Rousset-Peyraguey, l’ilot pirate

278Et un vigneron de plus à croquer ici. Une visite complètement imprévue, en réalité. Je ne voulais pas « charger » mon programme de vacances, laisser des plages de liberté pour les gosses.

Sauf que, d’où je logeais je n’étais qu’à 10 minutes de sauternes.

Tentant. Sans réfléchir trop, une évidence s’est imposée: sil y a un bonhomme à aller voir à Sauternes, c’est lui.

Pourquoi? Parce que j’ai tout lu, à son propos. Aussi bien à charge qu’à décharge. Plus encore que le vin en soi, les humains m’intéressent. Celui-ci a une démarche particulière: il est sorti de l’appellation, volontairement en 2010. Je ne sors pas les violons quant aux possibles difficultés engendrées par le « vin de France ».  Il n’en a pas besoin: propriétaire héritier, maître d’un stock encore en appellation qui lui permet de voir venir puis un certain caractère. Du genre à ne pas se laisser emmerder par qui que ce soit, administration comprise.

Sauternes, ce sont des vins difficiles à produire, et on va le voir tout au long de ce billet. Mais ce sont également des vins pas si évidents que ça à vendre: principalement parce que ce qu’on les connaît mal. On les pense difficiles à accorder à table, monstrueusement sucrés.

Les plus réussis contiennent évidemment beaucoup de sucre, c’est leur nature, mais jamais ils ne sont lourds.

Je prends mon téléphone, et j’appelle: après tout, s’il me dit non, il me dit non. Je n’ai rien à perdre.

Vous pouvez passer cet après-midi, mais je vous préviens, c’est le bordel avec les vendanges.

Double coup de bol: il a dit oui, et les vendanges ne sont pas tout à fait finies: l’occasion d’observer des choses, nickel!

En premier on goûte.

256Sauternes, et vin-dont-ne-dit-plus-que-c’est-du-sauternes. Des 2007, 2006, 2001, du plus récent, 2010, un 2003 monstrueux de puissance, de complexité, de bordel-de-cul-il-en-a-sous-le-pied celui-là.

A ce propos, c’est drôle: ici pas de zalto, de spiegelau, ou riedel à déguster. Des verres ballon, pas de crachoir.

Les vins ont une constante: l’équilibre. Une fraicheur, malgré le sucre, renversante. Des nez expressifs, exotiques pour les plus jeunes, confits et plus complexes pour les versions plus âgées toujours sans lourdeur.  Difficile de comprendre pourquoi ça ne mériterait pas une appellation, mais soit.

Alain Dejean fait comme il l’entend.

Le bonhomme a des épaules, massives. L’œil clair. 325Un je ne sais quoi de Lavilliers: une façon particulière de prononcer certains mots, à la fois posé et en même temps, un peu fauve prêt à bondir si on le taquine de trop près. C’est un mot galvaudé le plus souvent: ici non, il est charismatique.

Il aurait aimé partir, faire du bateau. Il a aidé à monter des grandes surfaces, les rendre rentables pendant vingt ans. Il assurait, dans son job, très éloigné du domaine familial.
Puis un jour, sa mère lui demande de venir l’aider. De reprendre les 15 hectares familiaux. Il rechigne, en premier.

Puis d’un coup, presque en un éclair, il accepte.

Retour à la terre, à la source. Un statut de « paysan » complètement assumé.

Tout le monde pense paysan= con. C’est faux.

Après le boulot, il plonge dans ses bouquins, pratique l’alchimie…

Lui aussi est entouré de domaines réputés, comme Gombaude. Yquem est à deux pas. Les vignes s’étendent sous son nez, drillées, alignées. Les parcelles de Dejean, c’est le bordel. Des herbes, de la folie, des vignes qu’on penseraient sauvages tellement ça foisonne. C’est vivant: que les aficionados de la vigne au cordeau toute propre passent leur chemin. Pas de ça ici. Enfin, reste à définir le « propre ». Les vignes de Rousset-Peyraguey sont cultivées en biodynamie, au plus près de la philosophie de Steiner.

