Affrontons fronton !

Comme je crois très fort aux vertus de la démocratie (not) et que j’avais à faire un choix crucial s’il en est entre les diverses  idées de billet nageant dans mes brouillons, j’ai sondé le peuple. Alors vins de New-York ou plutôt fronton? A l’unanimité générale, le vote s’est porté sur le sud-ouest, ce qui nous prouve deux choses:

  • le français est uber-branché french touch, en tant que belge, c’est toujours amusant de voir à quel point vous êtes assez peu curieux de ce qui se passe ailleurs sur la planète viticole. Heureusement que je vous aime bien, arrogantes grenouilles.
  • le sud-ouest a un a priori assez favorable, ce qui ne peut que me réjouir et n’est que justice.

On va donc se garder les jolies découvertes amerloques au chaud (tant pis pour vous) et partir là-bas, au sud où l’assent se fait dansant.

Fronton est une appellation où les jolis domaines ne manquent pas: un lieu de Plaisance. J’ai déjà évoqué le Don Quichotte, solide comme un roc. Mais là, c’est d’un tout autre domaine dont il va s’agir.

Si tu ne vas pas à la vigne elle viendra à toi: un couple souriant comme tout, allez franchement on est loin de l’image du rugbyman boudeur qu’on se fait en imaginant un artisan du sud-ouest, non?

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Jeunes, beaux, j’ai pas vérifié l’option sable chaud, je vous présente Isabelle et Nicolas, du château Bouissel.

Le domaine est familial, papa (Pierre) aidé du fiston (Nicolas) s’occupe de la vigne, tandis que maman (Anne-Marie) et la jolie-fille (Isabelle) s’occupent d’administratif et de commercial. Quatre têtes donc pour gérer ces 20 hectares, en bio (officiel depuis 2012, c’est certifié, estampillé, et tout et tout). Je connais un peu les vins, mais n’avais plus gouté depuis le millésime 2010. Dans les méandres brumeux qui constituent mes derniers souvenirs de dégustation, c’était plutôt joli, plutôt pas mal fait, mais avec parfois un peu de rusticité, un peu de terre sur les mains comme qui dirait.

Si on joue au vrai blog sérieux deux secondes, on peut donner les infos très techniques:

  • des sols de boulbènes et de graves (sol « pauvre » qui permet en général de garder un peu de la chaleur emmagasinée en journée pour la restituer aux fraicheurs nocturnes)
  • exposition optimale (le domaine se situant sur une des trois croupes qui composent fronton, la plus haute)
  • des parcelles d’un seul tenant ET entourées d’une foret (ce qui dans le cadre d’une agriculture bio est bath: on se protège d’éventuels voisins pesticides-friendly)

Les cépages sont

  • les cabernets francs et sauvignon
  • la syrah
  • le malbec (ou côt ou auxerrois)
  • viognier, petit manseng et colombard ainsi que gewurztraminer et riesling (las, les deux vins qui utilisent ces cépages sont épuisés, je n’ai pas pu les goûter)
  • la négrette

Négrette? Mais qu’est-ce que c’est doudou, dis donc?

(pardon, IL FALLAIT)

Présentons-la un peu cette coquine.

De la famille des corticoïdes cotoïdes, elle est donc apparentée au côt (malbec, cépage notamment de cahors) et au tannat (le cépage de madiran). Il ne faut pas chercher l’origine de son nom bien loin: des traces d’un raisin nommé mavro (noir en grec, à se demander ce que les grecs branlaient par là, mais c’est une autre histoire), devenu ensuite négret et puis négrette. On suppose que cette féminisation a eu pour but de la rendre plus aimable, hahaha.

Comme pour beaucoup de cépages, pas mal de légendes et d’assertions à son sujet, notamment des origines chypriotes. Mais concentrons-nous sur ce qui est concret: la négrette qui auparavant couvrait beaucoup plus de territoires, a été délaissée et le fronton est devenu son cocon. On en trouve de ci de là, notamment en Charentes, sous les sobriquets de folle noire, petit noir ou ragoûtant, voire de pinot de saint Georges en Californie.

On lui attribue des caractéristiques rustiques, paysannes, un peu rustaudes: bien éduquée, c’est une très belle plante. De caractère, certes, mais tout à fait aimable.

