Non, t’es Pélissols Jef*

peli

*pardon Jacques Brel

J’aime beaucoup cette photo. Et ce n’est pas parce que c’est moi qui l’ait prise, je vous vois venir. Non, j’aime bien, parce que quoi qu’en dise Vincent, le type du cliché, elle est à son image. Lui prétend qu’il a une sale tronche, moi qu’il est juste concentré. Elle est prise « sur le vif », sans prévenir: je connais de toute façon peu de vignerons vraiment à l’aise devant un objectif. C’est pas leur job. Il est assis sur la table, après un moment resté debout à m’expliquer ses vins. Y avait des chaises: il a choisi de s’asseoir comme ça, comme on ferait chez soi. Ça m’a plu, cette décontraction apparente.

Les bouteilles, à droite sur la photo, à l’esthétique pensée, sobre.

Les mains… Vincent n’a pas des mains de vigneron.

Je ne suis pas un paysan. Quand je prend la pioche, mon père, qui lui est un vrai paysan sait que c’est moi.

Les cheveux, la barbe. Je ne dis rien, mais ceux qui ont vu circuler des images de ses vignes noteront un certain parallélisme. pelis

A mon âge (38 ans), tous mes copains perdent leurs cheveux. Alors, bon, je les taquine avec les miens.

Facétieux? Sans doute. Une ironie douce qui m’avait plu lors de nos échanges sur twitter. Car elle est tombée non pas du ciel, mais des réseaux cette rencontre. Des plaisanteries, des échanges sur la conduite de la vigne en bio, le rapport au soufre. Enrichissants, parce que de mon côté, je ne suis jamais dans la pratique vigneronne, je n’ai pas les mains dans la terre. Il ne restait plus qu’à goûter.

Rendez-vous pris, et le voilà, avec quilles et bonne humeur.

D’abord, le faire parler: comment se retrouve-t-il au domaine de Pélissols, petite propriété de Bédarieux, lui qui avoue d’emblée son peu d’aptitude paysanne?

Vincent Bonnal est issu de vignerons. Le grand-père, né au domaine. Le père également. Toute son enfance, il constate les âpretés du métier, la trime constante, la difficulté de vendre ses vins. Comme beaucoup d' »héritiers » il rompt. Lui fera autre chose que la vigne: des études de chimie, un début de carrière là-dedans, dont il ne parle presque jamais.

Que j’aie été dans ce domaine, et maintenant engagé dans le bio, et dans des vins avec très peu ou pas de soufre est parfois incompréhensible pour certains. Du coup, j’évite le sujet.

Au bout de trois ans, d’un coup, il se demande ce qu’il fout là. Il plaque son boulot, reprend des études d’oenologie, puis son sac à dos. Des villes, des pays, jusqu’à cette opportunité de contrat: trois mois, en Chine. Il y restera plusieurs années.

Là, y a du roman à écrire: il fait un peu tous les métiers de la vigne et du vin, commercial, formateur, oenologue,  rencontre l’amour, le taoïsme et deux adorables miniatures complètent la panoplie.

Revenu en France, se pose la question de quoi faire. Il décide de reprendre le domaine de Pélissols, après son père, après son frère. Mais différemment: il revend quelques hectares.

Je voulais dés le départ bosser en bio, et seul. Parce que si je me plantais, je ne voulais rejeter la faute sur personne. Moi comme seul responsable, de l’échec ou du succès.

Couillu.

Risqué.

Bédarieux (où se situe Clovallon) est un terroir assez particulier, avec une fraîcheur propre. Tout l’intérêt est là: faire parler ce terroir, sans le transfigurer ou le trahir. Au point que parfois, certains cépages qui y poussent, transcendés, sont méconnaissables. On peut se poser la question: dans un vin, doit-on d ‘abord boire son cépage ou d’où il vient? La réponse est sans doute quelque part entre les deux.

On commence par goûter un blanc: très anis, le nez est ample, puissant. La bouche suit, mais avec une attaque bien plus fraîche qu’on ne pourrait le penser. J’avance un « grenache? » hésitant. Ça n’en est pas. On le regoûtera plus tard.wpid-dsc_0652.jpg

Deux cuvées de rouge, l’une la « grande » est très soyeuse, très « gentleman en habit ». Construite, puissante, cerise noire assez marquée mais gourmande. L’autre, Luna, la « petite » est un tout autre style: plus « paysan », plus crottée mais pas moins charmante. J’aime assez peu le terme rustique pour sa connotation en général négative, mais c’est pourtant l’idée. De la fraise qui jute à même les mains, un truc facile et sans sophistication.

On goûte aussi au tiré de cuve. Un vin de l’année, gorgé de fruits, de soleil, sans aucune lourdeur. Sachant qu’il n’est pas encore « fini » c’est assez bluffant de mise en place.

Puis on revient au blanc: après une bonne grosse demi-heure à respirer, il devient plus identifiable. Muscat! Muscat et chardonnay, pour être exacte.

Le réglissé se fait un peu oublier au profit d’une profusion de fruits et de fleurs blanches. C’est très très bon.

Tout ça ne fait pas très « nature », dans l’absolu. Au moins dans une certaine imagerie que ses détracteurs veulent lui coller: des vins qui puent, instables, troubles.

Toutes les robes sont nettes, brillantes. Aucune « déviance »constatée, aucun machin étrange, si ce n’est du gaz à l’ouverture. Prévenus, on secoue et évanouies les bubulles. Pas d’étiquette trashos-libertaire-revendicatrice non plus. C’est voulu.

Je ne voulais pas de tape-à-l’oeil ou de provoc inutile. J’avais en tête une étiquette qui parle de moi, de mon histoire, épurée, jolie.

Féminine, demande-je?

Il rit. Moi itou.

En réalité, quand j’ai expliqué au gars qui me faisait l’étiquette mes idées il était étonné que je sache à ce point ce que je voulais.

L’influence chinoise (je vous ai dit que Vincent parle mandarin?), une silhouette féminine et fluette comme un clin d’oeil…

La patte artistique.

J’aurais voulu être un artiste, mais je ne sais pas dessiner, peindre, je ne sais rien faire de créatif.

Je l’interrompt: et le vin, alors?

Pas pareil, puis tous mes potes sont plus ou moins dans des domaines artistiques. J’envie ça. D’ailleurs, on a créé  avec un pote musicien une cuvée qui se déguste en écoutant la musique qu’il a composée avec des sons pris au domaine. Il s’est amusé à taper sur des barriques, un tas de trucs. On a bu. C’était bien.

Le résultat est là, dans cette bouteille enturbannée, carte micro-sd lovée dans le bouchon. Pas encore ouverte, il me tarde de découvrir l’association musique et vin.IMG_4456

Vincent n’est qu’un tout jeune vigneron – il adorera lire ça- il a encore certainement plein de choses à tenter. Mais sa sérénité est une grande force: il sait où il va, l’important n’est pas tant comment.

Bref, Pélissols ce sont des vins charmants et un type attachant. Ou l’inverse. Allez savoir…

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Une réflexion sur “Non, t’es Pélissols Jef*

  1. Encore un bien beau récit qui transpire l’art et la gourmandise.
    Décidément, le monde du vin n’a pas fini de nous faire rêver !
    A coucher sur la liste des prochaines dégustations. 🙂

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