Les closeries, sans s’faire mousser*

390Aujourd’hui, c’est particulier. Le vigneron est une femme! Plutôt deux fois qu’une, même. Un duo de vigneronnes, ça ne court pas forcément les rues (ça préfère arpenter la vigne).

Je ne sais plus comment j’ai eu des Closeries des Moussis sur le bout de la langue, j’ai égaré la source. Peu importe: j’ai aimé leur vin, et ayant discuté avec une des deux au moins, j’ai supputé qu’aller les voir, chez elles, serait une bonne idée.

D’abord, les Closeries commencent par un étonnement: quand on rend visite à un vigneron, le paysage est toujours un peu le même. On chemine entre les vignes, et au bout du bout d’un village perdu, dans une allée caillouteuse -on prie pour ses essieux- on le trouve campé.

Sauf que, le chai des Moussis est en plein cœur d’une zone résidentielle. Allées proprettes, pavillons, on pense s’être trompé de chemin, limite Wisteria Lane. Heureusement, un pressoir et quelques indices du genre indiquent que c’est bien là.

Puis y a Laurence, qui apparait, loin de la desperate housewife.

On se dit bonjour, oui, on était un peu perdus, mais ouf on a trouvé, si on allait voir la vigne?

Comme on s’en doute, elles ne sont pas planquées ici, mais à quelques kilomètres. Pas d’un seul tenant. Laurence propose d’aller voir la mémé. Je signe.

Des vignes pré-phylloxériques, complantées, ça a de quoi aiguiser ma curiosité. Et plus encore, la façon dont elle en parle. Dont elle la personnifie.

C’est interpellant: Laurence est un petit bout de femme un peu timide, rudement énergique, mais quand on l’entend parler de la vieille vigne de Baragane on sent tout l’amour qu’elle a pour ce bout de parcelle et les raisins qui y poussent.

Ce n’est pas « une vigne », c’est la mamy, la mémé, la vieille un peu caractérielle. Celle dont on marcotte les pieds, pour lui éviter les trous dus à l’age. Celle qu’on bichonne, mais avec un  peu de distance. Parce qu’elle doit aussi vivre sa vie. En arpentant les allées, je suis curieuse de voir si tout ça se ressent dans le vin. Parce que, de mémoire, c’est la première fois que j’ai vraiment l’impression qu’ici on n’est pas juste dans un lien de récoltant-récolté. Il y a une dimension impalpable, un peu comme un coup de foudre amoureux, une relation intangible entre nature et humanité.381

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une marcotte, c’est une branche, plantée en terre, qui prendra racine à son tour. Un système de reproduction mère à droite-fille à gauche.

Woulala, je fais de grandes phrases, mais c’est difficile de décrire à quel point j’ai senti dépasser le cadre habituel. La mémé, donc, c’est un joli foutoir, puisque plusieurs types de raisins- les incontournables cabernets et merlot, mais aussi malbec, carmenère et petit verdot- sont plantés (complantés) au petit bonheur la chance sur la parcelle. Laurence y laisse l’herbe pousser, histoire de donner plein de vie, les ceps en ont vu d’autres. Elle y récolte tout ensemble, avec des maturités différentes selon les cépages, et pourtant tout s’équilibre. Le caractère de la mémé…382386

Peu à peu, on voit d’autres espèces apparaitre, d’autres pousses. Le vivant se réapproprie la parcelle.

Rien n’est magique, évidemment. Le vin, le raisin avant ça, c’est beaucoup de boulot et de soin. Mais certaines choses ne s’expliquent pas: y a des coups de foudre pour des lieux, des histoires, qui donnent un supplément d’âme.

Et le voisinage? Si la vigne ici est bio, à coté on traite.

Mais le voisin est très respectueux, il fait attention, d’ailleurs souvent il « oublie » le dernier rang.

Laurence peu à peu se détend, son sourire se fait un peu plus grand. On va faire un détour. Après la mémé, un autre personnage de la vie de Laurence. Big smile.

clo

Ils sont quelques-uns à travailler avec un cheval. De trait, robuste, celui-ci est capable d’abattre un beau boulot. Plus léger qu’un tracteur, compactant moins les sols,  même si là, il est un poil dodu le dada, on peut lui demander d’aller vite ou lentement, selon qu’on attende force ou précision. Petit inconvénient: un cheval, pour être bien, c’est six heures de travail par jour. idéalement, trois le matin, trois l’après-midi. C’est donc quasi hors de question sur une grosse exploitation: les moins de deux hectares des Moussis, ça le fait. On ne s’étendra pas sur les apports poétiques d’engrais de la bête.

En revanche, une dimension qu’on oublie parfois, c’est le rapport entre cheval et vigneron(ne).

Moi, je suis la plupart du temps seule à la vigne, c’est long. Mais avec Jumpa, c’est plus agréable: je me sens moins esseulée, il est là, je peux communiquer.

On laisse Jumpa dans sa prairie et on file au chai. Tout petit, mais fonctionnel.407

On fait tout ici, on vinifie, on élève, on stocke. Du coup, tout est déplaçable, on joue du trans-palette et on modifie l’agencement selon les besoins. L’idée c’est de bosser petit, peut-être, sans trop de moyens, mais convenablement.

