De l’ennui

Ennui: du bas latin inodiare, qui signifie « être odieux ».

Sentiment de démotivation et de désintéressement. Lassitude due à un manque d’intérêt ou à une activité monotone.

L’ennui c’est immanquablement ce qui nous guette parfois, quand en dehors de toute occupation notre esprit vagabonde. Celui-là, tous les psys s’accordent à le dire est excellent. C’est cet ennui, ce désœuvrement qui conduit à la création. C’est grâce à lui qu’on compose, qu’on écrit, qu’on peint. L’ennui n’est pas connu des sociétés qui luttent pour la survie. C’est un luxe, en soi de s’ennuyer.

Il y a cette langueur qui nous mène à des rêves qui peut-être se matérialiseront, ou pas. Puis il y a aussi cet ennui particulier qui nous saisit en écoutant quelqu’un ou en goûtant un vin.

Difficile d’expliquer pourquoi au juste: comme un discours nous semble fade et fastidieux, une bouteille peut aussi faire cet effet.

Je n’aime pas cette attitude de poseurs à l’envers de gens du vin qui consiste à dire « je ne déguste pas, moi je bois ». Sous-entendu, les dégustateurs sont des êtres un peu méprisables parce que ce ne sont pas de vrais hédonistes. Rien de plus faux: on peut faire les deux. On peut déguster, pour disséquer un vin, de façon technique, puis choisir de le boire, ou non.

Savoir déguster s’apprend: certains ont des prédispositions, d’autres non, mais c’est un travail sur soi, sur ses sensations et son intellect.

On peut s’ennuyer en dégustation, c’est sans doute ce qui nous conduira à ne pas boire d’ailleurs.

Il est de plus en plus rare de trouver des vins vraiment ratés. La plupart n’ont pas de défauts majeurs. Est-ce qu’ils sont tous intéressants? Bien sûr que non.

Prenons cette bouteille:

stem

Il s’agit d’un bordeaux, appellation classique s’il en est,  saint-émilion.

Je ré-apprends à aimer le bordeaux, j’ai goûté (et bu) pas mal de belles choses ces temps-ci, qui m’ont fait vibrer.

Pas ici.

Voici le distingo déguster/ boire.

Le nez est très griotte, avec une pointe fumée. La bouche est classique, un peu austère, le fruit est moins présent. Tannins fins, finale moyenne.

Ça, c’est ce que j’écrirais si on me demandait un avis de dégustation.

Parce que le vin n’a aucun défaut, et je conçois qu’il plaira à des gens, pas à moi.

Je n’ai pas tilté, je suis restée de marbre. Toutefois il serait injuste de dire que ce n’est pas un « bon vin ».

Je n’en boirais pas, voilà, car il m’ennuie.

On en demande beaucoup à une bouteille de pinard, non?

Être techniquement réussi, être propre, bio, bien présenté et en plus nous divertir?

C’est vrai, c’est exigeant. D’autant plus que mon ennui ne sera pas forcément le vôtre. Parce que je suis réceptive à certaines histoires et pas à d’autres. Question de région? Non.

J’ai goûté aussi dernièrement deux beaujolais qui m’ont fait le même effet: plat.

Les vins aussi sont « réussis » mais ils m’ont ennuyée.

 Chercher le plaisir, n’est-ce pas trouver l’ennui?

Comme quoi, il n’a pas écrit que des conneries, Honoré.

Oui, pour une bouteille ennuyeuse, sans triomphe et sans gloire, il y aura forcément une autre qui elle vous fichera la claque de votre existence. Une qui ira chercher un truc en vous, une résonance, un vieux langage oublié, un machin presque primitif où vous n’aurez rien d’autre à dire que « putain, c’est fabuleux ».

Cette bouteille-là, elle vaut les autres, toutes les autres avec lesquelles on s’est ennuyé. Elle vaut les minutes mal-à-l’aise à ne pas savoir refuser poliment qu’on vous resserve. Elle vaut l’ennui, plus de l’ordre du froncement de sourcil celui-là, la désolation d’expliquer à un vigneron que même s’il a bien bossé, son vin ne correspond pas à vos goûts.

Elle vaut tout ça, et plus encore: c’est cette émotion, ce plaisir qu’on cherche tous et toutes que nous sommes, poseurs et poseuses, dégustateurs et buveurs, hédonistes. Nous cherchons cette bouteille-là, ce Graal.

Il n’est pas toujours caché derrière une grande étiquette, il ne coûte pas forcément bonbon, il est parfois très surprenant.

 Thomas me posait la question de savoir si j’avais déjà écrit sur la dernière gorgée d’un vin qu’on aime. Quand on sait que ce moment-là ne se reproduira plus.

