Éloge de l’ivresse

Je m’adresse à toi, indigne traîne-savattes, pousse-la-soif, toi qui n’as pas hésité dans une espèce de frénésie propre à la jeunesse ou aux inconscients (pléonasme) à te murger la gueule bien proprement. Enfin, proprement c’est peut-être un abus de langage parce que bien que la saison de la galette soit passée…

Tu as vidé des verres cher bois-sans-soif et plus que de raison. Jusqu’à tituber, jusqu’à redéfinir le concept de phrases: leur préférant des litanies plus colorées, des onomatopées dont seuls tes compagnons de ripaille ont la clé.  Un langage d’enthousiasme et de philosophie zébrante.  

Tu as ri, de manière outrancière, montré tes dents à la face du monde et parfois d’autres parties de ton anatomie mais ceci te regarde.

Tu as l’espace d’un instant oublié qui tu étais, comment il convenait que tu te tiennes, comment il était entendu que tu parles, ries, vives.

Alors tu n’as pas senti les regards, sur tes épaules tombantes et ton rire trop gras.  Tu n’as pas vu, que là, plus loin, pendant que t’amusais avec les copains, pendant que tu te prenais un autre canon, et santé la santé surtout, y avait ce sobre comme un menhir, statue du Commandeur qui portait sur toi un regard lourd comme un parpaing de jugement.

L’humour est une chose trop sérieuse que pour être confiée à n’importe qui, il en va de même de l’ivresse.

L’ivresse n’est pas l’ivrognerie, tu le sais bien.  Cet écart là, celui qui te voit maintenant la tête dans le fion, un anti-douleur se dissolvant en tourbillon dans ton verre tu sais bien qu’il est exceptionnel. Ton corps t’as montré ses limites, mais c’était bon, une fois de ne plus les sentir, de se désengoncer, de penser juste aux rires, aux copains, à ce poulsard- ou c’était du trousseau ?- bien frais qui coule dans ta gorge.

Et là, t’es pas fier mon gars.  T’es pas fier mais tu ne regrettes pas non plus.  Tu te souviens – privilège de la gueule de bois, les flashs nostalgiques- de madame Damerys et de ses cours de latin.  Libation. Libations. L’offrande… tu sais avoir lu qu’en certains coins de l’Afrique on les pratiquait aussi. Il te semble qu’au Pérou ou au Chili, ou peut-être les deux on parle de pacha mama, l’alcool honorant la déesse terre. Le vin répandu, comme un remerciement des bienfaits qui te dépassent.  Des sourdes colères aussi. Un geste pour tout ce que tu ne comprends pas, n’explique pas.

Oui, l’alcool qui t’a déshydraté le cerveau, celui qui te rend nauséeux ce matin, il est aussi un don de la terre, un cadeau qu’on lui retourne parfois, parce qu’il a une capacité de destruction terrible si l’on n’y prend pas garde – chaque médaille a son revers- mais il rend les Hommes joyeux, heureux, et adoucit les contours.

Tu rumines tout ça, le médoc dissous dans ton eau minérale.

Plus tard, quand tu seras un peu plus clair, quand l’obscurité de ton encéphale ne sera plus que gris clair, tu voudras peut-être te laver gentiment la bouche, de tes péchés.

Et si tu y retournais, à la terre? Pas la fange des culs-terreux, non, la belle terre où les racines plongent dans l’argile et le calcaire.wpid-dsc_0575.jpg

Tu pourrais, un verre de ce jus clair, brillant sous tes yeux fatigués.  Ca requinque. Puis t’y plongerais le blaze: du tilleul, du délicat, un peu de citrus, pour peu ça te rappelerait le cou frais de ta maman le matin, encore tout humide de la douche. Maman finit de se maquiller, toi tu l’observes. Toutes ces machineries de femme, bâton de rouge et cils papillons.

Détente. C’est bon de penser à ça.  Et t’avales: fraîcheur sur la langue, frissons partout. De nouveau l’esprit vagabonde.  C’est ces matins de presque printemps, buée sur les fenêtres et dans tes yeux, tu sais que quand tu iras courir dans l’herbe comme un poulain un peu con, tu sentiras la rosée sur tes mollets. Le citron te remplit la bouche, la pomme aussi, avec ce goût de fleur et d’herbes, comme si t’avais bouffé ton rêve. ‘

Ce matin, t’étais vieux comme le monde. Ce soir, t’ as cinq ans pas plus.  C’est le vin, qui t’as fait voyager comme ça.  C’est ce bergerac qui te fait comprendre.  Ivre, ou non, dans la mesure ou dans l’excès, il te procure des émotions.

Et nom de dieu, c’est putain de bon.

Gaia est un bergerac blanc sec, composé à 80% de sauvignon, le reste de muscadelle. Élevé en barriques.

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4 réflexions sur “Éloge de l’ivresse

  1. Merci beaucoup pour ce joli article. Cela me rappelle quelques souvenirs doux-amer. Doux le soir, amer le matin.

    C’est parfois difficile de se pardonner ces écarts dans notre société où il faut toujours être tiré à quatre épingles. Merci d’avoir rappelé que parfois on avait le droit de ne pas être des gens bien comme il faut.

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