C’est pas l’amer à boire*

*ou peut-être que si en fait

Quand j’ai commencé à étudier le vin, j’ai surtout commencer à étudier mon propre rapport au goût. A m’observer, d’un peu loin, parce que c’est nécessaire. Je me suis vue aimer les vins très (trop) riches, avec une matière hyper-dense, je les ai aimés très fort ceux-là. Je tendais mon verre pour n’importe quelle syrah extraite à donf, pour une grenache confiturée. J’aimais ça. Plus c’était mastoc, plus ça m’impressionnait. Comme jeune on fantasme sur un torse musculeux avant de préférer la tendresse des hommes, ce petit renoncement de la chair qui plisse légèrement, qui se tend un peu trop, ces creux et bosses émouvants.

Puis j’ai lu, encore et encore. Oh, des bouquins chiants à s’en décrocher les mâchoires  des résumés, des détaillés, j’ai appris par coeur toutes les appellations françaises, bien sûr, et allemandes, et autrichiennes, et australiennes, d’Afrique du Sud? Oui, aussi. Faute de moins rencontrer ces vins-là au fil des ans, j’en ai oublié les trois-quart. J’ai bouffé de la théorie, avec un appétit vorace. Je voulais tout savoir, sur tout, très vite. Que rien ne m’échappe.

En parallèle, mon palais  lui aussi bouffait du tannin, du sucre, des équilibres, du rouge, du blanc, du rosé. Vorace.

La voracité est une qualité de jeunesse: elle permet de s’ouvrir à tout. Un peu n’importe comment, c’est vrai. De façon désordonnée, oui, mais il en restera toujours quelque chose.

Mon appétit est resté, ma curiosité aussi: seulement ces deux-là ont fait un constat. Ils ne seront jamais satisfaits. Le vin est une chose trop mouvante pour prétendre qu’un jour on en a fait le tour. Penser ça, c’est déjà faire le premier pas vers lui: pas de honte à avoir, jamais, devant personne. Quand on ne sait pas, et bien on apprend! Il suffit de trouver le / la personne bienveillant(e) qui acceptera de partager. Même maladroitement, même avec ses propres biais: on n’est pas obligés d’ingurgiter tout comme des leçons forcées.

On a toujours droit aux surprises, aux (dés)enchantements. On tombera toujours sur quelqu’un qui sait mieux, qui dit mieux, qui écrit mieux. Parfois, c’est même notre propre corps qui se met à jouer les félons.

J’ai observé mon goût, au fil des années: si j’aimais les costauds, les sévèrement burnés, j’en viens à leur préférer de plus en plus des vins moins charnus mais plus frais. Un autre genre. Et à aimer l’amer.

Quand l’amer monte, je n’ai plus honte: j’aime. J’aime, oh oui, cette petite crispation, cette vibration en fin, en fond de bouche, parce qu’elle me fait frissonner. Elle me fait dire encore, elle m’autorise, mieux que ça elle m’encourage à me resservir un verre.

L’amer, ça me fait bander. Pas n’importe lequel, évidemment. Il faut qu’il soit une touche, une ponctuation. Il faut qu’avant lui le vin ait des choses à raconter, à défendre. L’amer, ça doit être ce petit supplément, ce noyau de cerise qu’on suce en fin de course.

Et c’est quelque chose que je n’aurais pu apprendre nulle part, qu’en faisant confiance à mes sensations.

Et l’étude, alors? Et les bouquins, et les livres, et les magazines, et les lectures sur internet, et les gens, les rencontres, et arpenter le vignoble, et faire les salons, …

Tout ça forme un tout, un gloubi-boulga où il est bien difficile de dépêtrer ce qui est indispensable de ce qui ne l’est pas.  Même des lectures les plus chiantes, on tire quelque chose. En écrivant, aussi. Parce que revenir sur un vin, essayer de le décrire, qu’on utilise le langage un peu codé des critiques ou qu’on fasse appel à d’autres phrases, d’autres musiques c’est formateur.

Apprendre, il faudrait ne jamais cesser d’apprendre. Pour relier. Lire Huysmans, c’est mieux entendre Gainsbourg, mieux comprendre Houellebecq. Le vin, pareil. Goûter, ce n’est pas seulement la sensation physique. C’est aussi faire corps intellectuel avec tout ce qui compose le vin, terroir, hommes, climat, technique et paramètres moins tangibles.

Bander! Ce n’est pas vulgaire, ce n’est pas trivial: c’est tout sauf ça. Le vin, c’est fait pour. Qu’on en parle, qu’on le partage, qu’on le boive ou le déguste, il doit faire bander. De la tête, du coeur, du ventre, du slip.

Je suis en train de perdre des lecteurs, là, qui doivent se frapper la poitrine ou se jeter du haut d’une chaise (faut pas déconner, hein).

Parlons pif: deux vins. Et tout d’abord une syrah.

