Chefs: la co-scénariste répond

Je vais faire quelque chose que je n’aurais pas cru devoir faire un jour: publier une sorte de « droit de réponse ». Bien que mon blog ne soit qu’un blog, il semble que ce que j’écris ne m’appartient pas toujours, ou plus du tout. Hier, j’ai publié un billet qui se voulait humoristique sur Chefs, la nouvelle série de France2.

Il faisait suite à mon compte-rendu en live sur twitter. En appuyant sur « publier » je ne me doutais pas que le lendemain je recevrais un long mail de la part de la co-scénariste de cette série. Parce qu’elle y explique des choses, de façon claire et précise, parce qu’elle donne d’autres clés pour comprendre cette série. Qu’elle a trouvé très durs les mots que j’ai employés.

Je ne crois pas à une critique 100% objective, mais je crois à l’intelligence du lecteur.

La seule chose sur laquelle je veux revenir, pour que ce soit très clair: je ne cautionne absolument pas une seconde la théorie du complot évoquée dans un certain billet (en gros, France 2 aurait « inventé » une histoire de violence chez un grand chef pour faire la promo de sa série). Si je l’ai relayé, avec un message que j’espérais assez ironique, c’était pour qu’on comprenne bien que je ne l’approuve pas. La cuisine peut, aussi, se révéler le cadre d’une violence gratuite, parfois sexiste. Je l’ai observé, j’en ai -un peu- fait les frais. Elle existe bel et bien, il faut en parler. Jamais, à aucun moment, je ne cautionnerai un quelconque recours à la violence verbale, psychique ou physique dans quelque milieu professionnel que ce soit. 

Mais il faut aussi rappeler à quels points les métiers de bouche, s’ils sont durs, éreintants, usants sont essentiels et pourvoyeurs de belles et bonnes choses, tant culinaires qu’humaines. Ne pas voir que par ce prisme de violence, même s’il est réel. Tellement de plaisirs naissent dans les cuisines de chefs, tellement de bonheurs partagés à leurs tables, il ne faut jamais l’oublier. Voilà, on touche à ça, l’essentiel. La passion. Mon métier me passionne tellement que je voudrais qu’on parle de lui de façon plus-que-parfaite, c’est un tort ou non, à vous d’en juger. Le mail est livré dans son jus, en entier.

 

