UBU 1- 0 Barouillet

rosée2Le monde français du vin n’aura bientôt plus grand chose à envier au surréalisme belge. La loi Evin et ses divers rebondissements offrent déjà de quoi se divertir mais toujours plus loin dans l’ubuesque, je vous présente l’AOP.

L’AOP, c’est cet estampillage quasi obligatoire pour un vin bien-né, qui signe son appartenance à telle ou telle appellation. C’est le sceau de garantie, l’indispensable passeport pour la qualité, la référence. Du moins ça l’était: si le système des AOP en régulant et codant a assurément poussé la production vers le haut, c’est en passe de devenir le contraire. 

Prenons un vin blanc, salué par la presse (RVF: 14.5 /15, jolie cote), et par d’autres pros dont moi, qui le trouve net, précis et hyper-rafraîchissant.

Admettons qu’il se présente à l’agrément pour obtenir l’AOP à laquelle il a droit, puisqu’il souscrit à toutes les conditions. L’organisme dont il dépend fait les dégustations après la mise en bouteilles ce qui est important pour le dénouement.

Notre vin est une première fois refusé, mais ne se décourageant pas et sûr de son coup, le vigneron demande une contre-expertise.

Qui finit par se solder en « manquement, défaut organoleptique de forte intensité ».

Je vous laisse jeter un oeil ici.

barou2

Connaissant le vin, et n’étant pas la seule à l’avoir apprécié, je me pose vraiment des questions. Est-on tous des tanches qui ne savons pas déceler des défauts aussi énormes? Est-ce qu’il n’y aurait pas comme un gros souci?

On peut se demander d’abord si faire déguster un vin pour obtenir une AOP par les vignerons de cette même AOP est pertinent (oui, même à l’aveugle).

On peut aussi s’interroger sur le fait que la contre-dégustation aie lieu avec le même organisme et pas avec des dégustateurs extérieurs.

Dans cette histoire, le plus « comique » c’est que le vin déjà vendu (et parfois bu) porte le nom de bergerac sur son étiquette, mais que suite à cette décision, les stocks encore au château ne peuvent être vendus en l’état et devront être étiquetés comme vin de France. Tu t’es vu quand t’Ubu?

Si encore la dégustation avait lieu avant la mise, le vigneron pouvait en connaissance de cause étiqueter un seul lot, et même communiquer auprès de ses clients. Mais non, c’eut été trop simple.

C’est loin d’être un cas isolé: d’autres vignerons qualitatifs se sont vus refuser, aussi pour des défauts tels que ceux décrits. Des défauts qu’il est difficile d’ignorer quand on goûte un peu le vin. Des défauts qui assurément ne peuvent pas donner lieu à de tels commentaires: barou

Interrogez des vignerons: il se trouve, par exemple, des vins refusés pour défauts graves en première dégustation par quatre dégustateurs sur cinq, et qui passent haut-la main la contre-expertise avec quatre dégustateurs sur cinq qui l’approuvent.

Alors quoi?

On ne parle plus ici de productions jugées « atypiques » (là encore on peut discuter de la typicité). On parle de sortir un vin d’une appellation manu militari, sans recours possible, pour des défauts que mis à part un cercle de certification, personne n’a décelé.

Les vignerons qui veulent bosser correctement, en transparence et en cohérence sont de plus en plus nombreux à vouloir / sortir carrément volontairement de l’appellation. Ils ne présentent plus les vins à l’agrément, et qui s’en plaint?

Vaut-il mieux faire le jeu et financer un système moribond qui visiblement ne veut pas se remettre en question? Un système qui déclasse des vins délicieux et en admet d’autres imbuvables? Qui accepte des vins en appellation parfois vendus à des prix en deçà d’un coût réaliste de production? Qui pousse à une standardisation et au nivellement par le bas?

Relire à ce propos Mathias Marquet et sa lettre au CIVRB.

Tiens, tiens, encore un vigneron de bergerac, d’ailleurs… Barouillet, en appellation ou pas c’est juste un de mes derniers gros coup de coeur. Le pécharmant – tant qu’il en est encore 😉 – est un délice de cerise noire, le Gaïa au charme charnel, les doux ultra-équilibrés, … et ce blanc donc, léger, désoiffant, aérien.