L’amour-haine avec la syrah, c’est quelque chose. Je lui en veux maintenant, quand je la croise trop massive, trop brute, trop vulgaire. Too much.

wpid-img_20150121_211747.jpg

Au nez, on s’croirait dans le vestiaire ancien chic d’une boîte de nuit pour quadra, malbo et longues dunhill sur rythmes syncopés d’un disco nostalgique. Ça part bien. Y a une ambiance, j’aime ces vins qui savent créer ça, qui en appellent plus à des images qu’à des mots, un peu sauvageons. En bouche, la fumée, le beat sourd, qu’on percevait s’accentuent. Puis y a cette tentation en long, sombre, le fruit un peu moins éclatant peut-être, un peu moins insolent. On mord dedans tout de même. C’est bon. L’amer lave la fin de bouche, on finit avec lui dans un slow démodé, toutes lumières éteintes.

Le domaine du Clos de la Bonnette est un petit vignoble de 1,5 Ha en cours en plein cœur de Condrieu, cette cuvée-ci est une 100% syrah. J’oubliais: c’est bio. 

Autre donzelle, autre âge, autre caractère.

wpid-img_20150122_220856.jpg Une syrah acoquinée à de la grenache. Le nez te fout une grosse claque: on se risque sur le bizarre, le sauvage, y a de l’animal mouillé là-dedans, pas spectaculaire mais tapi. Ca engage pas, limite on causerait bien à une autre. Puis, quand même, on se laisse tenter… et happer. La bouche étonnamment virevolte: la danseuse boiteuse se révèle avoir encore tout son charme, et bam, sautille, claque, frappe des mains et des pieds. Un fruit noir, une perle: une olive.  La finale elle te la baffe en pleine tronche: amère. Vraiment. La fille que t’a beaucoup aimé et qui n’a jamais rappelé. Cet amer-là. Sauf que lui c’est le meilleur: parce que quand tu chiales sur la fin, tu revis le plus beau, la danse.

Terres des Chardons est un vignoble de neuf hectares situé en AOC Costières de Nîmes et dirigé par la famille Chardon. Les vins produits sont bio depuis 1987 et en biodynamie depuis 2002: l’assemblage est ici composé de 60 % de syrah, le reste de grenache, millésime 2009. De mémoire, c’est Jérome qui a conduit ce millésime. 

Je n’aurais sans doute pas du tout aimé ces deux-là, il y a quelques temps. Maintenant, je les apprécie. Le vin, plus encore que le savoir qui permet de le décoder vraiment, c’est aussi un formidable explorateur de soi-même. On se découvre, chaque fois un peu plus.

Plus on sait, plus on peut se défaire de ce qui nous encombre. Plus on touche à l’essentiel: la gratitude.

Publicités

5 réflexions sur “C’est pas l’amer à boire*

  1. Parlons peut-être des amer plutôt que de l’amer, tant ils sont divers. Entre celui qui trahit une sous-maturités et l’autre qui parle caillou, par exemple. Celui qui va heurter et celui qui va soutenir, souligner élégamment.
    Pour le reste, c’est ce chemin que nous faisons tous, cette constatation aussi: « Le vin est une chose trop mouvante pour prétendre qu’un jour on en a fait le tour. Penser ça, c’est déjà faire le premier pas vers lui: pas de honte à avoir, jamais, devant personne. Quand on ne sait pas, et bien on apprend! » Ceux qui ne veulent pas apprendre, les ignorants et fier de l’être, les réfractaires à la curiosité sont condamnés à la médiocrité, voire à la petitesse, plus encore que nous qui ne sommes pas bien grands.
    Sinon, pour le reste, tu n’a pas peur d’effrayer le lecteur avec tous ces mots polysyllabiques et ces noms d’auteurs de livres, ils vont tomber de la chaise, comme tu dis, Sandrine! En plus, ça fait écrit, ça fait vieux…
    Pour ce qui est de la bandaison, Marie-Louise Banyols raconterait beaucoup mieux que moi une histoire qu’elle a vécue il y a une grosse dizaine d’années avec la dame dont je parle dans ma chronique du jour, laquelle dame avait, au bout de longues palabres réussi avec un client, réussi à fourguer une bouteille rare en affirmant qu’il était « orgasmique ».

  2. Mieux comprendre Houellebecq..?
    Y faut lire la critique du Monde ds livres. Soumission n est pas un livre dérangeant. C est juste mettre le doute et le why: la merde dans la tête des gens, parler a leur bêtise et non s’adresser à leur intelligence.
    A boycotter avec ou sans amer!

  3. J’aime les amers qui désaltèrent, qui affichent une certaine noblesse. Je me souviens d’une anecdote racontée il y a quelques années. Le grand Monsieur de Pétrus louait ces amers qui se font attendre en dégustant un vin. Il les encensait comme une fin en soi, un objectif à atteindre en produisant un vin. Malheureusement, il déplorait le rythme trop soutenu des dégustations des critiques. Ils passent au vin suivant avant d’avoir perçu ces amers. Et manquent de ce fait certains grands vins qui n’éblouissent pas uniquement pas leur sucrosité et leur boisé. La di-ges-ti-bi-li-té. Souvenez vous en.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s