VDV #63: la patience, en coulisses *

*les loges étaient déjà toutes prises. Oui, les loges de la patience. Bon.

La patience… Voilà bien un drôle de sujet pour ces vendredis du vin et c’est malicieusement proposé par Maïlys. Alors comment lui refuser? Sachant que -attention compliment incoming- c’est une des rares consoeurs bloguesques que je lis avec plaisir.

La patience.

De prime abord je n’en ai pas beaucoup. La patience, cette vertu qui me fait tant défaut, je crois heureusement qu’on peut l’apprivoiser, qu’on peut se l’approprier, au point de pouvoir se targuer un jour d’en avoir assez.

Assez pour quoi? Et bien peut-être, pour ne pas systématiquement ruer dans les brancards chaque fois que quelque chose m’énerve. Bon, raté.

Assez pour gérer un quotidien chargé, entre boulot, blog, et vie de famille. Pensez-donc, je devrais être munie d’une patience infinie (même, surtout avec les cons) j’ai un mec, deux gosses… et un chat! Là aussi, c’est parfois un flop.

Je gueule, je tempête, je vais vite en besogne, et puis je réfléchis après. Je fonctionne au coup de cœur, toujours. Quitte à me ramasser.

La patience, j’aimerais qu’elle et moi on s’entende mieux. On a des phases d’apaisements, des moments calmes où elle m’oblige à me tenir tranquille:

N’ouvre pas cette quille, c’est pas son heure. Laisse dire ce con, tôt ou tard, il remangera son vomi.

Le vin est affaire de patience, on me le dit souvent. Paradoxalement pour mon caractère impulsif j’ai plutôt le goût des vieilles choses, des bouteilles empoussiérées qu’on remonte des caves sombres, le cœur battant. J’ai le goût de ces émotions un peu désuètes, du pouls charmant d’un vieux bourgogne tiré de son sommeil, de la respiration fragile d’un jaune qui sort de sa coquille.

J’aborde la trentaine avec bien plus de patience que je n’en avais à vingt ans. Si vous m’aviez lue, alors: j’étais intenable. Je voulais -je veux toujours- tout goûter, tout sentir, tout appréhender. Avec la sensation tenace que le temps nous court toujours après, qu’on ne peut rien faire pour l’arrêter, alors à quoi bon être mesuré, calme et philosophe? Après tout, à vingt ans, on a la vie devant soi, et pas de temps à gaspiller. On élit ses coups de cœur, on plonge en amour à en crever, et une heure après on ne sait déjà plus pour qui on se serait damné.

La patience.

Vingt ans m’a vue découvrir le vin, dans tous ses états, partout, tout le temps, comme on dévore les bouquins de son auteur préféré, puis de l’auteur préféré de son auteur préféré, et ainsi de suite. C’est comme ça, qu’un jour je ne sais plus par quel truchement, je me suis retrouvée, nous nous sommes retrouvés -mon (futur) binôme de cave et moi-même- chez Philippe Rustan. Nous sommes à Poussan, un tout petit village anonyme ou presque du Languedoc. Dans la bagnole de location, on serre les fesses. Les ruelles sont étroites. On se gourre de chemin. On s’engueule. Pas évident à repérer, le Philippe. Puis un type en jean devant une porte cochère. Passé le sésame, l’odeur du vin qui vit. À la gorge. Il est le seul du bled à vinifier hors coop’. Courageux. Réfléchi. Le bonhomme est charmant, passionné. De vieux carignans, des grenaches, des rouges marqués.  Son vin est un vrai « vin de garage », pour le coup l’expression n’est pas galvaudée. Des cuves époxy, dans le garage de sa sœur, beaucoup de débrouille et un peu de moyens du bord: de la belle bricole. Je découvre le vin artisan, après les installations tout-inox et chais rutilants: c’est reposant. Ce qui pourrait rebuter me plait: je crois que j’ai un faible pour les gens qui tentent des choses.

Et on goûte. Et je m’enthousiasme. Le type est top, les jus sont fantastiques, j’adore. Les grenaches sont mûrs sans être excès, le carignan est aussi long que tendu, c’est pas un de ces machins rustres auxquels on pourrait s’attendre.

Coup de cœur total.

Je n’étais pas encore caviste, j’étais juste la groupie du caviste. Façon légère de dire que si j’accompagnais déjà mon futur souffre-douleur et compagnon préféré de boulot, je n’avais aucune prise dans les décisions concernant la cave. C’était son job, moi j’étais juste une apprentie-sommelière bien contente de voir du pays et des ceps.

Mais là, j’ai insisté:

Faut que t’en achètes. C’est trop bon. Ça va marcher du tonnerre.

La sacrée intuition féminine.

La peste soit des clichés.