Il ne suffit pas de passer un peu de préparation 500 et d’avoir un peu de cornes de vache pour être en biodynamie. Il faut tout faire, c’est une méthode globale, il ne faut rien écarter.

261Très critique quant aux « biodyn de façade »:

Allez-les voir, demandez-leur à voir leurs dynamiseurs, rien que ça, déjà.

Peu importe ce que font, ou ne font pas les autres, Dejean s’implique jusqu’au cou. Son rêve: faire un grand vin. Lui aussi, comme Fabien, comme Olivier, poursuit cette idée du vin « grand ».

Tout le monde fait du bon vin, aujourd’hui. Tout le monde peut. En réalité, ce sont des vins dégueulasses.

 Parce que « stériles », conditionnés? Sans doute est-ce sa pensée. Je vais pas extrapoler, juste observer. Et ça tombe super bien: la dernière parcelle vient d’être vendangée, la voilà qui rentre. 271Dernier jour, après cinq semaines de vendanges, cinq vendangeurs. Pour en arriver à obtenir, quoi… trente fûts? A tout casser.

Les rendements sont microscopiques: un hectolitre et demi/ hectares, deux  en criant fort. Cinq une très bonne année.

Sauternes, c’est la pourriture.

Problème: la noble, celle qu’on l’en veut peut aussi être grise ou acide. L’acide  a fait son apparition il y a peu sur le vignoble, comme en Alsace, ou en Suisse. Les raisins sont « piqués » sur pied, foutez-moi votre tarin là-dedans, c’est impressionnant: du raisin encore en grappe qui sent le vinaigre. La difficulté? La même grappe peut être pourrie acide ET pourrie noble.

251

Pas bien

252

Bien

Pourquoi? On recherche les causes, rien n’est clair. On pointe un certain produit, anti-mycosique, épandu par quelques domaines. Le botrytis est un champignon, aussi. Est-ce que ce produit l’aurait fait dégénérer? Est-ce la pollution? C’est pas clair.

Le résultat est là: il faut trier, espérer ne pas être trop touché, accepter de produire peu, très peu.

Revenons à notre vendange: elle va être pressée, sous mes yeux.

Là-dedans. 277Des presses comme ça, on en a tous vu, pour peu qu’on aie un peu traîné dans les vignobles. En général, elles ne fonctionnent plus. Celle-ci, récupérée d’un client, Dejean l’a restaurée avec l’aide de son père, repeinte, remise en fonctionnement. Il reste encore un peu à faire, mais elle fonctionne.

On est loin  des pneumatiques. Ici, on fait à bras d’hommes et huile de coude.

Le raisin est éraflé et pompé via le gros tuyau rouge. 283280285288276Une fois tout à l’intérieur du cylindre, on place une toile de jute, puis un « couvercle de bois ». Viennent ensuite des madriers, qu’on place, superposés dans un ordre très précis: pesant chacun un âne mort, il s’agit de ne pas se gourer .

Ensuite, on règle les vis de serrage, et c’est parti. 316

Il faut pousser, puis tirer successivement la barre qui sert à faire pression. 323Ça n’a pas l’air, comme ça, mais c’est un boulot de titan. Il faudra 24 heures, pour tout presser, en revenant à la presse donner un coup de barre régulièrement.

La mise en place, rien qu’elle, aura pris dans les trois quart d’heures. Une débauche d’énergie, de muscles sollicités. Une dépense pas inutile:

Je suis pas fan des presses pneumatiques, je préfère ceci, régler moi-même jusqu’où je vais.

