Extension du domaine de la soif

houeSoyons polémiques tout de suite: j’aime beaucoup Houellebecq. Pas l’homme que je ne connais pas, mais l’écrivain. J’aime sa façon d’écrire, j’aime l’ordonnance de ses mots, j’aime ses poses, j’aime la façon qu’il a de dépeindre une réalité, la sienne. Je n’y adhère pas, mais c’est le propre d’un auteur: nous emmener dans des endroits où nous pensions ne pas aller, nous hurler dessus un peu, nous bousculer. On ne sort pas de ses romans sans réfléchir. Chaque fois que j’en ouvre un, je sais que je vais tiquer sur certains passages: c’est bien pour ça que je les lis. Ceci mis à part, causons pinard. 

Parfois on cherche, en ouvrant une bouteille de la complexité, à jouir indéfiniment de décrire telle ou telle strate, tel ou tel état, la façon dont le vin va évoluer dans le verre. On est bien content de faire appel à tout un vocabulaire compliqué, codé, bien en place. On prendra du temps à mettre son pif dedans, à laisser ses narines s’emplir de nuances, fruits, épices, fleurs, fumée. En bouche, il sera décortiqué, disséqué, on observera chaque frémissement, on fera rouler chaque goutte entre langue et palais, puis minutieusement on lui donnera vie avec des détails, du verbe et des images.

Naîtront alors des commentaires, dithyrambiques ou non, diserts, assassins, suivant que le vin nous a parlé ou déçu. Ce sont les vins de dégustations. Sérieux, emplis de notre science (toute relative), nous les décrivons, en parlons sur les réseaux ou entre amis. Avec cette immense fatuité: « si j’en parle, c’est que ce que je dis a de l’importance ». Et puis vient un moment où on se pose la question: qui suis-je, pour juger du goût d’un autre? Qui suis-je pour croire dicter ce qui est bon, bien fait ou mal torché? D’experts, de pros, nous sommes devenus des juges – et pas toujours impartiaux.

Testez: dites du bien d’un domaine inconnu, calme plat. En revanche, flinguez une bouteille « réputée » et vous verrez. Des commentaires amusés, étonnés, outrés défilent. Des gens qui ne sont pas même là avec vous à goûter ce vin là, dans cette bouteille là, dans les conditions dans lesquelles vous êtes, vous diront que vous avez tort, que vous vous trompez, que c’est impossible. Ils jugeront vos mots, votre (dé)goût. On a beau rabâcher que le vin est histoire de goût personnel, on ne touche pas à certaines icônes. Sans compter qu’il y aura toujours bien un vigneron pour vous tomber sur le râble et vous parler d’irrespect.

A-t-on le droit de tout dire, de tout commenter sur les réseaux sociaux? Quand on est journaliste, blogueur, caviste, vigneron peut-on sans prendre plus de précautions que ça livrer un avis sur une bouteille X, à un moment Y? Est-ce que c’est ça qui va ruiner la réputation d’un domaine? Pour ceux qui sont déjà connus, soyons un peu lucides: un commentaire même le plus injuste ou assassin l’égratignera à peine. Pour les inconnus… bah, tout le monde s’en tape. C’est triste mais c’est ainsi: le réseau a ses stars et tant pis pour vous si vous n’êtes pas doués pour faire couler l’encre ou s’agiter les doigts sur le clavier.

On brasse du vent, les gars.

On se donne une importance qu’on est loin d’avoir.

Moi ça me donne soif. Soif de ces vins qui n’appellent à rien d’autre comme commentaire que de tendre le verre. De ces jus qui coulent, rafraîchissent la gorge, apaisent l’âme, et divertissent. Des ces pifs qui ne pètent pas plus haut que leur cul, qui ont la simplicité paysanne du bon produit. En dehors des débats stériles, des clivages nature/ pas nature/ classique/ moderne.

PN

Ces deux-là forment une drôle de paire: des vignerons que je respecte, beaucoup*. Leurs jus différents – puisque l’un est de pinot noir l’autre de gamay – ont pourtant quelque chose de presque gémellaire: ils ne se prennent pas le chou. Ça ne sous-entend pas que ce sont des petits vins: y a pas de « petits », y a des insignifiants, éventuellement. Mais un vin de soif, un vin qui fait plaisir n’est jamais petit.

Je ne sais pas si Jean-Pierre ou Bruno et Isa seraient fâchés de voir le peu de cas avec lequel j’ai traité leurs quilles: j’avoue, on les a sifflées en un temps record. On n’a pas pris notre temps, on n’a pas disserté: qu’est-ce qu’on a ri en revanche. Qu’est-ce qu’on a « eu bon » pour reprendre une expression bien de chez moi.

Je vais vous dire: ça fait putain de bien.

*j’ai lu qu’il fallait dire d’où on cause: depuis ma chaise, derrière mon bureau, pardi. 

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Une réflexion sur “Extension du domaine de la soif

  1. Pour le vin de Jean-Pierre je ne sais pas (encore).
    Pour ce sacré Dom Juan, j’adhère au (grand) danger d’addiction ! 😉

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