Chère Sand,

Je n’aime pas beaucoup twitter pour la facilité avec laquelle on s’y emplâtre publiquement sans le filtre d’humanité bienveillante qu’impose une relation normale d’individu à individu. Pour cette raison, je ne souhaite en aucun cas intervenir dans votre fil.
Je suis la co-créatrice et co-scénariste de Chefs, série que vous avez visiblement détesté et c’est bien votre droit. Je ne viendrai pas vous le contester.
Je suis journaliste avant d’être scénariste, j’apprécie la critique lorsqu’elle est constructive, c’est à dire lorsqu’elle est argumentée. Je conçois que twitter ne soit pas le meilleur endroit pour se livrer à cet exercice délicat, qui demande un peu d’empathie avec la matière que l’on traite.
Sans doute avez-vous décidé de détester Chefs avant même d’en avoir vu la première image – c’est en tout cas ce que vous laissez entendre. Pourquoi pas.
Je pense aussi que vous vous êtes installée devant votre télé, twitter à portée de main, pour démonter chaque seconde de ce projet sans jamais prendre le risque de vous laisser charmer par l’histoire. Pourquoi pas.
Il semble qu’en professionnelle du vin et de la bonne chère, vous considériez ces domaines comme un pré carré dont personne ne devrait s’approcher. J’ai un peu plus de mal à comprendre.
Ce qui m’ennuie davantage dans votre entreprise de démolition, c’est qu’elle est aveugle. Vous dites que nous avons « tout piqué à Ratatouille »: ça, ce n’est pas très sympa. Parce que la référence est claire, assumée, voire revendiquée, parce que Ratatouille, qui n’est pourtant pas un sommet de cette vraisemblance que vous réclamez si fort (un rat qui cuisine? hum, ça n’existe pas), est la référence de tous les cuisiniers (nombreux) que nous avons rencontrés, et parce que les auteurs de Ratatouille ont eu l’idée géniale de mettre des sensations en image. Cette idée là est trop belle pour qu’on ne l’utilise pas à notre tour. Mais si vous réfléchissez deux minutes, vous verrez que les scénaristes de Ratatouille ont, eux, « tout piqué » à Edmond Rostand et à son Cyrano, référence aussi clairement assumée et revendiquée que la nôtre.
L’art de la fiction, c’est celui de la redite. Depuis la nuit des temps, les hommes se racontent les mêmes histoires. Ce sont des mythes, des archétypes, qui servent de véhicules au récit. Ce que vous nommez clichés ou caricature, c’est la base du récit fictionnel. ça peut ne pas être réussi, vous pouvez ne pas aimer le plat qu’on vous sert, mais considérer que ce projet là, c’est du réchauffé, ça va quand même à l’encore du bon sens le plus élémentaire tant la fiction a laissé de côté tout ce pan de notre patrimoine et de notre fond de sauce culturel.
Nous proposons, avec sincérité, avec passion puisque l’écriture et la réalisation de cette série nous ont demandé 4 ans de travail, d’emmener les spectateurs dans la vie d’une brigade de grand restaurant. Evidemment, comme il ne s’agit pas d’un documentaire, comme il ne s’agit pas non plus d’une série pour HBO sur laquelle nous aurions opté pour une vision sans doute plus naturaliste, nous employons les codes du grand récit populaire d’aventures, celui qui va toucher le plus grand nombre. Nous l’assumons pleinement.
Vous nous reprochez également des « erreurs » ridicules. Je ne vais pas les égrener ni me défendre pied à pied sur chacune d’elle, mais sachez quand même que la vigne est bel et bien un arbre truffier, que le Barolo, quand il est vieux, s’accorde parfaitement avec la truffe, que je ne vois pas où vous avez vu que le Barolo se changeait en Moscato (où? comment?), en revanche je vous concède l’erreur de script sur la truffe noire des mouillettes. A l’occasion, on peut parler de la manière dont les films se fabriquent, vous verrez que ça n’est pas de la tarte et qu’on a une foule d’occasions de se tromper. Mais sur le fond des choses, non, je crois vraiment qu’on a bien travaillé.
Vous faites semblant de ne pas comprendre, quand on dit « cette année, personne n’en a » en parlant de truffes, qu’il y a des années avec et des années sans. Qu’on pousse le bouchon plus loin en laissant entendre qu’elles sont tellement rares qu’il faut frayer avec des personnages troubles pour s’en procurer, parce que ça nous amuse. Parce que si, le trafic de denrées alimentaires, ça existe. Le caviar tombé du camion, ça existe. Les caves dévalisées, ça existe, et le fruit de ces vols s’écoule sur un marché parallèle. Et ça devient plus amusant de créer un personnage tout droit sorti d’un film noir que de dessiner des personnages à plat, sans densité ni relief, pour coller à une prétendue vraisemblance. La vraisemblance nous intéresse comme toile de fond, c’est pourquoi tous nos figurants sont des professionnels aguerris, passés par les plus grandes brigades. A l’intérieur de ce cadre « d’authenticité », on s’autorise à broder et _ vous allez voir si vous regardez la suite _ on ne s’interdit rien.
