Vinobusiness: un pavé qui fait flop*

wpid-DSC_3006.jpg*dans une toute petite mare

Je l’évoquais dans mon dernier billet: il fallait que je lise Vinobusiness. Ne serait-ce que pour comprendre les énervements, et le remous que ce bouquin a provoqué sur la blogosphère vineuse. Pas tant que ce petit monde là ait besoin de grand chose pour s’étriper joyeusement, mais là, le niveau -le caniveau plutôt- était tel que forcément, on se demande.

Je l’ai lu, en deux heures, dimanche.

Pour ceux qui ne savent pas de quoi il s’agit: Isabelle Saporta est une journaliste, qui a mené une enquête dans le milieu du vin, plus spécialement Bordeaux. Voilà le quatrième de couv’

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Non, c’est pas Closer 😉

Le but? Dénoncer les mauvaises pratiques, les situations ubuesques ou désolantes, une certaine forme d’escroquerie au prestige, les critiques, parler des pesticides. Sur le principe, j’applaudis des deux mains. S’interroger sur les pratiques vigneronnes, sur les causes et conséquences des traitements chimiques, tendre à défendre à la fois un patrimoine et la santé des gens vivant de la/autour des vigne(s) me parait salutaire. Extrêmement. Parler du pourquoi des classements, de ce qu’ils permettent, de comment ils existent et surtout de ce qu’ils apportent est tout à fait sain, et si ça peut donner des clés de compréhension au grand public, qui ne comprend pas pourquoi tel vin s’arrache à prix d’or, alors que tel autre non c’est plutôt pas mal.

Isabelle Saporta s’est immergée dans ce petit monde, longtemps,  interrogeant les uns et les autres: c’est un boulot qu’il faut souligner.

Sauf que…

D’une part, en ce qui concerne la forme: c’est mal écrit. L’introduction inutilement grandiloquente et à la limite du ridicule, le choix très précis et orienté du vocabulaire m’ont agacé. Manants, seigneurs féodaux. Pas besoin de beaucoup de jugeote pour comprendre de quel côté l’auteure se place.  Ce n’est pas un mal en soi, le journalisme d’opinion, tant qu’il respecte la vérité des faits, et pour autant qu’on sache que ça en est, est une façon de faire respectable. Mais ici, c’est maladroit. On se prend à penser que  la partie purement « manigances et personnages » aurait constitué un excellent roman de plage à elle toute seule. Y avait largement de quoi faire: intrigues, chausse-trappes, trahison, manquait plus qu’un peu de cul et on tenait un best-seller. En plus, on faisait coup double:  intéresser le grand public qui l’aurait lu premier degré comme œuvre de fiction, et  capter les sourires des « pros » initiés, qui auraient reconnu les vraies gens derrière un travers ou une façon de faire.

Mais on n’est pas dans un roman. La façon de présenter les intervenants dont les patronymes se retrouvent systématiquement accolés de cinq adjectifs, ou plus et qu’on re-contextualise à chaque nouvelle rencontre au fil de la lecture la rend prodigieusement agaçante, comme si on prenait le lecteur pour un demeuré. Je veux bien qu’on s’adresse au grand public, mais sachant que les personnages nommément cités ne sont pas si nombreux que ça, il semble que re-décliner leurs fonctions et caractéristiques à chaque apparition soit de trop.

Poussif, long, hésitant. Les chapitres s’enchaînent sans vrai fil conducteur: on passe d’une diatribe anti-pesticides au classement de saint-émilion, puis on rebondit sur un autre sujet. Les AOP, l’INAO, les chinois, les investisseurs… Une balle magique, qui ne suit pas de trajectoire cohérente, mais rebondit au gré des accidents de terrain.

C’est bien ça qui m’a gênée. Car le fond lui n’est pas idiot. Il y a de vraies questions que l’on peut se poser à la lecture: est-ce que les critiques servent ou desservent le vin? Quel est au fond le « prix juste » d’un grand cru classé? Qui sont ces châteaux qui bombardent de pesticides? Pourquoi? Le problème, c’est que l’auteure maintient une sorte de flou artistique permanent, à un moment comme si « tous pollueurs » puis évoquant un peu plus loin ce G9 (association des neufs « classés ») qui réfléchit aux pratiques biodynamiques. Ou  bien c’est du raccourci qui généralise et ça discrédite son propos ou c’est du manque d’infos et même effet. On me souffle dans l’oreillette qu’entre « réfléchir aux pratiques biodynamiques » et être vraiment bio, il y a une marge parfois. Et bien, il fallait l’expliquer alors. Si brandir ou parler de biodynamie n’est qu’un alibi vert pour se donner (aux GCC) bonne conscience,  qu’on le dise.

