apéro, à condition d’avoir un peu de manger à côté, ça peut passer. 11.20 €

Le deuxième blanc est un assemblage de johanniter et de sirius (Black). Le tout est passé 10 mois en fûts pour un résultat… on dira surprenant. Goûté une première fois à 11°, il sentait le pis de vache pas lavé, le fermentaire, un nez pas engageant. La bouche pas moins pire, l’impression de sucer une vieille lavette qui aurait trainé. Re-goûté 1h30 plus tard à 13°, c’était déjà beaucoup mieux. Tout l’aspect sale avait disparu, pour laisser une impression fruitée et vanillée. Bref, un vin bizarre. 19.20 €

Troisième blanc, le domaine de Genoels Elderen, que même si on n’aime pas les vins, faut aller voir une fois dans sa vie. Le sosie de JR, Stetson compris qui plante de la vigne à Riemst, en plein milieu d’un quartier résidentiel un peu hype faut le voir pour le croire. L’idée est folle: il a beaucoup d’argent à dépenser, il est convaincu de la qualité de son terroir, convaincu aussi que dans 20 ou 30 ans avec le réchauffement climatique ce coin de la Belgique équivaudra à la Bourgogne. Il y plante donc du chardonnay et du pinot noir, et vogue la galère. Sa fille fait des études d’oeno, et le rejoint au domaine. Ça faisait un moment que je n’avais plus goûté: et bien le chardonnay blauw 2011 est vraiment bien fichu. A l’aveugle, on pourrait le placer sans peine dans une appellation bourguignonne type mâcon. Rien que ça. Un bois maîtrisé et pas tapageur, du fruit, de la consistance, un réellement joli vin. 16.20 €

Premier rouge, il faut être courageux, on y plonge. Chantre de la défense des interspécifiques Philippe Grafé croit dur comme fer au potentiel de ces cépages. Sa cuvée de rondo-régent, sur le fruit ne lui donne pas tort. Certes, si on compare avec un vin français, le prix parait un peu élevé, mais les coûts et conditions de productions ne sont pas les mêmes. Pour un vin belge, on n’est pas volé. 9.20 €

Deuxième rouge, le pinot noir de la Mazelle. Je suis très peinée d’avoir à être négative, parce que les gens de la Mazelle, je les ai rencontrés, chez eux. Je sais que ce sont des gens biens, qui se donnent au vignoble, et j’avais passé en leur compagnie un moment sympathique d’échanges et de dégustation. Mais le pinot noir 2010 goûté n’était pas du tout en grande forme. Je pense même qu’on a prononcé le décès. Maigre, décharné, vide. Triste, je suis. Parce que je me souviens l’avoir goûté jeune, ça fouettait de fruit, c’était guilleret et léger. Rendez-vous manqué. 12.50 €

Ensuite, et là les attentes sont fortes, il s’agit de rien de moins que le « meilleur vin rouge de Belgique ». Enfin, c’est comme ça que c’est vendu, faut voir qui était en compétition, si c’est comme Miss Belgique…

Autre cépage, de l’acolon. Pas décevant pour le coup, heureusement d’ailleurs vu le prix: 20.7 €

Une belle structure, un côté velouté, du fruit, un peu d’épicé et de grillé, c’est un très joli vin. Encore une fois, pour le prix, on trouve nettement plus abouti en France. Mais ne boudons pas notre plaisir, et soyons un peu chauvins. On est capables de produire du très bon, tout de même.

Je serai curieuse de refaire la même dégustation, dans 10 ans. Voir ce qui a évolué, dans quel sens. Parce que le vignoble belge, même s’il a un certain passé, est finalement tout récent. Parce qu’il y a encore tant à faire. Parce qu’à voir les conditions dans lesquelles on les fait, parfois…

Une anecdote, assez révélatrice. Je visite un domaine, reposant uniquement sur le volontariat. Le monsieur m’explique qu’aux premières vendanges, on demande à quelques uns d’aller nettoyer les cuves, la presse, etc. Pleins de bonne volonté, les voilà qui empoignent les seaux, les éponges et… du saint marc senteur Pin. Cette année-là, il flottait comme un parfum de retsina dans les vins.

