Le vin des humains

Le métier que j’exerce a beau l’être par passion, il est chronophage, fatigant, usant parfois. Parce que tout le monde n’est pas forcément de  bonne humeur, pas forcément poli, parce que moi aussi parfois je suis irritée, fatiguée… Nerveuse.  Je me plains parfois, ne voyant que le verre à moitié vide (le comble de la caviste).  Parce c’est compliqué,  qu’il faut bien sur n’en laisser rien paraitre. Il faut garder une humeur égale, que le client de fin de journée n’ait pas à pâtir de mon humeur, qu’il soit accueilli et écouté comme le premier de la journée.

Écouter.

C’est malgré ce qu’on pourrait penser une grande part du job. Savoir décoder les mots, mais aussi les attitudes, les gestes, les petits riens.

Avoir une connaissance encyclopédique du vin ne sert à rien si on n’a pas saisi qui est prêt à boire quoi, à quel moment. Comprendre en quelques minutes à qui on a affaire, un bout de l’histoire. Les histoires, on ne les connait jamais tout à fait, bien entendu. Les gens ne se confient pas au caviste comme au psy mais on en entrevoit parfois. Des scenarii, des bouts de choses qu’on a envie de raconter, parce que c’est tellement joli, tellement gracieux, ou marrant.

C’est ce jeune homme, nerveux. Il se tord les mains, il se pince les lèvres. Son regard part à gauche, à  droite, ne se fixe pas. Il lui faut une bouteille, quelque chose de spécial: il va faire sa demande. Alors, il peut pas se louper: faut un vin qui aidera à dire oui (ou qui le consolera si jamais elle dit non).

C’est ce monsieur qui vient selon son expression « refaire le plein, parce que c’est plus gai ». Et le « on est plus gais quand on est pleins » qui m’échappe, et nous fait rire tous les deux.

C’est cette dame, nonagénaire, petits pas hésitants mais toute sa tête, et une drôle de malice dans les yeux bleus, qui vient chercher sa bouteille de vouvray d’anniversaire de mariage. Son mari est mort depuis plusieurs années, mais elle continue à boire un verre de vouvray à chaque anniversaire parce qu’il « sourirait s’il voyait ça ».

Y a tant d’autres petites histoires, de moments comme ça, où bien qu’il faille rester pro, on est un peu attendris, un peu émus. Ça fait du bien.

Et puis hier une cliente … Fabuleuse. Allez je vous raconte. Une dame, entre deux âges. Jamais vue. Cheveux tirés. Souriante. Ça part bien.

-Voilà,  je voudrais du vin et je ne veux pas me tromper. Ce sera lasagne ou blanquette.

-Vous voulez un vin qui ira avec les deux recettes?

Elle, rougissante

Non,  un pour chaque recette. Il doit me dire par sms ce qu’il préfère mais je veux être prête et comme il n’a toujours rien dit … Vous comprenez ce monsieur et moi on ne s’est plus vus depuis 20 ans. Je veux que ce soit parfait. Je veux un vin qu’il adorera, il fait un métier classique mais est un peu artiste.

Mignon. La dame mûre devant moi a des mines de gamine, on sent l’importance qu’elle donne à ce repas.

On trouve assez vite un rouge pour la lasagne, et on passe au second plat.

-Votre blanquette est liée à la crème ?

-Oh non juste à l’œuf.

Elle me montre ses hanches, triomphante.

Je suis au régime j’ai déjà perdu 20 kilos.

Je la félicite et elle me rétorque

C’était facile j’ai juste changé de mec, d’ailleurs c’est lui qui m’a donné votre adresse comme quoi…

Après lui avoir dégotté un vin pour chaque recette et une bulle d’apéro, qu’elle a pris par paire parce qu’ « on ne sait jamais » je l’ai vue partir le pas léger malgré le poids des bouteilles et des ans.

Hé ben moi ça m’a fait la journée, cette dame toute pimpante, toute ragaillardie.

Je ne connais pas leurs histoires. Je ne sais pas leurs retrouvailles. Je croise les doigts. Et je me dis que j’aurai peut-être un peu aidé. Qui sait ?
J’adore mon métier.

Boire du vin c’est encore le truc le plus simple pour s’assurer qu’on est humains.

Après une histoire comme ça, il fallait savourer. Un Rosiers du domaine de Bellivière, en 2006 semb

lait parfaitement indiqué. Une robe couleur miel, un nez presque caramélisé, confit, splendide. Une bouche tout en douceur, en suavité, en tendresse, avec un fruit rond et charmant, exotique, une mangue mure et juteuse, puis du miel, et un peu d’épices. La beauté simple de l’évidence.

Voilà, c’était le billet smooth d’humeur du weekend, si ça vous a fait sourire un peu, j’ai tout gagné.

Santé!wpid-dsc_5579.jpg

 ps: je me sens un peu vampire  mais si jamais vous passiez par ici, vous que je raconte: merci! Les meilleures histoires sont celles que l’on n’invente pas.

 

 

 

 

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4 réflexions sur “Le vin des humains

  1. Franchement mimi tout plein ce récit. 😉
    « C’était facile j’ai juste changé de mec, d’ailleurs c’est lui qui m’a donné votre adresse comme quoi… »
    Par contre un mec qui donne l’adresse du meilleur caviste de la région, c’est Byzance !
    Là, cette brave dame a fait un excellent choix car il peut être tout sauf mauvais ce type, n’est il pas ? 😉

  2. Conseiller un vin c’est comme conseiller un livre. Celui ou celle qui passe ces objets, transmet un peu de son humanité, de son histoire. D’où l’importance cruciale d’avoir un bon libraire (indépendant) et un caviste curieux. Si en plus, ils sont passionnés, quels échanges!!!
    Ils nous aident à vivre dans l’ivresse des poètes et des vignerons. Ivresses de la découverte, du partage,
    de la solidarité. Comme disait l’autre, le vin et les livres « font fleurir l’amitié »;
    A+

  3. Ho oui, j’ai eu la chance de faire caviste un petit mois durant mes études avant de faire un « métier classique » (mais si vous savez cette grande chaine qui remplace tous ces cavistes par des étudiant durant l’été). Ce billet m’a rappelé qu’en l’espace de quelques semaines j’avais vécu des dizaines de moments comme ça, qui m’ont probablement plus marqué que les bouteilles que je vendais sans les connaitre pour la plupart. Rien que pour ça, merci.

  4. « Boire du vin c’est encore le truc le plus simple pour s’assurer qu’on est humains. » on n’aurait pas dit mieux! Voilà une jolie histoire. Merci pour cet article qui donne le sourire!

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