Rentrés à la cave, les vins de Rustan ont fait un flop. Pas qu’ils n’étaient pas bons, ils étaient excellents. Mais voilà, c’était du vin de table. Du vin de table à 12, 15 euros. Qu’est-ce que je ne lui avais pas fait faire? Alors qu’il tissait patiemment sa toile, le gentil binôme,  essayant de faire oublier l’héritage des parents, mettant en avant ses goûts, favorisant le sud, voilà que d’un coup de pelleteuse je lui imposais à lui et aux clients un vin de table « haut de gamme ». On ne faisait pas les malins, moi et mes petites épaules, lui et ses pas trente ans, avec nos jus incroyables mais invendables.

Dix ans, cinq ans trop tôt.

Pas assez patients.

On aurait attendu un poil, que les mentalités évoluent, que la clientèle peu à peu s’intéresse plus au vin qu’à l’appellation, on aurait cartonné. J’en suis sûre.

Ce qui ne pose plus -ou quasi plus- de souci maintenant, vendre des vins hors appellation, était presque impensable à la cave il y a dix ans. Héritage de sélection très classique, crainte du jeune qui reprend, méconnaissance évidente des gens quant à ces vins-là. Les choses ont bougé, c’est vrai. Le grand public sait maintenant -bien qu’il faille encore enfoncer le clou de temps à autre – que si l’AOP reste une valeur refuge, nombre de très beaux flacons sont en « vin de table » ou « vin de france » ou « de pays » divers. On est moins jeunes, on s’en laisse moins conter, on a fait -un peu- nos preuves: on a pris de la bouteille.

Se construire, dans un métier, quel qu’il soit, demande infiniment de patience. Assoir sa crédibilité, en avoir assez pour tenter des choses et mettre en avant des vignerons inconnus, prendre des risques.

Je crois que ces vins là ont été mon premier risque professionnel, même si à proprement parler je n’en ai pas subi les conséquences. Il a ramé, le courageux binôme, pour en vendre la plupart, on s’est racheté le reste.

Un certain nombre de vieille bataille 2000 dort encore dans ma cave.

VB

J’ai mis la main sur l’une d’entre-elles l’autre jour: c’est toujours très difficile, quand on a un tel passif avec certaines cuvées de les re-goûter.

J’ai du avoir l’air du gosse qui plonge les doigts dans le pot de confiture: le nez dedans, j’ai fait un bond en arrière de dix ans. Je me suis retrouvée à Poussan, concentrée sur mon verre, disséquant ce joli jus, ce vin à la fois soyeux et frais, la cerise un peu kriek. J’ai fait un bond en arrière de dix ans, et la même saveur a envahi mon palais. Cette étrangeté que j’avais tant aimé, ce pourquoi j’avais insisté. Marcel avait raison, le pouvoir des madeleines… Surtout quand celles-ci prennent la forme d’une bouteille de vin. L’exquisité du pif, c’est cet espèce de frétillement de cerise un peu aigrelette, qui picote la langue, qui fait sourire. Un truc que j’aime beaucoup rechercher dans les rouges, un truc mal-connoté qu’on appelle acidité. Mon grand-père parlait de sûret. Depuis toute petite, j’aime ça, des reinettes que pelait mon papy ** aux citrons du poissonnier que je « volais » à ma grand-mère. La saveur acide est une de mes préférées, bien plus que le sucre. Justement dosée, c’est mon régal.

Ce carignan de quatorze piges, frais comme jamais, plein de fruits, mûr, il m’a un peu fichu un coup au ventre.

Je me suis dit qu’on s’était manqués, ce vin et moi. Loupés de peu, mais loupés quand même. Je l’ai retrouvé un peu comme ces personnes que vous croisez, et dont vous savez, mais trop tard, une fois qu’elles ne font plus parties du paysage, que vous vous êtes croisés trop tôt.

Il m’a fait réfléchir aux vertus de la patience. De savoir tempérer parfois son impétuosité, pour prendre les bonnes décisions. D’attendre les vins. De les aimer dans cette attente: parce qu’on sait qu’on en sera récompensé.

**Petit clin d’œil au Mas d’Aimé. Si mon pépé reste, restera une personne très importante pour moi, je sais qu’on a au moins ça en commun avec Philippe Rustan. Pas mon pépé, le sien, suivez-un peu. Aimé, c’est le grand-père de Philippe d’où le mas d’Aimé. Bah oui.

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6 réflexions sur “VDV #63: la patience, en coulisses *

  1. …boulet que je suis, j’ai fait partir le commentaire avant la fin :oops:. Côté impatience et impulsivité, je compatis vu que c’est pareil pour moi, mais avec l’âge j’apprends aussi à laisser un peu plus le temps au temps. Et c’est vrai que le vin est un bon professeur en la matière !

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