Mon ami des Roses *

wanted*de Jeanne, bien entendu. 
Il est sans aucun doute un des vignerons les plus discrets de sa génération: cherchez-le dans les guides, vous ne l’y trouverez pas ou en de très rares occasions. Pourtant, c’est aussi un des plus doués. Cédric Bouchard est un homme qui se piste, qui se déniche: une fois trouvé, c’est un bonheur. Les champagnes sont formidables et leur auteur d’une humilité non feinte, une qualité rare. Il ne fait pas de salons, il a peu de production, et de toute façon tout part très vite: ce qui explique que si son nom circule parmi les initiés, il n’est pas une figure « médiatique ».

Pour le trouver, une seule solution, faire des kilomètres, descendre bas, dans l’Aube, (pas forcément à l’heure où blanchit la campagne d’ailleurs): une région délaissée longtemps, mais qui commence à voir les fruits de son travail récompensés.

Cela fait plus de dix ans que je le connais, et comme dirait mon PP (penseur personnel): « Tout le monde vieillit, personne ne change ».

Il y a plus de dix ans, je l’ai vu débouler en jeans-basket sur son vélo, bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, une allure de gosse mais déjà déterminé avec une vision précise de ce qu’il voulait faire: des champagnes mono-parcellaires, mono-cépages, issus d’un seul millésime. Des vins purs, vibrants, reflétant au maximum un terroir, une vigne, un moment donné. A l’époque les Inflorescences, sa « petite » cuvée de pinot noir, en jetait déjà un max pour un prix riquiqui. Les Ursules montraient qu’elles avaient du caractère: il fallait parier sur l’avenir. Cédric a tout créé: petit à petit, acheter des vignes. Bosser, dur, comme un acharné. Expérimenter, loin des dogmes, oser le non-dosé, oser se faire confiance et suivre une forme d’instinct. S’installer enfin dans une bâtisse de caractère avec des caves presque parfaites.

Dix ans plus tard, Cédric a mûri, mais n’a pas changé: il reste toujours imbuvable au moment des vendanges:

Les gens me pensent cool, zen, mais pas du tout. On bosse un an, et en quelques jours, tout ce travail est remis en question, on n’a pas le droit de se foirer.

Malgré les années, et le fait qu’il vende toujours sa production sans difficulté (tout se fait par allocation), Cédric reste anxieux. Il fait partie de ces gens perfectionnistes, qui ne sont jamais tout à fait contents d’eux-mêmes, mais pour qui c’est le moteur. C’est plutôt bon signe: quand on prend son boulot tellement à coeur, on ne peut que le faire bien.

Au fil du temps donc la production s’est étoffée: les uniques pinot noir ont été vite rejoint par chardonnay et pinot blanc, eux-aussi vinifiés et élevés seuls. Des essais et un gros travail sur les sélections massales: la Prêle est par exemple une parcelle où poussent 10 selections massales différentes de pinot noir, pour beaucoup issues de Bourgogne.

A l’oeil, au feuillage, c’est compliqué de les différencier. Mais je sais où telle massale est plantée, et on note de subtiles différences de maturité entre-elles. Sur une parcelle comme ça, on aurait pu tout récolter et vinifier séparément, mais ça aurait été quasi impossible en terme de logistique. Je récolte donc tout en même temps et vinifie la parcelle quand sa « moyenne » me semble bonne.

Ces dernières années, il a beaucoup tenté, essayé: les massales, mais aussi faire du coteaux champenois (n’en cherchez pas il n’y en a plus). Aussi paradoxal que cela puisse paraître  voilà un champenois qui n’aime pas les bulles. Je sais, ça mérite des claques un peu. Plaisanterie mise à part, les expérimentations au domaine, c’est terminé. Parce que financièrement, il faut pouvoir les assumer. Il n’est pas dit qu’il ne tenterait pas, ailleurs, pour le fun de faire d’autres vins mais … affaire à suivre.

Quand on part de « rien », on est libres: c’est une chance. Créé de toutes pièces il y a plus de 10 ans maintenant, le domaine Roses de Jeanne est à pleine maturité.