J’aurais aimé plus de structure, de rigueur, de précision, des paragraphes moins attachés au style (pour un effet raté, en sus) et plus de détails. Pas les croustillants, je m’en fiche. Les petites phrases de tel ou tel, si elles allègent la lecture parfois en faisant sourire ou grimacer, n’apportent pas d’infos à proprement parler. Parler des pesticides, okay. Mais alors, fallait aller jusqu’au bout, citer, amener des preuves, dire qui, comment, pourquoi. Ou je n’ai pas lu correctement, ou à aucun moment on n’apprend réellement de choses non sues déjà. On peut aussi largement discuter le fait de résumer l’entièreté de la région bordeaux à saint-émilion et pomerol, sachant les particularismes de chaque appellation, les enjeux différents, le coût des vins.

Difficile d’en tirer des conclusions claires ou même d’en apprendre quelque chose.

En discutant de droite et gauche sur facebook, j’ai relevé ceci:

Je dis peut-être une connerie, mais j’ai l’impression que ce livre revêt une importance particulière pour ceux qui souhaiteraient politiser le débat. L’ouvrage étant une pierre supplémentaire (peu importe la taille ou la qualité de celle-ci) dans leur combat de lutte des classes. D’où les levées de boucliers du camp opposé et les interrogations des buveurs apolitiques.

J’ai trouvé ça intéressant, à plusieurs titres. D’abord, il est vrai que la présentation volontiers manichéenne de l’auteure « les méchants riches vs les gentils paysans (pauvres) » peut le laisser penser. La droite à pognon contre les gauchistes soucieux du bien public, la ficelle est tellement grosse qu’on peut en rire. Mais si ça marchait vraiment comme ça? Si on devait le voir sous le prisme de ses convictions?  Comme une forme d’engagement militant? Je n’aime rien tant que la nuance, désolée, sur ce coup là, j’ai du mal à marcher.

Certains sortent de ce bouquin immanquablement grandis et sympathiques: les interventions de Dominique Techer, souvent très justes, en sont un parfait exemple. On aurait envie de s’intéresser de plus près au combat de Marie-Lys Bibeyran, qui a l’air d’une sacrée batailleuse. Tout n’est pas à jeter donc.

Mais c’est loin, très loin d’être la bombe annoncée.

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7 réflexions sur “Vinobusiness: un pavé qui fait flop*

  1. Soit c’est un pétard mouillé, soit un script mal dégrossi d’un « film » sortant pour les primeurs histoire d’essayer de mettre le bazar… De toutes les manières ces rancœurs et ces amertumes n’apportent pas grand chose à notre quotidien de viticulteurs : Voilà ce que j’en pense si tu ne l’as pas encore lu : http://blogreignac.blogspot.fr/2014/03/couleur-de-larmes.html
    Merci pour tes explications, ça reflète ce que j’ai pu lire à droite ou à gauche, pas le temps pour l’instant de perdre du temps pour m’y plonger vraiment.

    • J’attends de voir le film, parce que tout ce que je peux avoir comme critiques sur la forme (qui dessert le fond, le rend fouillis) tomberont peut-être dans un autre format. J’attendais beaucoup de ce bouquin, j’aurais adoré l’adorer.

  2. Au vu de ses précédentes sorties médiatiques (« vin avec un goût de grêle », « le livre noir de l’agriculture » et ses approximations et sensationnalisme exacerbés…), c’était à craindre !

    Merci en tout cas pour ce résumé concis et pratique.

  3. Bravo Sandrine pour votre analyse. J’ai toujours eu tendance à penser que la forme en dit long sur le fond.
    Diviser pour mieux régner est un sport local pratiqué par les hommes de l’ombre dont on entend jamais parler dans ce bouquin.
    Il faut simplement se demander sur ce qui se passe réellement à Saint Emilion à qui profite le crime.

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