Mon beau-château*

Hier encore j’avais vingt ans, je caressais le temps et jouais de la vie, comme on joue de l’amour. Et je vivais la nuit, sans compter sur mes jours, qui fuyaient ces bâtards.

Bref, nonobstant la poésie subséquente aux chansons du grand Charles, mes vingt ans ne sont pas si loin.

Je les ai fêtés à Montpellier, au Jardin des Sens. Première expérience du trois étoiles, premier grand restaurant, moi qui rêvais encore un peu à ce moment-là de récurer les fourneaux créer des recettes fantasmagoriques et léchées. Le sort en a décidé autrement: plutôt ma langue trop bien pendue et une certaine maladresse qui conjuguées ont tôt fait de me filer un carton rouge. Paf, renvoi en salle. Exit les paradis solides, place aux ciels liquides.

Mais revenons à nos moutons: les frères Pourcel, la salle comme un gigantesque bateau amarré en pleine ville, qui semble dire: partez pour le rêve!

J’ai vingt ans, peu, très peu d’expérience du vin: je ne commande rien, je me laisse faire. On est deux, une demi-bouteille de rouge nous semble largement suffisante. Chemin de Bassac, côtes-de-thongue, subtilement conseillée par le sommelier. Je me souviens de ce fruit extrême, du soyeux, d’avoir la sensation d’un vin artisan, honnête, au meilleur sens du terme.

Mais la vraie claque, la grande c’est le blanc. J’ai déjà évoqué à quel point les blancs me fascinent encore plus que les rouges. Parce que réputés délicats, parce que parfois mal appréciés, parce que souvent relégués au rang de faire-valoir des rouges, bref, pour mille et une raisons on ne s’en laisse pas assez conter.

Celui-là pourtant… Une robe presque dorée, un miel translucide, fluide, brillant. Le nez charmant, d’une façon  désuète: des fleurs séchées, des fruits blancs, on s’attendrait presque à voir une main gantée sur un clavecin. Il y a quelque chose d’un autre-temps, un silence, une façon d’arrêter la seconde: on est suspendus, lèvres au bord du verre. Et si ce n’était pas aussi bien? Puis on s’y risque, et la magie opère.

Le vin danse dans la bouche, déferle, inonde les corpuscules, les papilles, il se passe des trucs au niveau chimique, physique, dans le cerveau et dans la culotte.

C’est bon.

Trois lettres pour définir ce vin qui peut-être aura conditionné une bonne part de mon goût pour les 12 ans à venir. C’est bon, mais ce n’est pas que ça: c’est la pleine conscience d’avoir trouvé, en tous points, le vin qui me ravit, celui qu’il me fallait, à ce moment-là, avec cette personne-là.

C’était les vieilles vignes du Château de Beaucastel, en blanc.

Dire que j’en garde un souvenir ému est peu.

Dire que je tremble un peu quand je tombe sur une bouteille de ce château-là n’est pas exagéré.

L’autre soir, la journée avait été intense, compliquée. Et voilà qu’elle apparait, miraculeusement.

beauDu rouge!  Il en restait une. Ses sœurs avaient étés bues depuis longtemps: j’ai cette rage de boire quand ça me plait, qui parfois me prive des belles évolutions. Celle-là y avait échappé on ne sait pas par quel caprice.

On a fait de très jolies choses en 1998, voilà ce que je me suis dit, plongeant dans le verre. Des épices, un côté confit, du fruit encore malgré la patine des ans. Une bouche juvénile, presque tendre, qui vous claque sur la langue à la fin en un amer long et somptueux.

J’ai une tendresse toute particulière pour le vin de Beaucastel, qu’ils soit blanc ou rouge.

Parce que c’est lui, parce que c’est moi.

J’veux pas dire que le temps passe vite, mais dans 10 jours, le 21 juillet, le blog fêtera ses deux ans. Oufti!

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Une réflexion sur “Mon beau-château*

  1. Je pense qu’il y a 30% de Mourvèdre dans la bouteille.
    Beaucastel vieillit bien et la fraîcheur est une qualité marquante en dégustation pour ce domaine.
    La description de la dégustation le retranscrit très bien.
    Mais moi, z’en n’ai plus … 😦

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