Savoure le Rouge

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Antonin est le genre de mec que tu ne peux qu’adorer ou détester profondément.

  • Il a des convictions, et il les défend: qu’on soit d’accord ou non avec lui, ce n’est pas le propos. Dans un monde du vin souvent un peu tiède, voire poussiéreux, c’est vivifiant.
  • Il sait tenir la plume, le clavier voire le crachoir. Qu’on le rencontre en live, ou qu’on le lise, le constat est le même: le ramage et le plumage, tout ça. Nombre de types très intelligents ne savent pas s’exprimer, nombre écrivent avec les pieds, ce qui n’est pas son cas, même s’il est assez facétieux pour tenter de nous y faire croire.manif
  • Il a de l’humour. Pas juste celui qui consiste à faire des traits d’esprit, ou  de pitoyables jeux de mots (ça vous rappelle quelqu’un?): non, le mec est capable de trouver les vannes parfaites sur lui-même. Auto-dérision proche de la perfection.
  • Point sexiste/objectivation: il est beau. Mais genre, vraiment beau. Ce qui n’a rien à voir et ne devrait même pas entrer en ligne de compte: cela illustre juste à quel point la nature est injuste (mais je suis certaine qu’il pète au lit, se ronge les ongles de pieds, et autres défauts rédhibitoires).

Cette longue introduction pour dire que je l’aime plutôt bien, Antonin. J’étais tout à fait curieuse de lire son Manifeste pour le vin naturel, opuscule qu’il m’a fait parvenir hier.

Pour commencer prenons la première et la dernière phrase.

J’ai trop pris mon pied avec les vins naturels pour ne pas les défendre en tant que catégorie: celle, bancale, polémique, du vin idéal.

(…)

Il ne s’agit plus seulement de vin; il s’agit même de tout le reste: du vin naturel, à la société transparente, plus libre, plus juste, plus festive? Sans hésiter une ligne de plus, commettons collectivement ce souhait halluciné d’ivrogne. Le vin naturel sera l’eau douce de nos révolutions.

Au milieu donc coule une rivière: celle de la politique. Car oui, Antonin, ce n’est pas un secret, ne boit pas du vin que pour sa gentille ivresse (quoiqu’on m’a raconté que le godelureau … hum hum), mais aussi avec une idée derrière la tête. Celle de défendre  un vin qui a meilleur goût, plus vivant, moins « artificiel » mais surtout ses acteurs (en premier les vignerons, et ceux qui gravitent autour). D’étendre ensuite ce monde idéal, cette viticulture idéale à l’agriculture en particulier et à la société en général. Qui ne rêve pas de bouffer mieux, plus justement? Qui ne rêve pas d’appliquer les beaux principes du commerce équitable ici, en France et en Belgique? Qui nous dit que consommer mieux ne nous mènerait pas aussi à vivre dans une société plus agréable, moins compétitive?  Pour devenir un modèle, il faut réunir deux conditions: être exemplaire, et donner un cadre précis, des règles à suivre.

C’est donc là où veut en venir Antonin: il faut réglementer le joyeux bordel qu’est le vin naturel. Au fil des pages, il interroge vignerons, journalistes, blogueurs sur cette notion de réglementation, non sans avoir au préalable proposé une définition au vin naturel:

Conçu à partir de raisins issus de l’agriculture biologique, ou de la biodynamie, vendangés à la main et vinifiés à l’aide de techniques artisanales sans aucun intrant, à l’exception possible, mais pas encouragée de très faibles doses de sulfites.

Nous y voilà: pourtant on lit dans ces pages que même des acteurs majeurs – considérés comme emblématiques- du vin naturel ne sont pas toujours d’accord entre eux. Qu’un tel prône le sans sulfites, sans exception (quitte à posséder des hectos de vinaigre en cave – c’est beau comme au cinéma, mais quid de la réalité économique?). Qu’un autre, tenant peu ou prou le même discours sur le soufre, tolère pourtant la chaptalisation, qui apporterait des choses intéressantes.

Bref, ce dont on se rend compte au fil de la lecture, c’est qu’avant d’arriver à une réglementation, de l’eau aura coulé sous les ponts. D’ailleurs est-elle à ce point nécessaire?

Oui, pour éviter la récupération du mouvement par des gens qui n’ont rien à y voir, explique Antonin.

Oui, pour éviter l’éternel soupçon planant sur les façons de faire des vignerons naturels qui n’ont pour l’instant que de belles déclarations d’intention (c’est sans compter sans les analyses – notons bien que comme on me glissait à l’oreille récemment « dans les analyses, on ne trouve que ce qu’on cherche »).

Cadrer pour être libre, paradoxal mais pas bête.