On aurait  pu faire le vin comme ça il y a cinquante ans, cent peut-être. C’est cette dynamique qui l’intéresse. Je crois que j’ai en face de moi un jusqu’au-bout-iste, c’est indéniable. Il ne se contente pas de penser « naturel » pour la vigne, mais pour tout le reste aussi. C’est une économie de moyens, certes, pas d’énergie, mais c’est surtout une question de cohérence.

Le jus tout juste pressé, un verre et paf, dans le tarin, de l’exotique, en bouche du sucre et un bel équilibre. On est très très loin de ce que sera le vin, mais c’est une idée.

De toute façon, faut pas être pressé: il va l’élever minimum 4 ans, peut-être 5, ou 7. Ce n’est qu’une observation, et ça  a l’air paradoxal, mais je remarque que les vins « natures » sont sans doute ceux qui ont besoin le plus de patience.

Je mets « nature » entre guillemets, parce que je ne l’ai pas entendu prononcer ce mot une seule fois. Biodynamique, oui. Sans intrants. Oui. Nature, pas une.

Et le  soufre?

Depuis un moment, je lis des choses sur le soufre natif.

Celui-ci, issu des volcans ou de l’extraction des mines est différent de celui qu’on utilise en général en vinification, qui lui est issu du pétrole.

Ses défenseurs pointent sa non-dangerosité pour l’humain, son « naturel », …

Ses détracteurs dénoncent ses conditions d’extraction et sa richesse en arsenic, notamment.

C’est bien évidemment la première question que j’ai posée, on est nombreux à avoir vu les pauvres indonésiens trimer à extraire le soufre du volcan.

Ceux qui disent ça prouvent leur méconnaissance totale du sujet. Le soufre natif que j’utilise ne vient pas de là, mais de carrières d’extraction où tout est mécanisé. Quant à l’arsenic, il suffit de le purifier. On a recherché avec un ami, le meilleur moyen de le faire, et on y est arrivé, je crois. Mes vins sont stables, mais ils restent vivants.

Tout ça méritera d’être approfondi dans un prochain billet, avec des échos différents. On s’y repenchera.259

Pour résumer,  parce que ce billet finit par fourmiller de questions, d’hypothèses, et de brol partout: Dejean fait donc des vins qui lui ressemblent, selon une conviction forte. Il s’en donne les moyens. il ne craint pas grand chose, ni de vendre hors appellation, ni les acidités volatiles assez hautes en début d’élevage

Elles baisseront avec le temps, c’est pour ça que j’élève sur du long terme.

J’ai mis du temps à me remettre de cette rencontre, et à la mettre en mots. La somme d’information, la personnalité atypique, tout ça était compliqué à retranscrire. Je ne regrette pas d’y etre allée. J’ai vu, pas forcément toujours tout compris, ai ébranlé certaines de mes certitudes. Oui, on peut faire du vin de mille et une façons, pourvu qu’on le fasse sincèrement.

Les vins de Rousset-Peyraguey sont rudement solides, intéressants, et pas le moins du monde je ne leur ai trouvé les défauts parfois évoqués de ci de là.

Dernière anecdote, qui  reflète un peu de la personnalité du gaillard, alors je vous le pose ici.

Chaque fois que j’ai photographié un vigneron, ou une vigneronne, en leur demandant la permission, je les ai senti tous, à des degrés divers mal-à-l’aise, empruntés, timides. Jamais aucun n’a paru tout à fait content, ou juste décontracté du moins au début des prises de vues.

Avec Alain Dejean, ça n’a pas du tout été la même mélodie: si ça le dérangeait, il n’en a absolument rien laissé paraître. L’animal sait où il va, ce qu’il veut, et comment il l’obtiendra.