On ne peut pas en vouloir aux amateurs d’essayer et de faire des bétises. C’est en forgeant qu’on devient forgeron (et en troquant qu’on devient trop c…).

Pour terminer, j’ai servi ceci en aveugle: vin de Roisin, cerise, 2004. 15.80 €

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En Belgique, on a techniquement le droit d’appeler un produit issu d’autres fruits que le raisin « vin ». Exception culturelle et historique. Ici, Ludovic l’élabore non pas en macération comme c’est souvent le cas mais en vinification. Normal, il est  œnologue. Au nez on a de la cerise bien sûr, mais aussi de la peau d’orange séchée. La bouche donne les mêmes arômes plus un poil de sucrosité, une touche de noisette et un peu de grillé. C’est bon, très bon. A servir sur un gâteau au chocolat, ça changera des sempiternels maury et banyuls.

Que conclure?

Qu’on est sans doute meilleurs en chocolat, en bédés, et en bières. Mais que de temps en temps, on trouve des quilles qui ont le don de vous faire sourire de là à là.

Merci les vins de chez moi.

Par ordre d’apparition:

Domaine du Ry d’Argent 2010, côtes-de-sambre-et-meuse

Uylenberger 2011, hagelandse wijn

Wijnkasteel Genoels-Elderen 2011, belgische wijn, chardonnay blauw

Domaine du Chenoy, 2010 côtes-de-sambre-et-meuse, Butte aux lièvres

Domaine de la Mazelle, 2010, côtes-de-sambre-et-meuse  pinot noir

Chateau Bon Baron, 2012, côtes-de-sambre-et-meuse Acolon

** maladie cryptogamique: ou maladie fongique, maladie causée à une plante par un champignon (oïdium, mildiou…)

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3 réflexions sur “Belgian people do it better *

  1. Le surréalisme c’est le début du 20ème, le contemporain le début du 21ème (maintenant quoi) … les belges ont-ils toujours un siècle de retard ? (Moui, très facile …)

    Le problème de ces vins pour les français c’est que se sont déjà des quilles un petit peu chères parfois. Une fois importées elles se retrouvent face à des vins ultra compétitifs et se prennent un sacrée claque niveau qualité/prix. Du coup on en trouve pas, un peu comme les vins suisses ou allemands.

    Dommage, ça fait du bien un peu de variété … il faut voyager, pas le choix !

  2. Ca y est : Il existe des vins belges, qui, réchauffement climatique aidant, nous permettront peut-être à boire de gentils vins entre 10 et 11° sans sucrage, ce qui nous consolera peut être de la nécrologie des bières belges.

    Merci pour le cours de belgo vinosophie, qui nous rend moins bêtes, surtout nous, les fransquillons. Par contre pour la partie moyennâgeuse, qui me paraît écrite au doigt mouillé, n’hésite pas à consulter les grands ancêtres. Vous avez, chez vous, un érudit admirable, qui s’appelle Leo Moulin (pas Moulin-Sart) et qui a écrit entre autres merveilles, un formidable bouquin, intitulé Liturgies de la Table. N’hésites pas à l’acheter et à en faire un livre de chevet. Tu sauras enfin quelle est la contenance d’une hémime, et combien les moines pouvaient en boire quotidiennement. Allez, un petit coup de Bruocsella, votre grand vin de grains. Prosit !

  3. J’ai un avis assez similaire sur les vins belges, même si je suis un peu moins enthousiaste sur le Genoels-Elderen, (j’aime le Mâconnais :D) . Il y a un vigneron que j’aime assez bien dans notre chère Wallonie, c’est Benoit Heggen à Warsage, je suppose que tu connais, qui évite l’écueil de ces vins blancs frais (lire maigrichons) aux arômes de pommes quand tout ba bien, et aux amateurs de Chardonnay de cave (trop travaillés).

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