Bref, ce bouquin pose beaucoup de questions et reflète surtout le dilemme posé aux naturels, se fondre dans un moule pour être plus crédibles et suivis,  mais pas « récupérés » ou pas: j’en vois déjà qualifier le petit livre rouge de délire de bobo parigot utopiste punk cérébral…

C’est bien écrit, c’est truffé de clins d’oeil et références littéraires, les mauvaises langues pourraient dire que c’est l’occasion pour Antonin de surfer (Han) solo après le succès des deux tomes de Tronches de Vin, en digressant gentiment sur sa marotte préférée.

Facilité? Peut-être un poil. Plus qu’un essai, j’aurais aimé lire de sa plume une vraie analyse, plus historique encore, plus politique, longue et plus fouillée  que cette suite d’interviews émaillée de réflexions du coco. Il en est capable. Mais était-ce sa volonté?

Voyons à qui il s’adresse: probablement pas à ceux qui sont déjà convaincus par le vin naturel. Pas non plus à ses détracteurs les plus acharnés, pour qui de toute façon, tout fait farine au moulin. Ils reprocheront sans doute à cet opuscule les divergences de vue -malgré une tentative d’Antonin de siffler la mise en rang- entre vignerons eux-mêmes.

Il s’adresse à tous les autres: ceux qui se posent des questions, pour qui manger, consommer revêt une certaine importance. Ceux qui, horrifiés, découvrent la ferme des mille vaches. Ceux qui se demandent s’ils peuvent agir: la solution est là. Avant d’arriver à jouer collectif – proposer une reconnaissance légale du vin naturel- on peut agir individuellement. Préférer ces vins-là à d’autres, privilégier des achats en circuit court, avec des échanges humains basés sur la confiance en creux. Ce n’est plus seulement une question de goût, mais de pouvoir. Il est entre vos mains: décidez de ce que vous en ferez.

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 Manifeste pour le vin naturel, Antonin Iommi-amunategui, édition de l’Epure  7 €

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4 réflexions sur “Savoure le Rouge

  1. Article, encore une fois, très intéressant, par contre la notion d’ « agir individuellement » m’interpelle. J’ai récemment lu un très bon article sur l’industrie de la mode à bas prix (https://www.gazettedesfemmes.ca/12461/the-true-cost-a-la-racine-de-votre-mauvaise-conscience/), ce n’est pas le même milieu, mais les réflexions peuvent être communes. La journaliste questionne notamment cette idée d’agir individuellement car celle-ci « crée au mieux une nouvelle division entre les choix offerts aux riches et ceux qui sont offerts aux autres. ».
    Certains peuvent s’offrir des vins naturels, des vins de vignerons artisans/paysans, car ils en ont les moyens, c’est leur passion et/ou leur métier. Mais qu’en est-il du reste, des populations plus paupérisées, peuvent-elles consommer mieux, durable, bio, naturel, etc?
    Cela rejoint un peu l’idée (très politique) du jeune producteur italien dans Résistance Naturelle (film de Nossiter), qui fait une cuvée très peu chère pour que tous les habitants de son village aient accès à des vins plus sains.

    • « des populations plus paupérisées, peuvent-elles consommer mieux, durable, bio, naturel, etc? »
      J’aimerais te répondre que oui, mais ce n’est pas si simple. Consommer bio, c’est revoir tout son système de consommation: privilégier déjà des circuits plus courts, pour éviter les intermédiaires (ce qui est possible voire plus facile quand tu vis à la campagne, mais plus compliqué en ville. C’est accepter aussi de payer un peu plus pour une qualité meilleure (rendre au chose un juste prix, en somme: je parle pas de produits de luxe, mais d’alimentation de base. Non, il n’est pas normal de payer un poulet à 2 euros du kilo, par exemple). J’ai lu je ne sais plus où une étude qui comparait le budget réservé proportionnellement à l’alimentation et au loyer / autres frais. Celui consacré à se nourrir a drastiquement baissé: les priorités (que ce soit forcé ou non) ne sont plus là. Maintenant, très honnêtement, je doute qu’on arrive à nourrir tout le monde en bio (l’offre est encore limitée, par rapport aux produits conventionnels à bas coûts, malgré l’impact négatif de ceux-ci sur la santé. Je n’ai pas de solutions, en songeant que le viticulteur – ou le boulanger, ou le boucher- doit vivre correctement (donc proposer un tarif cohérent) et que tout le monde devrait avoir accès à une alimentation saine. Peut-être est-ce aussi aux politiques à encourager (avec des aides financières) les productions bios? C’est un peu le même souci pour qui veut adopter une alimentation végé / vegan: le temps, l’argent nécéssaire à ce type d’alimentation en font quelque chose de compliqué à adopter pour les gens les plus pauvres. Pour ce qui est du vin, je connais des tas de vignerons qui bossent nickel et pas cher (mais encore une fois, pas cher ne veut pas dire vendre à perte, il faut aussi que le produit de leur travail les fassent vivre).

  2. Y’aurait vraiment un travail commun, comme il l’indique, entre Antonin, les alterno, l’AVN, Sève …on pourrait aller plus loin ensemble

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