Médoc sans ordonnance*

*hem

Coïncidence des coïncidences, je lisais hier sur Facebook le commentaire très énervé de Dany Rolland à propos de la dépréciation, voire de la crucifixion en règle des bordeaux. J’ai dit ici pourquoi longtemps j’ai eu du mal à trouver mon plaisir dans certains bordeaux. Oh, je ne les mets pas tous dans le même sac. Il m’est arrivé de ressentir de très belles émotions avec quelques uns. D’avoir les larmes aux yeux. D’être toute bouleversifiée. De me dire « wow ».

Comme… comme dans beaucoup de régions, en fait. Les vins qui vous bouleversent vraiment, y en a pas tant. Des vins qui vous laissent une sorte de bleu à l’âme, une trace de leur passage pour que vous vous en souveniez, ça ne court pas les ruelles.

Peu importe qu’ils soient bordelais, bourguignons, jurassiens, corses, ligériens… Je ne sais pas à quoi ça tient. On rencontre un vin, ou on ne le rencontre pas. Ce n’est pas une question de qualité viticole, et intrinsèque. Des bons vins, bien faits, on ne croise guère plus que ça: il devient très difficile de tomber sur un vin techniquement raté. Très.

Mais il y a dans certains vins, une alliance rare de qualités (parfois de défauts) qui subjuguent, font que là, ça y est, à l’instant T on en est amoureuse.

A des degrés divers: que ce soit le petit crush qui vous fait à peine rosir les joues et qu’on oubliera bien vite, une fois que les genoux auront cessé de flageoler.

Ou le grand, l’inévitable, le passionnel love for ever: j’ai quelques noms comme ça, de vins qui sont toujours magiques.

Quand on aime le vin, vraiment, on n’est plus juste dans l’analyse technique: on passe dans le purement sensoriel, sensuel. On arrête de réfléchir et on écoute ce qu’il fait au corps.

Bordeaux, disions-nous. Bordeaux, ce sont les saint-émilion, les pomerol, les graves, mais aussi le médoc.

C’est compliqué, et pas tant que ça. Le médoc englobe huit appellations, rive gauche de la Gironde, dont deux sous-régionales (médoc et haut-médoc) et six communales (listrac-médoc, moulis-en-médoc, margaux, saint-estèphe, saint-julien, pauillac). Si un margaux est un médoc, tous les médoc ne sont pas du margaux, donc.

Les cépages? cabernet-sauvignon, merlot noir, cabernet franc, cot (ou malbec), petit verdot et carmenère.

Point historico-lol: la carmenère est un cépage bien connu au Chili, alors qu’il est établi qu’il vient de Bordeaux. En France, suite aux phylloxéra, on doit greffer pour replanter le vignoble, certains cépages se comportent mieux que d’autres. La carmenère devient très sensible à la coulure, appauvrit ses rendements. Les vignerons peu à peu l’abandonnent. Et il disparait. Mais coup de théâtre: en 1991, au Chili, elle est identifiée formellement: il semble que les premiers français partis planter au Chili en avait emmené dans leurs bagages. Longtemps on a cru que c’était une espèce de merlot (ils font d’ailleurs partie de la même famille, celle des carmenets). La carménère n’avait donc pas disparu! Il a fait les beaux jours du Chili, et c’est plus ou moins grâce à ça qu’il a bénéficié d’un retour en grâce en France. Un peu comme les chanteurs québecois qu’on envoie chez vous, quoi.

La délimitation de l’AOP haut-médoc date de 1935, sur un couloir de 60 km environ, ce qui explique qu’on puisse y trouver des vins très très différents.

Et donc, ce vin? Parce que vous avez deviné que j’ai goûté un haut-médoc, bien sûr?

Déjà, visuellement ça me plaît. Pas que je sois une buveuse d’étiquette, mais il faut admettre que ceci est très joli. Moderne, frais, élégant.

moussis

Au nez, j’y ai retrouvé un terrain connu: le cabernet sauvignon bien présent, on est, on ne saurait pas le nier en plein bordelais. Pas massif, pas monolithique. Y a à la fois du fruit, un léger grillé, comme un voile de fumée. C’est Mastroianni derrière sa clope, y a de la séduction feutrée là-dedans.

En bouche…

En bouche c’est une danseuse orientale. Voluptueuse, à la chair un peu grasse, mais lisse. Elle ondule doucement, et paf, le premier voile tombe. Au fur et à mesure de ses oscillations, voile après voile, le fruit se met à nu et paradoxalement rajoute de l’intérêt. On a  envie à la fois de croquer et d’être caressant, de prendre ses distances pour mieux savourer et de se jeter dessus.

Derrière cette bombe de finesse, il y a deux femmes. Ce qui en soi, n’est pas le plus important. Pascale et Laurence ont réussi, à mon sens, à faire un vrai vin d’émotions. Il raconte des histoires, d’hommes, de femmes, d’envies, de terre et de ciel, on imagine les cals aux mains, la grappe gorgée de sucre, les mains qui caressent les barriques, les bouches qui crachent, le nez aux aguets, le front soucieux.

Nos vignes sont sur un sol de graves sableuses sur un socle argileux pour 1 hectare, et sur un sol limono-argileux pour 40 ares.
Une parcelle a plus de 150 ans : elle est l’une des rares rescapées du phylloxéra ! Les autres parcelles ont une moyenne de 30 ans.
Les vignes sont cultivées en agriculture biologique. Nous n’utilisons pas de pesticides de synthèse et pas de fertilisants minéraux. En revanche nous intégrons dans nos pratiques les principes biodynamiques.

On l’a compris, elles ont pris une orientation qui, si elle demande du travail, un travail conséquent -faut demander à Jumpa, le cheval de trait breton qui sert aux labours- leur réussit plutôt pas mal.  C’est tout frais encore comme domaine, créé en 2009.

Mais voilà un médoc qu’on avale sans rechigner, sans besoin de prescription, ni même d’être malade. C’est pas top ça?

Closeries des Moussis 2011, haut-médoc, de 17 à 20 euros

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Une réflexion sur “Médoc sans ordonnance*

  1. Super vin fait par de super femmes ! Elles m’ont redonné goût au Haut-Médoc, en tout cas le leur ! De la puissance mêlée à de la finesse, même jeune ce vin est un délice… Il y a un vrai travail derrière ce nectar, qui se démarque des raides jus de planches habituels.
    Si vous le cherchez dans le Nord ou la Belgique, L’Enchanteur de Papilles le propose à Bondues !
    Bel article, à la hauteur de ce vin !

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