Je n’ai pas de souci à titre perso à boire et à recommander des vins hors AOP: j’y suis habituée, et si les vignerons peuvent bosser plus librement, c’est parfait. Attendez-vous donc à en croiser de plus en plus chez les gens sérieux, ces olibrius vin de France. Hé oui, qui y-aura-t il d’autre que les grandes surfaces pour défendre un système qui tend de plus en plus à prendre les vignerons et les gens qui boivent leur vin pour des abrutis? Il va falloir se déshabituer, revenir à l’essentiel, oublier les classements et les médailles et les appellations.

L’aop n’est plus un gage de qualité, depuis un moment. C’est regrettable, mais c’est ainsi. Cela ne simplifiera pas forcément la vie du buveur de vin lambda qui se rassurait avec l’étiquette: cela en tous cas déterminera, je l’espère, le choix vers la seule chose qui importe. Le goût, et le plaisir qu’on en tire.

Ajout de 13h57: Isabelle et Bruno Perraud aux cotes de la Molière viennent de voir une de leur vigne déclassée, une vigne de 110 ans, pour cause de ceps manquants.

« On va peut être pas rebrocher ( remplacer les ceps manquants…) une vigne de cet âge… Mais va leur expliquer »

Et voilà donc une parcelle dont les raisins ne pourront plus produire de vin AOP. Well done.

A lire dans le Rouge et Le Blanc : la revue des passionnés du vin, libre et indépendante

Aujourd’hui on en arrive donc à un incroyable paradoxe : on déclasse de nombreux vins hors “normes” pourtant plébiscités par leurs consommateurs, alors qu’on trouve parfaitement représentatifs d’un terroir des breuvages matraqués de pesticides, d’anti-pourriture, de levures aromatiques, d’enzymes et de soufre. Face à ce véritable suicide de l’esprit originel des AOC, il est tout de même inquiétant que la solution le plus tentante qui se présente aux vignerons travaillant à l’expression la plus naturelle possible de leurs terroirs soit de sortir de la réglementation censée les protéger… Consternant et révoltant !

Philippe Barret

Advertisements

6 réflexions sur “UBU 1- 0 Barouillet

  1. Un grand coup de pompe dans le cul de ces soi-disant agréateurs qui protègent leur incompétence, leur chasse gardée et leur séculaire production indigne – elle ! – de porter le nom de leur origine !
    Quoi, je rêve ? 😉

  2. Mêmes symptômes en Pouilly-Fumé.
    Des vins appréciés et vendus se voient recalés par leurs pairs à l’agrément …
    Cherchez l’erreur à la dégustation et, si elle n’existe pas, trouvez-la !

    • si bien sûr, sauf que je vois pas exactement le rapport ici: je ne parle pas de qualité des vins, ou de la volonté des viticulteurs mais surtout des problèmes des obtentions d’AOP (faudrait d’ailleurs mettre le site à jour, AOC n’est plus d’actualité depuis quelques années). Le systéme est archaique, pas transparent, et change fortement d’une appellation à l’autre

  3. un vin hors AOP (je préférais AOC) n’est pas forcément « bon » ou « honnête ». Le consommateur va perdre une garantie a minima à terme. Les vins s’appelleront « Au clair de la lune », « j’y pense et puis j’oublie » et l’on en passe; les Italiens avaient inauguré la série. L’un des problèmes de l’agrément tient au copinage entre viticulteurs et souvent aussi à l’incompétence (si, si!) des dégustateurs. Je n’ai pas envie de voir arriver en masse des vins de marque (t’as dit ultra-libéral?) Car alors que de contrefaçons et que de triche possible (et légale); le plaisir yes! mais je n’ai pas envie de goûter toujours à l’aveugle (à l’aveuglette) les pomerols, gevrey-chambertin ou arbois qu’on me présentera sous des étiquettes sibyllines…Quant au fond de ton article, d’accord évidemment, on est chez Ubu; une récente discussion chez Plageolles (Gaillac) m’en a convaincu. Tout le monde pour autant n’est pas Plageolles quand bien même beaucoup de vignerons (de partout) ont du talent… Remember Eloi Dürrbach et ses côteaux d’Aix déclassés. Il avait quelques longueurs d’avance sur l’uniformisation.Conclusion (possible) : vive les AOP intelligentes! C’est pas gagné!

    • En l’état actuel des choses, je pense que soit l’INAO refond et repense totalement ses critères d’aop, de façon beaucoup plus transparente et juste, sans possibilité de copinage. Soit il faut sortir de l’AOP en sachant n’est pas la solution miracle (et ça ne veut bien sûr pas dire que tous les vins hors AOP sont forcément géniaux). Mais le monde des appellations, comme on l’envisageait il y a encore 20 ans ne correspond plus à la réalité des vins produits

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s