Chefs: la mayo n’a pas pris

Hier matin, j’apprenais avec stupeur qu’une nouvelle série française avec Clovis Cornillac en vedette et tournant autour de la gastronomie allait être diffusée le soir même.

Toute la journée, j’ai essayé d’imaginer à quoi allait bien pouvoir ressembler le bouzin: un chef, une cuisine, brigade, commis, sans doute quelques éléments de suspense, et des dialogues.

La cuisine est à la mode: c’est un fait. On ne compte plus les émissions qui tournent autour. Il était inévitable qu’un projet comme ça naisse.

Forcément, je voulais être devant ma télé (parce que derrière, on voit moins bien).

J’ai loupé les premières minutes, obligations familiales oblige. Mais je pige vite l’intrigue: le Chef, Clovis, doit impressionner un gars (ndlr: le patron du resto) et il cherche avec sa brigade une recette pas piquée des vers (ça c’est le casu marzu).

Mais attention, il ne veut pas juste assembler des aliments dans une assiette, il veut faire une « cuisine de l’émotion ».

Il enquête donc sur le type, découvre qu’il a épousé trois femmes, dont une morte d’un AVC le soir de ses noces. Clovis décide d’utiliser cette grande émotion et de lui faire revivre dans le plat. Musique mélo et révélation: il faut lui faire boire du barolo et cuire un oeuf.

Vous avez bien lu, un oeuf, car et je cite:

« C’est un plat à vous crever le coeur ! »

Lol.

En aparté, moi c’est l’association oeuf-barolo qui me fait un peu crever, mais soit.

Parce qu’on est dans un restaurant gastro et qu’il faut pas déconner, le Chef veut de la truffe d’Alba. Mais personne n’en a.

Pourquoi? Sans doute que ce n’est pas la saison. En terme de cuisine, ne pas respecter la saisonnalité c’est grave. Pour le scénario, ça permet d’ ajouter du suspense: bon, c’est pas la cohérence culinaire qui l’emportera.

Clovis trouve assez rapidement un intermédiaire plutôt interlope (ça se voit, il est habillé en noir) qui au fond d’une ruelle lui promet une véritable truffe d’Alba « poussée au pied des vignes de Barolo » (sic).

C’est connu, on récolte la truffe au pied de la vigne: vignerons, je serais vous, je retournerais mes parcelles hein.

Un deal est vite conclu: une bouteille de richebourg 1975 et six mille euros en liquide. Le prix de la détermination se monte à dix mille, prenez-en de la graine.

On passe en cuisine, où on découvre un autre personnage clé, aka un-jeune-petit-con-tout-juste-sorti-de-prison-et-qu’on-a-foutu-dans-la-cuisine-pour-le-réinsérer-mais-on-va-vite-comprendre-que-c’est-le-Chef-qui- l’a-voulu-chez-lui.

Ouf.

Pour peaufiner le portrait de notre Jean Valjean-cuistot, on apprend également qu’il a perdu sa mère quand il avait sept ans.

Pauvre chou à la crème.

Il n’a bien sûr pas envie d’être là, mais twist à l’américaine, il se révèle incroyablement doué pour cuisiner.

C’est là qu’on capte un truc: les scénaristes ont tout piqué à Ratatouille!

Premier gros indice: là où Linguini l’orphelin était guidé par un rat, le cuistot malgré lui est aidé par le fantôme de sa mère dans une scène au ralenti.

La scène au ralenti dans la série française indique qu’on est dans un rêve, ou l’émotion. 

Mais l’oeuf est prêt: il est temps de le faire déguster au grand patron.

Passons sur le fait qu’il soit désormais au moscato, et que les mouillettes à la truffe d’Alba soient recouvertes de truffe noire (WTF).

Deuxième élément Ratatouille: le Patron, sombre et mince, goûte au plat et se retrouve instantanément plongé dans ses souvenirs douloureux.

Scène au ralenti, musique mélo, comme ?

Exact! Comme Ego retrouve la cuisine de sa maman et l’extase.

Le Patron applaudit, tout le monde est content, mais il faut bien introduire un élément perturbateur.

Sous les traits d’une femme, évidemment, garce proverbiale censée redresser les comptes (et peut-être autre chose) de la maison.

Ça ne plait pas à Clovis, qui l’envoie chier  l’éconduit et qui tient un discours martial à sa brigade:

« Ceux qui sont pas près à crever pour ça peuvent partir »

(c’était pas sa gueeeeerrrrrre) avant de foutre le feu à la cuisine, une fois seul.

 Fin du premier épisode 

Nous sommes donc de retour au tribunal des divorces   dans une cuisine ravagée par le feu. La garce voit l’occasion de virer le chef, et veut mettre tout le monde en chômage économique. Le Chef refuse: non, lui, il cuisinera!

Les cuisiniers acquiescent : personne ne se demande s’il est bien opportun de cuisiner dans une pièce cramée, ne serait-ce qu’au niveau hygiène, non, YOLO.

Un autre personnage entre en scène aka la-jeune-cuisinière-qui-faisait-des-études-brillantes-mais-a-tout-quitté-pour-la-cuisine-et-un-salaire-de-misère-même-si-elle-est-mère-célibataire-d’un-nourrisson.

