Alexandre dans le Bain

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La première fois que j’ai croisé un vin d’Alexandre Bain, ça m’a fichu une foutue claque. C’est bien simple, ça remonte à un moment, 24 septembre 2012 pour être exacte, presque pile 3 ans,  mais j’ai toujours un peu de son goût en bouche.

C’était Pierre précieuse, sur 2010, et ça goûtait comme ça:

Et paf, dans les verres, première surprise. Jaune d’or, un vrai poussin ! Surprenant pour un pouilly. Le nez est explosif, part dans tous les sens, ça s’emberlificote de citrons confits, d’angélique, d’abricot. C’est déjà une gourmandise toute seule. La bouche est du même tonneau, à la fois exotique et fluide, avec sur la fin une sorte de coup de fouet d’acidité qui vous rappelle d’en prendre encore une gorgée. Bref, c’est bon. Crevé bon.

Je me souviens avoir été vraiment remuée, parce que ça ne ressemblait pas à l’idée que je me faisais des pouilly. Parce que c’était un moment -rare- où finalement tu n’en as plus rien à faire d’où ça vient, de ce qui est marqué sur l’étiquette, tu sais que tu es en face d’un grand vin.

J’ai re-croisé ensuite les vins d’Alexandre, à la Dive (ndlr: salon de vins naturels), ça et là sur une table de resto, avec des potes, … Et comme plein de gens, j’ai assisté à un début de reconnaissance médiatique. Articles dans le Monde , le Figaro et Télérama, passage dans un docu de Canal… Cette semaine, encore Télérama:telerama

On comprend d’ailleurs l’engouement assez vite: il a tout pour être une « sacrée histoire » pour un journaliste. Né sans vignes, il s’installe en 2007.  En un peu moins de dix ans, en conduisant son domaine (et son cheval) en biodynamie, il est propulsé de domaine prometteur à référence de pouilly-fumé.

Photo @Vinisat

Ce qui compte, au delà de la matière que peuvent y trouver les journalistes, de ses méthodes de travail « naturelles », au-delà de sa personnalité, c’est que les vins sont bons, parmi les meilleurs de son appellation.

Pourtant, hier grosse stupéfaction: il n’aura plus le droit de revendiquer  l’AOP pouilly-fumé ce qu’il a rapidement partagé sur les réseaux sociaux.

MAUVAISE NOUVELLE avant vendanges

Je tiens à vous faire part de mon désarroi.

L’INAO vient de retirer l’habilitation au domaine, c’est à dire la capacité à faire des vins d’appellation.
Je ne pourrai donc plus revendiquer Pouilly Fumé sur mes bouteilles jusqu’à, je ne sais quand… 

Juste un petit rappel, le domaine est intégralement certifié par ECOCERT et DEMETER. Les sols sont intégralement labourés à l’aide de nos chevaux de trait (sauf une parcelle de 1.78 ha trop éloignée du domaine). Nos vignes reçoivent l’aide de tisanes de plantes tout au long de la saison végétative. Les raisins sont cueillis à la main mûrs, en bon état et à parfaite maturité. Les jus et vins ne reçoivent pas de produits œnologiques tout au long de la vinification et de l’élevage jusqu’à la mise en bouteille dans 70% du volume de l’année. Les 30 % restant ne reçoivent pas de produits œnologiques exceptés une dose infime de sulfites soit 10 mg/l de sulfite ajouté juste avant la mise en bouteille.

Tout travail ou intervention suis les rythmes du calendrier biodynamique. Peut être qu’il y a quelques imperfections sur nos vins mais je pense aussi qu’ils ont aussi beaucoup de qualités.

Quatre personnes travaillent tout au long de l’année dans les vignes et en cave. Caroline à la cave et au bureau, Michel aux vignes et avec les chevaux, Vincent aux soins des vignes, des préparations biodynamiques et en cave et moi même un peu partout.

Je pense à eux aussi qui s’investissent pleinement pour faire avancer les vignes et les vins du domaine. Je pense aussi aux gens, clients, médias qui croient en nous et en nos vins depuis nos débuts en 2007. Mon idée est de faire du vin nature pour le bonheur des buveurs de vin, pour la terre, les gens qui y travaillent et la Terre que nous partageons tous.