D’où ce curieux cube.404

On a pensé rationaliser. Un chai manquant de place, on essaie d’y utiliser un maximum l’espace. D’où le cube, qu’on peut empiler. Les joints métalliques, parce qu’uniquement bois, c’était trop compliqué. On aurait aimé développer le concept, le vendre en série, une fois amélioré:ça ferait baisser les couts, ça rencontrerait sans doute les besoins de vignerons comme nous, sans trop de sous ou de place.

Sacré projet.

Elles ne manquent pas de culot, les nanas, font un pet’ nat’ « spoum » dans une région finalement assez tradi. Il n’y a plus du millésime précédent, et celui-ci est en cours, je ne pourrais donc pas gouter. Arf.

Je me console en matant le fut où sont rangées les jolies baies de Baragane, la fameuse mémé de tout à l’heure. Surprise.412

Laurence se penche, écoute.

Elle est repartie!408

Hé oui, ça fermente, et bien dis donc.

Je croque dans un grain: qui n’a jamais tenté ça doit expérimenter une fois. La fermentation se passe à l’intérieur de la baie, qui dit fermentation dit gaz carbonique. Vous avez tout compris, le raisin est plein de gaz. Rigolo. On va la laisser finir sa fermentation tranquille, elle vit sa vie, mémé.

Il est temps de gouter aux vins: les jolies étiquettes me font sourire.

Je tente un « c’est très féminin, non? ».

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Laurence part au quart de tour.

Ha non, justement, moi qui pensais que vous étiez loin de ces co….ies.

C’était pour la taquiner, j’avoue. Il n’empêche, les étiquettes sont à la fois sobres et élégantes, j’adore.

On goute un petit plaisir, du Virevolte 2013, cuvée épuisée. C’est bon, gourmand, simple. Du frais, du virevoltant quoi.

Petit à petit, la personnalité de Laurence se dessine: du caractère, mais une immense sensibilité. Il me reste à voir l’autre partie du duo pour comprendre tout à fait ce qui se joue ici, mais Pascale est encore au travail, au lycée agricole. Maitre de chai là-bas, avec la volonté d’être ici, à temps plein. Mais la réalité économique étant ce qu’elle est… Déjà, pour Laurence qui est ici à plein temps, c’est compliqué. Règles en vigueur dans cette partie du médoc, il faut posséder au minimum 3 hectares et demi pour avoir droit à une retraite, et aux avantages sociaux. Ce n’est pas le cas, et ne le sera probablement jamais: plus de surfaces, ça suppose déjà pouvoir acheter plus de terres, première difficulté. Pas trop loin les unes des autres, pas trop chères, correspondant à ce qu’elles veulent. Ça suppose aussi bosser autrement, agrandir le chai, déménager? Elles n’en ont pas envie, pour un tas de raisons.

Mais voilà Pascale. 418421

Un duo se forme souvent dans une complémentarité. Pascale s’éclate en technique, Laurence le fait remarquer.

Tu causes bien, dis donc.

Une intuitive, l’autre plus scientifique? Ce serait un peu trop simple. Je crois qu’elles ont simplement une façon identique de voir les choses, et qu’elles y apportent chacune leurs solutions ponctuelles, selon leur points forts.

Les Closeries 11 et 12 font montre d’une belle fraicheur, d’une sensualité tout en finesse, on sait juste que ce sont des bébés. Re-buvons ça dans quatre, cinq ans, leur potentiel s’exprimera mieux.

J’avais écrit ça, à propos du 2011, il y a quelques temps. J’en pense pas moins.

Au nez, j’y ai retrouvé un terrain connu: le cabernet sauvignon bien présent, on est, on ne saurait pas le nier en plein bordelais. Pas massif, pas monolithique. Y a à la fois du fruit, un léger grillé, comme un voile de fumée. C’est Mastroianni derrière sa clope, y a de la séduction feutrée là-dedans.

En bouche…

En bouche c’est une danseuse orientale. Voluptueuse, à la chair un peu grasse, mais lisse. Elle ondule doucement, et paf, le premier voile tombe. Au fur et à mesure de ses oscillations, voile après voile, le fruit se met à nu et paradoxalement rajoute de l’intérêt. On a  envie à la fois de croquer et d’être caressant, de prendre ses distances pour mieux savourer et de se jeter dessus.

Bref, c’est bon!423

Alors que voilà la terrible Baragane. La mémé qui dépote: c’est suave, fin, avec néanmoins un sacré caractère, les tannins sont polis, discrets mais présents, y a un peu de sauvagerie maitrisée. Comme à la vigne, où la nature s’exprime, fait loi. Cette mémé, elle est beaucoup plus jeune que son age: une volcanique, une tempétueuse, déguisée en vieille qui cheviotte. Une putain de bonne femme qui fait ce dont elle a envie, séduit, vous a au creux des mains, vous attrape le cœur et tout entier. Un vin qui  cause fort mais juste. On ne peut pas rester indifférent, c’est certain.

J’ai un gros crush. Je crois que je l’aime aussi, cette mémé. Y a une tendresse infinie dans leurs mots, à elles, pour en parler. La mémé. Elle me manque un peu déjà.

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passion « mains de vigneron(ne)s »

Je vous avais dit que c’est une histoire de femmes, non?

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