Si on goutait?wpid-dsc_5567.jpg

Un rosé d’abord, on a beau être au moins de septembre, on pourrait avoir encore quelques belles journées qui trainent (tiens, ce serait le moment de citer du Joe Dassin, on serait pile dans l’actu des déballages médiatiques, ahem). Revenons à not’ fronton: un rosé pas d’fillette, avec de la couleur et de la saveur. Moitié négrette, moitié cabernets, syrah et gamay. Oui, du gamay, une vieille parcelle plantée par le père du père, curieux non?

A la fois de saignée et de presse, le nez est discret avec une petite fraise timide qui pointe à peine son bout, la bouche est simple mais gourmande. Pas dans le style de ces jus clairs pour foodistas, aussi transparents que leurs blogo-littératures. Non, c’est un noble rosé de table, qui vous chante à l’oreille. Un beau boulot, en structure, en plaisir, qui va appeler naturellement à picorer largement avec. Environ 6.5 euros

La Guillotte, c’est l’ancienne « négrette ». Comme tous les vignerons du  coin se mettent à sortir des cuvées de négrette, en les appelant « la négrette », il fallait se démarquer. Ils ont donc repris- pas bête- le nom de la parcelle, Guillotte (petit Guillaume) et v’là le tour joué. En plus, ça convient bien à Nicolas, qui tient à démontrer son travail « parcellaire ».wpid-dsc_5568.jpg

Le nez est pimpant, de fraises en confiture, de cerises un peu aigrelettes, c’est mimi, ça aiguise la curiosité: en bouche, d’abord ce qui marque c’est le coté suave, tendre presque de cette fichue folle. On la pensait agressive, la voilà douce comme un chat. Les fruits sont là, frais. Et la bouche se finit avec de jolis amers – dieu que j’aime ça, oh les vignerons, ne négligez plus ces beaux amers, profonds, élégants, qui donnent tant de vie et de revenez-y à vos vins. D’après Nicolas, ils devraient s’effacer après quelques mois de bouteille. Moi je l’aime comme ça, mais si vous êtes trop sensible à l’amer, vous saurez ce qu’il vous reste à faire. Environ 9.50 euros

Le Bouissel, troisième vin gouté est un assemblage de négrette (moitié) et syrah+ malbec. C’est le grand frère de la Guillotte, on y trouve la même identité avec un poil d’épices en plus: poivre noir, macis, juste de quoi enrober le nez, le titiller et ouvrir toute grande la gueule, pour qu’y coule ce jus noir, dense, avec des tanins fins, pas trop présents, et toujours le petit coup de pep’s d’acidité en fin de bouche qui permet de reprendre un verre, puis deux, puis quatre et ho merde la bouteille est finie. Environ 13 euros.

Last but… la forgeronne. wpid-dsc_5573.jpgL’histoire est toujours la même: tu es jeune, tu bosses fort (comme un turc), t’as des idées et des envies, et on te prend pour un fou.

Je voulais, j’étais persuadé que ça donnerait un super résultat, faire avec du bois. L’élevage, oui, mais aussi la vinification. On m’a pris pour un fou, même notre oenologue-conseil me l’a déconseillé. J’ai douté, mais j’ai persisté. Et voilà. Nicolas

Le risque paie. Enfin, le risque mesuré: y a eu tout de même un gros travail de sélection de « la » barrique (chauffe vapeur ou feu, grain, etc). Finalement, sans révéler tous les secrets, la formule est la bonne. Une vinification partielle en barriques, puis un élevage long.  Le nez est topissime: moi j’arrive plus à m’en détacher. On croirait avoir du raisin à croquer, là, direct. Et puis un panier de cerises, encore toutes perlantes de rosée, gorgées de sucre. Du bois? Où ça? C’est le mystère, le nez est tellement bombesque de fruit qu’on se demande bien où il a bien pu passer. En bouche, c’est la même trame fruitée, avec des tannins fins, pas tout à fait fondus, mais déjà quel délice… Je ne lâche plus mon verre, rhaaa. Midi sonne presque, on rêverait d’une belle viande un peu grasse à lui acoquiner.  Environ 30 euros.

Voilà qui devrait définitivement vous convaincre de trainer vos basques dans le sud-ouest (basque, sud-ouest, parfaitement).

Sinon, ben, admettez que je ne peux rien faire pour vous.

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2 réflexions sur “Affrontons fronton !

  1. Slurps !
    Encore un billet qui va me donner furieusement envie de découvrir ce qui semble être de petites merveilles de fruits et juste ce qu’il faut d’épices … 🙂
    Vive le Sud-Ouest !

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