Message partagé sur le Facebook du vigneron. 

Piquée par la curiosité, j’ai cherché à savoir ce qui pouvait motiver une telle décision: j’ai donc fouillé dans les textes officiels.

« Le retrait d’habilitation d’un opérateur peut intervenir, après éventuelle consultation des experts :
o en cas de manquements graves ou critiques,
o suite à la répétition ou au cumul de manquements.
La décision de retrait d’habilitation précise le délai minimum fixé pour le dépôt d’une
nouvelle déclaration d’identification en vue d’une habilitation. »

source

A-t-il commis une faute « critique » au niveau de la production, ou à la vigne? Est-ce que ses vins sont « tarés » au point de ne pas réussir à passer les tests organoleptiques? Même pas. C’est beaucoup plus con que ça.

photo @Le Figaro

Il a été banni pour un défaut de contrôle, c’est ce qu’on comprend assez rapidement sur facebook.

J’ai appelé Alexandre pour en savoir un peu plus, comment il prenait la chose, ce qu’il comptait faire, etc.

Qu’est-il arrivé exactement? 

« L’INAO m’impose un contrôle de cave par un organisme de contrôle l’OIVC* avant le premier septembre. Le rendez vous est fixé par mes soins au 20 août sauf que l’organisme de contrôle annule le RDV prétextant d’autres rendez-vous ce jour-là (les bureaux étaient fermés ce jour pour congés).  L’OIVC m’impose la date du 3 septembre (postérieur au premier septembre au passage). Rendez-vous que je décale pour des raisons professionnelles après les vendanges 2015. Je n’ai pas de nouvelles, jusqu’à ce courrier du 15 septembre, reçu le 16, où  L’INAO m’informe que le contrôle qui n’a pas eu lieu avant la date limite fixée au premier septembre entraîne la sanction suivante : retrait de l’habilitation. »

Concrètement cela implique la vendange future? Le stock aussi? 

« Tout ce qui sortira en 2015 devra passer en vin de France. Les 2014 en cours d’élevage aussi, et les 2013 toujours au domaine. C’est comme si on arrivait un jour chez un médecin, qu’on lui retirait ses diplômes: il saurait toujours soigner, mais ne serait plus « médecin ». On m’a retiré le droit de donner à mes vins leur nom. »

Allez-vous tenter de récupérer l’appellation  introduire un recours, quelque chose si c’est possible?

« Oui! Je m’appelle Alexandre, pas Robert ! Mes vins sont des pouilly-fumé, et pas autre chose. Je respecte le cahier des charges de l’appellation, son essence même. Je fais du vin comme on l’a toujours fait, avec du bon sens paysan. Je refuse la machine à vendanger, parce qu’elle implique une suite de pratiques auxquelles je ne veux pas me soumettre. Je travaille avec mes chevaux, en biodynamie, je ne sulfite que très peu… Je pense tirer l’appellation vers le haut, mes vins sont présents sur la table de nombreux étoilés, des cavistes réputés me font confiance. Je veux garder cette appellation, je ne vois pas de raison de céder là-dessus. On est « chassés » en vin de table! »

Certains grands vignerons sont pourtant sortis volontairement ou non, des appellations?

« Ça ne m’intéresse pas: je trouve ça injuste d’être mis à l’écart, et dommage. Si ceux qui font bon s’en vont, il reste qui? Ce serait une victoire pour des vignobles « neutres », industriels. »

Un travail artisanal est-il encore possible en France?

« J’ai bossé, plus jeune, dans un « petit » domaine de Californie. Quarante hectares en propre, et deux cent cinquante hectares d’achats de raisin. On a vinifié pendant trois mois. C’était de l’industrie, et ce n’est pas ce que je veux faire. En France, on a la chance d’être connus mondialement pour nos appellations. Or, la tendance de l’INAO actuellement est d’encourager une production lisse, de normer les vins, pour coller de plus en plus à une logique industrielle. On a remis les clefs de la cave aux oenologues, les vignerons ne veulent pas ou plus prendre de risques. Ce que certains ne comprennent pas c’est qu’on perdra toujours si on veut concurrencer les vignobles mondiaux comme ça. On n’a pas de créneau sur des productions de masse, industrialisées. Ce qui nous fait, nous, c’est notre savoir-faire artisanal, le matériau végétal, il ne faut pas nous retirer ça. « 

Donc, vous continuez sur la même lignée?