J’y ai réfléchi, et curieusement, cette sacralité de la dernière gorgée, j’en ai peu de souvenirs. Parce que ces bouteilles-là, mes préférées, mes rencontres amoureuses, elles s’évanouissent avant de me rendre compte que c’est la fin. Le vin est délicieux, le plaisir est là: tout le corps est tendu, réceptif, tous les sens mobilisés. On ne pense plus à après, ni avant. On est juste là, ici, et maintenant.

Je crois qu’inconsciemment, je préfère ne pas la voir arriver cette dernière gorgée. Ne pas avoir de regrets, juste du plaisir pur. S’offrir parfois un coup de spleen, de nostalgie: elles ne reviendront jamais les dernières gorgées. C’est un monde de sensations qui se ferment. Ne pas s’attacher à la dernière gorgée c’est refuser de regarder Eurydice derrière soi et la perdre à tout jamais.

On ne retrouve jamais, même avec une bouteille identique, l’exacte sensation ressentie. Elle fluctue. Elle peut-être une sensation sororale, mais pas jumelle.

La bouteille dont je vais parler est de celles-là: un grand bonheur presque intraduisible.

Je souris en plongeant le nez dans mon verre. Il me rappelle un peu Simone, ce pif. En plus franc. Plus de fraîcheur. Le nez est très fleurs et presque miel, c’est une couronne délicate et gracile de chèvrefeuille, d’un peu d’aubépine, d’acacia.
 En bouche c’est long long long. Du coing. Des épices douces. Un poil amer. Finale de fou. C’est frais mais sans acidité.
C’est un vin blanc, c’est évident. Un vin qui a presque mon âge: 1985.
Roussillonais.
vaq
Issu de maccabeu. J’avais déjà été bluffée par un doux de ce domaine, d’une fraicheur, d’un équilibre et d’une torchabilité extrême.
Deuxième coup de bluff: ce vin est juste fa-bu-leux.
Fabuleux, oui.
Parce qu’il fait voyager: parce qu’on remonte le temps. De l’ombre de la cave, où il s’est patiné gentiment, au chai où il a vécu, des gens qui l’ont bercé, caressé, fait vivre, aux raisins frottés du vent et du soleil.
On est à mille lieues de l’ennui: il délie la langue, fait éclore les sourires, coule, claque, on boit!
(pour les curieux, ça se trouve à moins de vingt euros: une pépite)
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2 réflexions sur “De l’ennui

  1. C’est vrai qu’on est souvent glacial et chirurgical en dégustation « pure ».
    Particulièrement dans une série de vins et puis il y a toujours cette étincelle qui jaillit soudain et qu’on s’explique rarement d’ailleurs.
    Moi j’ai souvent constaté que cette étincelle venait d’un vin qui se distinguait des autres par sa qualité forcément mais pas que, serais je tenté de dire.
    En ce qui me concerne, c’est un ensemble de qualités aromatiques et/ou structurelles différentes.
    Bon, j’adore les vins de Fabien Jouves parce qu’ils me parlent.
    Ils me parlent pureté de fruit, ils me causent finesse du tanin ou encore ils m’enchantent par l’intégration de leur élevage.
    Il en va de même avec les vins de René Mosse en Anjou où, lors d’une dégustation à l’aveugle, deux cuvées (Le Rouchefer et Initiales BB) m’ont littéralement transportée !
    Deux vins radicalement différents de leurs pairs sur le millésime dégusté (2008) tant en maturité de robe qu’en maturité de nez mais avec un corps jeune et émoustillant.
    Alors oui je pense qu’ennui et plaisir sont plus proches qu’on le pense.
    À côté des vins standards et sans reproche qui nous foutent le bourdon par leur uniformité, soudain surgit le trésor.
    Quand je déguste Les Escures, La Roque ou Les Acacias, je m’élève au dessus des terroirs verts et vallonés de Cahors et j’y aperçois M. Jouves tailler sa vigne par un temps glacial puis s’en retourner auprès de la cheminée qui crépite avec un joyeux civet de lièvre. Et je sens alors le vent souffler et le fumet taquiner mes narines … Bref je suis transporté. 🙂
    Quand je goûte les vins de René Mosse, je me remémore ce déjeuner en compagnie de toute l’équipe par un temps venteux et pluvieux, assis autour d’une table interminable où Agnès, son épouse, nous a fait dégusté les meilleurs maquereaux au vin blanc, le meilleur gigot d’agneau, le tout accompagné de force rires et belles bouteilles. Des instants divinement inoubliables.
    Alors oui, je m’ennuie sans doute très souvent … mais j’ai de plus en plus de plaisir.
    Et je n’ai même pas honte ! 😉

  2. Hahaha, je crois savoir qui se cache derrière « je ne déguste pas, moi je bois ». Probablement pas le seul visé, mais 3 jours après avoir clairement dit ça sur son blog, j’ai du mal à croire à une pure coïncidence.

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