On jongle avec des codes, des genres. Si vous aviez regardé et écouté avec un peu plus d’attention et de bienveillance, peut-être auriez-vous saisi qu’on s’amuse de tout ça, qu’on passe d’un degré à l’autre sans être dupe, parce que c’est notre plaisir d’auteur et de spectateur. Les professionnels nombreux dont nous nous sommes entourés ont tous reconnu la rigueur et l’exigence avec laquelle nous avons abordé le sujet. David Toutain et ses collaborateurs nous ont accompagnés avec enthousiasme et passion, d’autres chefs, comme Amandine Chaignot, des sommeliers, comme Estelle Touzet, ancienne du Meurice, ont salué la justesse de notre regard sur leur univers, qui est aussi le vôtre, en comprenant la part d’extrapolation, de « re-création » qui est l’apanage de l’auteur. Ils apprécient qu’on s’empare de leur univers pour en faire le cadre d’aventures « bigger than life ».
Mais encore une fois, vous êtes absolument libre de ne pas aimer et de préférer regarder autre chose, et je ne vais pas prétendre qu’on a créé un chef d’oeuvre et que vous avez de la merde dans les yeux de ne pas le voir. Non. Je dis juste qu’on est sincères et passionnés, et qu’on n’a pas raconté de conneries.
Car il y a plus embêtant mes yeux: vous contestez l’existence de la violence en cuisine et vous relayez cette élucubration imbécile selon laquelle « l’affaire Robuchon » ferait partie de notre plan com. Ha non, pas ça! Je vous crois plus intelligente que ça, le grand complot, toutes ces conneries. Là je me fâche, là je trouve ça débile et insultant, et diffamatoire. Cette histoire Robuchon (ou plutôt son chef exécutif, Tomonori Danzaki), quelle qu’en soit l’issue, reflète ce qui se passe dans certaines cuisines. De moins en moins souvent, j’espère, mais j’ai peur que M.Robuchon n’ait déjà eu quelques casseroles aux fesses. C’est en tout cas la réputation qu’il a, comme certains autres très grands chefs, de laisser la violence s’exercer au sein de leur brigade. Tous les cuisiniers qui ont fait leur compagnonnage dans ces grandes brigades vous le confirmeront: la violence fait partie de cet univers. Et quant le site Atabula a, en partenariat avec le fooding, a soulevé ces questions à l’automne dernier, les professionnels de la restauration ont reconnu qu’hélas, le sujet restait tabou mais que la violence et la brutalité continuait de s’exercer auprès des commis, des apprentis, dans certaines brigades. C’est une réalité, et personnellement, pour avoir vu des chefs se comporter de manière exemplaire, je crois qu’il est important de sortir de cette omerta.
Mais on s’éloigne un peu de notre sujet.
Bref, comme vous le voyez, j’ai du mal à m’exprimer en 140 signes.
Je suis prête à discuter avec vous dans le calme et la bonne humeur, j’aime le vin, j’aime les frites, mon père est à moitié belge, je suis résolument féministe, vous voyez on a absolument tout pour se plaire.
Au plaisir de vous lire,
Marion Festraëts
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5 réflexions sur “Chefs: la co-scénariste répond

  1. On en revient à la grosseur du trait: « nous employons les codes du grand récit populaire d’aventures, celui qui va toucher le plus grand nombre ». J’espère personnellement que les prochains épisodes affineront les écueils scénaristiques que tu as soulevé (« j’ai quand même deux ou trois doutes », comme dirait un célèbre défenseur du journalisme total il y a peu).

    C’est appréciable d’être « sincère et ambitieux »; cela le serait d’autant plus d’accepter quelque critique et amélioration éventuelle.

  2. Il est pas mal ce droit de réponse ! Pour ma part c’est plutôt les gros sabots et l’absence de subtilité qui me dérangent dans cette série. « Oh tiens ce serait pas le fiston par hasard ? Oh tiens ils vont pas finir ensemble ces deux là ? Oh tiens ces deux là aussi ils vont finir ensemble. »
    Bon peut-être que je vais être étonnée hein, mais j’ai comme un doute.

  3. L’art de la fiction, c’est celui de la redite ! Ben voyons. Que des personnes sympathiques ou non passent l’essentiel de leur énergie à produire des clichés sans intérêt pour amuser les foules et gagner de l’argent, pourquoi pas. Mais que cela passe par la négation de ce qui fait une grande oeuvre de création c’est simplement affligeant.

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