La dégustation nous a plongé dans la pénombre et à quatre mètres, d’où la mauvaise qualité de cette photo. En même temps, vu qu’il n’y a rien d’indiqué à part un identifiant-lettres sur les bouteilles…wpid-dsc_3411.jpg

On commence par Val Vilaine 2013, qui a « remplacé » l’inflorescence: une cuvée de pur pinot noir, donc.

C’est précis, net avec un fruit très prononcé, une bulle très fine et joueuse: Val vilaine est en pleine forme, et c’est confirmé par Cédric.

Je ne sais pas ce qui se passe au juste dans cette vigne: elle, comme celle de la parcelles des Ursules, est plantée depuis environ 40 ans: là, elle pète le feu. Les Ursules est un peu plus « renfrognée », elle donne, mais avec plus de retenue.

C’est complètement confirmé à la dégustation: où Val Vilaine explosait dans le verre, Ursules 2011  prend son temps, plus terreuse, champignon, truffe. Plus monacale, c’est le mot, avec une longueur qui lui donne pourtant un bel avenir à table. Après, tout est question de style: où l’on aime le gourmand et l’impétuosité de VV, où l’on préfère la discrétion élégante d’Ursules.

Béchalin 2008, toujours en pinot noir est plutôt à son aise: des notes de verveine, qui lui donnent de la fraicheur, un peu de minéral, et surtout du fruit, ce qui en fait un champagne relativement accessible.

La Prêle 2011 est la première baffe de cette dégustation: c’est un champagne assez peu volubile au nez, mais en bouche ça déboite: volumineux, sautillant, avec des notes exotiques, de l’ananas frais, un poil d’abricot, j’ai un énorme coup de coeur pour sa verve et son côté joyeux.

Derrière on enchaine avec la haute-lemblé 2011, un pur chardonnay.

Je peine à croire que je vais écrire ça mais:

On dirait un grand bourgogne blanc.

Un nez d’abord hyper aromatique, avec de l’amande, des notes briochées, des épices douces. La bouche du même acabit, longue, puissante, enrichie d’acacias, de pêche et un final légèrement amer qui donne du peps. Grand, grand vin. C’est aussi le préféré de Cédric – quand on sait que le gars préfère « le vin à la bulle », rien d’étonnant. Peut-être pas à mettre entre toutes les mains, car très « vineux », ce n’est pas une petite bulle gentillette de picole, c’est un putain de grand vin. Point barre. Et c’est drôle: ce champagne n’a jamais vu le bois (pour le loup, on ne sait pas).

La Bolorée 2011, pinot blanc pâtit un peu de se placer derrière la haute-lemblé, pourtant elle n’a pas grand chose à lui envier: c’est un autre type de champagne, plus délicat, plus frais, tout aussi réussi. Mais moins surprenant peut-être.

On termine par le Creux de l’enfer 2011, un rosé de saignée de pinot noir: comme les Ursules, il est très marqué par la truffe noire, ensuite on y décèle de la framboise et de la cerise, un poil de notes fumées. Ce rare rosé se boit à table (et dans un verre, haha), on ne parle pas ici de rosé girly fadasse et sucré. Oubliez-ça à tout jamais, et plongez au Creux de l’Enfer, vous n’en reviendrez pas pareils.

C’était donc la dégustation: pour clôre ce joli moment Cédric nous propose de choisir un champagne dans la cave pour aller le boire tranquille en haut, au jardin. On remonte donc une Ursules 2008: pas de commentaires précis ici, juste imaginez…

Vous êtes dans un très joli jardin, il fait un temps magnifique: les enfants – les siens et les miens, deux chacun- jouent gentiment à l’ombre. Babils de bébés, vent léger, conversation agréables autour des projets futurs… On est bien, détendus, et on a dans le verre un pinot noir de grand classe. Ledit pinot noir qui a tellement plu à mon fiston, soit dit en passant, qu’il en a chapardé un verre en nous assénant:

Hé, j’conduis pas moi.

Dix ans, ça promet!

Cédric est un vigneron à part: ses vins parlent de lui plus encore qu’il ne peut l’imaginer, et ça, c’est une énorme qualité.

champ19 (2)

See you Mister B.

 

** la sélection massale se fait par greffons en coupant un sarment des plus beaux pieds de vigne. Elle permet de conserver le patrimoine génétique de ces ceps. 

Champagne Roses de Jeanne, Cédric Bouchard, Celles sur Ources. 

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