Après l’orage

Samedi matin. J’aime bien écrire le samedi matin sans doute  la fatigue de la semaine conjuguée à une certaine lumière propre aux samedis matins. Ou c’est l’orage de cette nuit qui a délavé le ciel, et rendu les trottoirs tout lisses. L’odeur d’après la pluie. Cette impression de nouveauté.

J’ai toujours vu la pluie comme cette possibilité de repartir de zéro, de tout laver afin que rien ne subsiste. Pour moi la pluie est comme une ardoise magique: un coup et hop, plus rien à voir circulez.

Depuis que je m’inquiète des vignes, évidemment c’est différent: je vois l’angoisse des vignerons, je la palpe, je l’écoute. Ce qu’ils voient dans ces orages, c’est aussi un rien, un néant. Mais c’est celui de leurs efforts, celui du raisin mis par terre, abimé, la pourriture, les branches cassées.

Du coup, après une nuit pareille, où l’eau en trombes n’a épargné personne, je me lève avec à la fois l’apaisement du à la fin de la pluie, ce sourire du début à nouveau possible, et cette curieuse boule au ventre d’aller vérifier si tout va bien. Je me dis qu’il faut espérer, regarder le bon côté, sourire à  la fin de l’eau.

Je sais que pour certains, ce sera la fin des gouttes mais pas celles des larmes.

On est au fond tellement rien quand la nature l’a décidé.

J’ai ce groupe improbable d’islandais dans les oreilles pour m’accompagner: l’album d’après-pluie parfait. Il a une sorte de légèreté grave dont on voudrait n’avoir jamais à se départir.

C’est tout l’art: arriver à être léger tout en ne cédant rien à la facilité. C’est ce que fait ce vin-ci. Jean-Pierre Rietsch, Pinot noir 2013, alsace.

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Le pinot noir de Jean-Pierre, il faut arriver à le chopper: c’est tellement bon, ça se sussure à l’oreille, comme un secret d’initiés. Il y en a déjà trop peu. C’est frais, gourmand, plein de pep’s: heureusement que c’est en litre parce que la bouteille s’évanouit comme un songe. Ça tempête au creux du verre, tournoie, tourbillonne, et puis bien vite, il ne reste qu’un peu de cerise sur la langue. Un sourire après la pluie.

J’aime à croire qu’après un boucan d’enfer, tout est encore possible. Après le charivari. Domaine du Possible, charivari, côtes-du-roussillon 2012

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Nous voilà encore dans le Roussillon, décidément j’y fais halte très souvent ces derniers jours. Vin nature, encore. Carignan vieilles vignes: on sait assez le potentiel de ce cépage, capable de tout! Du plus austère au plus gourmand. Ce charivari-là, il vous en met plein les pognes de cerises, de fraises, et vlà-t-y pas que je te bourre le pif, que je t’emplis la gueule. Bref, c’est du vin simple, populaire, gentil. Ça se picole sans regret, sans amertume. Tout est possible après la pluie.

Et si on prenait de la hauteur? Libéral, Max! Chateau Haut-bages Libéral, pauillac, 1994

lib Grand cru classé, ça fait ronflant, pédant, tout juché sur ces certitudes? On le prend sur un « petit » millésime et du coup, on se laisse moins impressionner. En magnum, les premiers verres sont un peu en-dessous. Serré, secret, pas serein. On va lui laisser un peu de temps, il a peut-être besoin qu’on l’apprivoise, qu’on le courtise, mais de loin, tendrement mais en gardant ses distances… Bingo. Pour lui dé-serrer les dents, une nuit et un jour sont nécessaires. La patience a du bon: la bouche s’ouvre, une langue rose et fraiche en sort, à peine, une pointe. Suffisante pour exciter la curiosité. C’est une étreinte classique, droite. Sans grande originalité, mais sans faire de délit de belle gueule, on était prévenus.. Savoir attendre est un art, après la pluie.

galDomaine Gallety, côtes du vivarais, 1999

Le domaine Gallety et ses jus noirs, denses, épicés, réglissés prouvent que le Vivarais c’est bien autre chose que des petits machins à peine gracieux qu’il faut boire à toute berzingue de peur qu’ils ne se fanent. Celui-ci a quinze ans, le bel âge. Les tanins se la jouent vieux velours, dont la trame est à la limite de l’usure. Ça ne craque pas encore, il  a trop d’orgueil. Alors menton relevé, épaules bien droites, il se livre encore, plein de classe, sans perdre sa chair. On pouvait légitimement penser qu’il n’y aurait plus rien. Mais un peu d’espoir après la pluie…

J’aime toujours la pluie, ne serait-ce que parce qu’elle fait des miroirs dans la boue.

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2 réflexions sur “Après l’orage

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