Vigne perdue, gewurz gras*

*les références, t’as vu.

Parfois le vin nous confronte à des histoires qu’on serait bien en peine d’inventer soi-même tellement le rocambolesque côtoie l’absurde. Quand je pense que les français louent voire envient le surréalisme belge (ils ont raison) et notre humour (doublement), reconnaissons-leur une chose: quelquefois, ils peuvent nous épater.

Tout commence dans un coin de cave, aux alentours de Montpellier. Il y a une quinzaine d’années, verre tendu, des vignerons un peu partout. Tout indique qu’on est dans une dégustation assez classique, où des artisans font découvrir leurs productions. Rien à signaler de particulier.

Sauf, là, en bout de salle, un drôle de manège: des bouteilles non étiquetées semblent attiser une certaine curiosité. On joue des épaules, on se faufile, et pof, quelques centilitres de vin clair et brillant dans le verre. On hume: c’est étrange, c’est pas très vin du sud, ça. Pourtant, nous sommes en face d’un viticulteur de Limoux. Aude. Plein sud, bon d’accord en altitude, Roquetaillade est un cas. Mais ça n’explique pas ce nez floral, extrêmement typé.  En bouche, plus de doute possible. La rose, le litchi, on a tous les arômes qu’on nous apprend à reconnaitre dans les écoles de sommellerie.

Mais c’est impossible!

Ça ne peut pas?

C’est du putain de gewurztraminer!

Je me remémore à peu près tout ce que je sais, qu’on m’a enseigné, ce qu’on m’a dit: il y a 15 ans, le gewurztraminer comme le riesling sont interdits de plantation (et a fortiori de production de pinard) dans le sud.

Jean-Louis Denois, puisque c’est lui pour ceux qui ne l’auraient pas reconnu, plante en 1996 un millier de pieds des deux cépages. L’altitude, la climat « frais » de Roquetaillade l’incitent à penser qu’on peut y faire de sacrés vins blancs. Et pourquoi pas avec les alsaciens? Il prévient tout le monde, rien ne se fait en secret. L’INAO ne réagit pas plus que ça. Les raisins poussent, le vin nait. C’est une expérimentation, il ne s’agit pas d’inonder le marché avec des millions de bouteilles, d’ailleurs il n’y en a guère.

Et en 1999, coup de théâtre: il est condamné. Une amende, et puis surtout arracher les vignes litigieuses.

Pourquoi? On ne sait pas vraiment. Les plus complotistes dénonceront le lobby de la choucroute… En tous cas, les plants sont détruits. Peu de temps plus tard, le domaine de l’Aigle passe entre les mains du bourguignon Rodet, qui lui-même le refilera à Gérard Bertrand en 2007.

 Googlez donc voir ce qu’il y produit, le Gégé.

Du gewurztraminer, je vous le donne en mille!

Car oui, il y a eu du mouvement depuis.

Après avoir forcé les vignerons à arracher, après leur avoir fait payer des amendes, on a mené ensuite des expérimentations sur ces fameux cépages « interdits ».

Concluantes. Et fini par autoriser en vin de pays les dangereux alsaciens.

N’est-ce pas mignon?

Tout va bien pour Denois, rassurez-vous: il continue à faire de l’excellent vin, tranquille ou à bulles. Mais je serais à sa place, je pense que j’en aurais un peu gros de voir un autre commercialiser du gewurztraminer là-même où on me l’a fait arracher.

Pourquoi je raconte tout ça?

Parce que si vous avez été attentifs, j’ai dit « les ».

Il y a eu plusieurs parcelles de plantées en gewurz, mes petits pères. Donc plusieurs vignerons qui ont tenté d’en faire un truc.

On bouge un peu: direction corbières. Une histoire un peu floue, du gewurztraminer de plus de quinze ans, cadastré comme  muscat. Pourquoi, comment, mystère.

Mais j’ai cette bouteille.

vignep

Celui qui l’a fait naitre, Jeff Carrel me confie:

C’est un 2000. J’avais acheté les raisins en vin de table heureusement sinon j’aurais du détruire le vin, fermentation et élevage en fut de chêne US de un vin, élevage sous voile. De mémoire la vigne faisait 30ares et nous avons réalisé à la fin 600 bouteilles maximum.

Il n’y a eu qu’un seul millésime de produit, d’où le nom « la vigne perdue »: dénonciation à la répression des fraudes, arrachage des plants, et voilà.

Lui en possède encore 3 magnums, moi une seule bouteille de 75 cl après celle-ci.

Encore un vin fantôme, en somme.

On se risque sur le bizarre? Allez!

Au nez, on identifie rapidement le voile. De l’amande, de la noix… Mais derrière il y a incontestablement le gewurz: floral, épicé, puissant. La bouche est presque tendre, très souple, longue aussi. Il y a du fruit, encore de l’épice. Bref, c’est un OVNI. Un truc qui rassemblerait jura, alsace, et le sud, tout ça en 75 centilitres.

La bouteille a filé à toute berzingue parce que -c’est la question essentielle, la seule à se poser- c’était vachement bon.

Original, sans conteste. Équilibré, oui.

On en redemanderait ! Avec une seule bouteille encore à ma disposition, va falloir ne pas avoir des mains en mousse et ne pas la casser comme lui. Je ne sais pas quand je la boirais, j’aurais presque peur, dites donc. Ce n’est plus que du vin, c’est presque du brigantisme brigandage: j’adore!

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6 réflexions sur “Vigne perdue, gewurz gras*

  1. C’est drôle, vous parlez de Jean Louis Denois, mais sur le forum LaPassionduVin, ils parlent tous de Jeff Carrel comme étant le producteur de la Vigne Perdue.
    Et effectivement, photo à l’appui, on voit une bouteille semblable à la votre mais signé cette fois-ci J. Carrel.
    Étaient-ils tous les 2 de cette expérience à l’époque ?

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