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10 réflexions sur “Rousset-Peyraguey, l’ilot pirate

  1. Bel article. Ton juste. Propos pertinent.
    Je regrette juste que le bonhomme n’aime pas les cavistes… Tu lui as demandé s’il avait un tarif pro?.. 😀
    Pour continuer l’enquête sur le soufre natif et sa « purification », je me permets de te conseiller de contacter Philippe Gourdon, Château La Tour Grise. Tu peux même dire que tu viens de ma part. 😉

  2. Nous aurions pu nous croiser chez Alain Déjean car j’y suis allée aussi en fin de vendanges, avec des amis de Jerez. Deux heures passionnantes et des vins sublimes. Laissé tout de même 2 verres pour les goûter, et surtout avoir son avis. Hier, coup de tél, il ne goûte pas mais les verres lui ont plus. Histoire d’ondes, ressenti….. je lui en ai laissé une trentaine pour les portes ouvertes de ce week-end. C’est un vrai honneur de pouvoir servir ses vins somptueux et sensuels. J’attends les avis des clients avec impatience. Rousset Peyraguey, LE château à visiter impérativement en bordelais. Hors normes mais tellement authentique.
    Sand, dommage, si j’avais su, nous aurions pu faire un tour chez Stéphanie Roussel. Une autre fois. Merci pour ce bel article, j’adhère 100%

    Isabelle – Unitverre

  3. Quel beau récit !
    Et si il (re)donnait envie de boire des liquoreux, trop délaissés des amateurs et des néophytes ?
    Il permet en tous cas de mettre en lumière la difficulté de produire ce type de vin et l’engagement que la biodynamie implique ici.
    J’ai aussi appris en lisant ce billet et, même si je suis totalement incompétent en vinif, la philosophie du travail pose (les bonnes) question.
    Et – n’est-ce pas le but ? – ça donne vachement envie de le goûter ce vin !
    Il a l’air d’avoir la gueule du géniteur et ça ne peut que plaire. 😉

  4. Quel dommage quand même d’arriver jusqu’aux vendanges pour malaxer la récolte avec une horrible pompe au cul de la remorque et de comprimer le tout dans un tuyau d’où sort une bouillie peu photogénique. « Petit » détail qui tue dans l’enchainement des étapes du traitement des raisins. Des fois, à être trop la tête dans le guidon, le producteur semble ne pas voir l’évidence sous ses yeux.
    Il faudrait juste supprimer cette étape pour faire faire un grand pas à l’humanité.

    Monsieur Déjean a été invité il y a deux ans à présenter son approche (en particulier le soufre volcanique) lors de la matinée des œnologues à Gradignan.
    Tout le monde ronflait depuis le matin tant les interventions étaient passionnantes mais là ! Ca nous a réveillés ! C’était couillu de programmer une telle intervention, un sacré pavé dans la mare.
    Genre qui te fait moins regretter d’avoir perdu ta journée.
    Quand tu l’écoutes, tu n’as qu’une envie : adhérer à son discours, croire à ses certitudes et surtout découvrir ses vins !

  5. Pour tout dire, fan des bonnes et moins bonnes années.
    Et Alain Dejean a une faculté qui impose le respect. Il fait avec la nature, il ne cherche pas à la contredire.
    Et puis il y a une vraie histoire, celle d’hommes pas celle d’un marché, pas celles de financiers qui au bout du compte exploitent leur vigne comme ils le font de leurs avoirs.
    Et enfin, il y a cette capacité à tester, chercher sans relâche à faire plus élégant, plus rugueux, plus humain.

    • Il faut savoir que Alain Déjean ne goûte ses vins que dans leur état jus de raisin puis au final de leur élevage, soit 7 ans après. Savamment, il sait comment il procèdera pour chacun d’eux, leurs laissant cependant la liberté de s’exprimer. Ses vins sont uniques, et déclenchent une appréciation plus que sensorielle.

  6. Pingback: Domaine Rousset-Peyraguey (Sauternes) | Ποδήλατο καφέ - podilato caffè- (bicicletta caffè, bicycle cafe, bisiklet kahve, bicicleta café, café vélo, قهوه دوچرخه , 自行車咖啡, бицикл кафа )..................... Λι

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