« Je suis né ici, j’ai vu ce qui s’y faisait… Quand j’ai commencé en 2007, l’idée était déjà de faire du vin nature: je crois que mes convictions sont dans l’air du temps, moins de pesticides, plus de bio, travailler naturellement, en faisant des vins qui donnent du plaisir et ne ruinent pas la santé. Moi j’ai envie de donner de la joie, de l’énergie, de la gaieté avec. J’ai trente-sept ans, bientôt trente-huit. Vous savez, ça me fait encore trente ans à bosser, alors, c’est une question de principes. Je bosse en biodynamie, je nourris mes enfants au bio, même mes chevaux mangent bio!

Je ne juge personne, et surtout, je laisse à chacun le droit d’aimer et de faire ce qu’il veut, mais moi aussi laissez-moi tranquille!

Quand je me suis installé, au tout début, mes voisins étaient interloqués quand ils me voyaient passer le pulvérisateur en cuivre avec des jus bizarres dedans en direction du ciel.

« Hé, tu désherbes en l’air? » disaient-ils.

Parce que je passais des préparations biodynamiques (NDLR: on pulvérise vers le haut pour que le produit « diffuse » mieux).

Je répondais: « Pousse-toi ou il va te pousser des cheveux ».

Petit à petit, ils ont compris que je les empêchais pas de bosser comme eux voulaient, mais que je faisais selon mes idées.

L’important c’est de laisser place à des productions artisanales, de toute façon il y a des consommateurs prêts à nous suivre, on le sait ! On ne va  pas se laisser manger la laine sur le dos. »

On souhaite à Alexandre Bain de gagner le bras-de-fer qui l’opposera à l’INAO, de toute façon, les amateurs éclairés continueront à le soutenir et à se régaler de ses vins, estampillés pouilly-fumé ou non. Je lui adresse aussi un grand merci d’avoir pris sur sa pause-café de vendanges pour répondre à mes questions.

OIVC: regroupe les vins du Centre (sancerre, pouilly, quincy, menetou, reuilly…)

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3 réflexions sur “Alexandre dans le Bain

  1. Pierre précieuse. Sublime vin pour un vigneron hors paire. Ils sont peu nombreux comme lui à avoir cette capacité à sublimer le vin. Cette nouvelle m’attriste mais ne m’inquiète pas outre mesure. Il est déjà reconnu et apprécié.

  2. Comme vous j’ai découvert les vins d’Alexandre l’année dernière sur le millésime 2012 grâce à C.Ligeron,comme vous ce fut une grosse claque,comme vous j’ai regoûté les vins de 2013 à la Dive et comme vous je suis consterné par cet épisode.Je mettais sur FB que je m’en foutais que ces nectars soient maintenant en « Vins de France » mais à lire vos belles lignes je vois bien qu’Alexandre tient à rester dans l’AOC..
    Je comprends que devenir en peu de temps la référence de cette appellation et de s’en voir dépossédée pour cette futilité ,on peut avoir la rage.Et puis commercialement,pour une clientèle profane(achète-elle des vins à plus de vins euros cette clientèle) celà peut nuire;et puis on pense à l’export.
    Vraiment encore une triste affaire,ça fait beaucoup en 2015.

  3. Je ne consomme pas d’alcool mais j’ai eu plaisir à vous entendre -vous et votre épouse-, vous voir sur FR2.
    Bravo, tenez bon. Vous êtes sur la bonne voie non seulement concernant votre activité et votre respect de la Terre, mais sur un plan global philosophique voire Politique -au sens noble-.
    Bravo et re-bravo.
    Dans mon domaine -l’enseignement du qigong- je suis sur la même longueur que vous comme je l’étais comme enseignant en maths à Roubaix en établissement dit ‘sensible’.

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