Elle commence à craquer pour le cuisinier malgré lui: ça se voit parce qu’elle lui parle en termes élogieux de sa sauce.

Subtilement.

Il faut reconnaître que c’est la qualité principale de la série; la subtilité ahem. Au hasard, la scène du cuisinier asiatique qui s’ouvre dans les vestiaires de son amour pour la France au cuisinier malgré lui. Sous sa blouse de cuistot, il porte un t-shirt I Love Paris, c’est bien la preuve.

« Moi je veux être comme toi, français! Un vrai français c’est quelqu’un comme toi, qui connaît des gros mots se laisse pas marcher sur les pieds. »

L’humour des scénaristes: le français est donc un sale con arrogant.

Applaudissements.  

Plusieurs scènes se déroulent en parallèle: la garce débauche un chef espagnol pour remplacer le Chef, le cuistot malgré lui s’entraîne à cuisiner avec le fantôme de sa mère (c’est Ghost en cuisine, c’te affaire), la jeune cuisinière est totalement sous son charme, cette fois-ci. Preuve: quand elle goûte une bouchée de ce qu’il prépare, elle se retrouve dans un pré fleuri AU RALENTI. Bah oui, c’est la cuisine de l’Émotion.

Le chef espagnol ne fait pas long feu: Clovis le menace avec pas moins de deux haches: le matador s’enfuit.

Mais on est là pour cuisiner les gars!

Brigade en effervescence, dans une cuisine dévastée: mot d’ordre du Chef.

« Sublimez-moi tout ça avec du cru, du nu, du cuit, du sauvage mais surtout de l’émotion. »

C’est beau comme une chanson de Cali.

Les convives commencent à se pointer, les cuisiniers n’ont aucune plaque chauffante en fonction. Qu’à cela ne tienne, Chef déniche un butagaz (qui évidemment est un indispensable de toute bonne cuisine gastronomique WTF) et ils sortent les plats dessus.

Là, j’ai du m’évanouir de rire je crois. J’ai repris conscience à

« Y a un temps pour prendre sur soi et un pour prendre ses aises »

Le bond de Ratatouille au Père Noël est une ordure s’avérant assez violent.

Une dernière scène nous gratifie d’un face à face ténébreux entre le méchant dealer d’Alba, qui n’est s’est pas contenté du cash et du Richebourg mais qui veut on ne sait quoi en plus.

Clovis Cornillac fait son Clovis, et lance un héroïque (ou stupide):

« Lâche les chiens! »

Ce n’est pas une métaphore: dernier clap sur un chef ensanglanté dans le caniveau.

Fin du deuxième épisode.

Alors, alors, qu’est-ce qu’il faut vraiment en penser de cette série française?

Si on aime les belles images et retrouver des têtes connues (Annie Cordy, ou Juliette, au hasard) on fonce. Esthétiquement, c’est pas mal foutu.

En revanche, question vraisemblance et clichés ben…

L’accent est en vérité très peu mis sur la cuisine, l’action pourrait se dérouler dans n’importe quel milieu professionnel, tant les personnages sont attendus et convenus. On voit venir l’action gros comme un immeuble, et on sait d’avance qui couchera avec qui, et qui fera des coups de con à qui.  Bref, chez moi la mayonnaise n’a pas pris.

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11 réflexions sur “Chefs: la mayo n’a pas pris

  1. On se rejoint Sandrine. Pour autant, les quelques avis que j’ai pu voir défiler sur twitter sont assez élogieux.

    C’est délicat, mais si cela peut intéresser des gens à la gastro et permettre aux spécialistes de garder une valeur ajoutée par rapport à cela…

  2. ce n’est pas aussi destroy que vous le dites… Par ailleurs, le Richebourg évoqué est un 1978 (l’un des meilleurs vins que j’aie jamais goûté soit dit en passant) et non 1975 (année ratée en Bourgogne). A chacun ses petites erreurs…

  3. Grippé, j’ai regardé ce premier épisode en pensant que je délirais. Ces effets narratifs grossiers, ces ralentis, ces répliques à l’emporte-pièce, ces « rebondissements » prévisibles 20 minutes à l’avance, cette psychologie digne de la Collection Harlequin, cette scène où la maman morte revient au ralenti avec image filtrée style Barilla pour guider la main de son petit afin qu’il refasse la sauce mélo… Mais non, ma fièvre était tombée, tout allait bien. Alors je me suis dit que c’était une série parodique inspirée des pires sagas de l’été. Et là, j’ai beaucoup ri, en effet. Pourtant, la brave Elise Lucet au JT de 13 h n’avait pas présenté la série ainsi, elle avait mentionné des dialogues « ciselés ». Ça fait peur ! Et Cornillac de lui répondre que la série était aujourd’hui LE format idéal pour raconter une fiction. Bref, j’ai abandonné les personnages à leurs tristes casseroles -qu’ils traîneront longtemps- et j’ai regardé un épisode de Downton Abbey. Certes, les acteurs froncent moins les sourcils que Clovis, mais ils nous proposent autre chose qu’un œuf à la coque à nous mettre sous la dent. Et je préfère Maggie Smith à Annie Cordy.

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