Misogyne tonic (sans glace)

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Antoine Gerbelle est dégustateur-expert, journaliste à la RVF, mais surtout billetiste dans cette même revue. Le billet d’humeur, son tiré-bouché, est un genre que j’affectionne particulièrement: il permet à une plume vive de dire bien des choses, peu importe qu’elle soit reléguée en toute fin de mag’. C’est la page que je lis en premier. Toujours. 

A fortiori dans cette édition d’octobre, où Antoine parle de femmes et de vin. Tu parles que je me suis ruée dessus comme un foodisto sur une espuma de gin tonic. Pour rebondir sur le titre, accordons-ça à notre Antoine échevelé: ses jeux de mots sont presque pire (ou aussi bons, selon le point de vue) que les miens.

Je lis donc que la Revue des Vins de France note les réactions sur le peu de femmes présentes dans son collège d’expert-dégustateurs. Quatre sur vingt-trois. Bien, au moins, répéter régulièrement la même chose commence à servir: on nous entend!

Ce qui suit, en revanche … Parce que pour expliquer cette disparité énorme, Antoine avance une hypothèse qui me laisse comme deux ronds-de-flanc: la pénibilité du taf!

On pourrait penser qu’il s’agit de la pénibilité à supporter les blagues misogynes et sexistes qui dans un milieu clos de mecs, ne tarde en général pas à fuser (oui, je grossis le trait à dessein, je sais qu’entre gentlemen bien élevés ce genre de pratiques n’a jamais cours, voyons).

On pourrait croire ça, et laisser l’ombre du doute planer tel un Condor (en un seul mot).

Sauf que, non, c’est bien de pénibilité physique qu’il s’agit: et d’énumérer avec force détails la dureté du métier pour les dents, les gencives, le palais, etc.

Première réaction (pour le coup légèrement sexiste): un mec qui pense qu’une femme est moins résistante que lui à la douleur ou à l’épuisement n’a jamais accouché sans péridurale, avec épisiotomie et hémorroïdes à la clé.

Pour être vachement plus claire: une femme et un homme ne diffèrent pas fondamentalement dans leurs capacités de résistance au stress, à la douleur, ou à l’épuisement. J’en connais, des vigneronnes, qui en remontreraient à bien des mecs.

Si les femmes-experts sont si peu nombreuses, c’est peut-être pour bien d’autres raisons: il y en a sûrement mille  à trouver qui expliquent que les femmes se tournent peu vers des métiers « prenants ». Par exemple, « la charge de famille » reste à 95 % assumée par les mères. C’est à elles d’être présentes, en cas d’enfants malades. Ce sont elles qui se  « sacrifient » (carrière comprise) parce que de toute façon, économiquement, c’est mieux… Moins bien payées, elles « perdent » moins.  Elles souffrent de la double injonction: faire une super carrière ET être une super maman. Dans la plupart des cas, c’est presque inconciliable. Imaginez une experte-dégust’, toujours par monts et par vaux, loin de sa famille? Allons.

Et les autres, les nullipares? Pas d’enfants, plus libres? Peut-être ou peut-être pas… Pour être expert-dégustateur, il faut avoir rudement confiance en soi, en son jugement. Il faut aussi pouvoir se référer: une femme ne trouvera que peu de modèles féminins (je ne suis pas sûre de l’absolue nécessité d’avoir un référent de son sexe, mais admettons que prendre exemple sur une autre femme, ça aide à croire en ses capacités). Nous souffrons encore toutes plus ou moins de la misogynie intégrée, qui dès l’enfance, nous pousse à choisir des métiers moins valorisés intellectuellement mais plus près des « personnes ». Institutrice, infirmière, puéricultrice .. Je cherche encore les bouquins pour petites filles avec une héroïne sommelier, vigneronne ou expert en dégustation.

Plutôt que de s’interroger sur le peu de femmes, et d’émettre des hypothèses farfelues, plutôt que de dire d’un air satisfait « les choses changent », phrase vague et qui ne recouvre rien de concret, bougez-vous !

Par exemple, et c’est au hasard, pour montrer une vraie évolution, renommez le trophées des Hommes du vin de l’année en « Hommes et Femmes du vin »: en plus, c’est un moyen mnémotechnique pour se rappeler d’élire aussi des femmes à ce prix (fournée 2013: 3 femmes primées sur 15. Fournée 2014: zéro femme. ZÉRO). Je connais la réponse « homme est à prendre au sens générique, il englobe les deux sexes ». Ce n’est pas à des journalistes que je vais apprendre que les mots sont importants. Oui, Trophées des Hommes et Femmes du vin, ça claque, ça a de la gueule.

Je n’ai jamais été une fervente défenderesse des quotas, mais plus j’y songe, plus je me dis que j’ai peu-être tort, et que pour ouvrir la brèche…

Mettez les femmes en vitrine! Oh, bien sûr, il y a des femmes journalistes au sein de votre rédaction, mais sont-elles visibles?

Faites-le intelligemment  pas encore dans un énième dossier « délicates vigneronnes » ou « un vent de féminité souffle sur le chai ». On n’en veut plus: marre de devoir brandir nos escarpins avant les compétences. Il suffirait de vous interroger, de temps en temps, sur la pertinence de tel ou tel qualificatif pour normaliser totalement la présence des femmes. Pourquoi souligner la « douceur » de telle vigneronne, ou la « sensibilité » de telle dégustatrice?  Qualifieriez-vous un homme de même?

Normaliser la présence des femmes, les rendre aussi visibles que les hommes, établir une parité (et aussi en terme de traitements médiatiques), c’est tout à fait à votre portée.

Faites rêver les jeunes femmes à prendre ces putain de places d’Expertes.

Une place à côté de vous, ni sur un piédestal ni reléguées au rang de « chose fragile et physiquement incapable de supporter le marathon des dégustations ».

Pour terminer ce billet d’humeur, un peu d’humour: la Revue des Gros vins de France est née, longue vie à elle! 

Pour ceux qui l’auraient loupé, c’est une sorte de Gorafi du vin: et franchement, ça rafraîchit!

Edit: reçu à l’instant, combien de femme(s)? Quelle spécialité(s)? 

No comment

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3 réflexions sur “Misogyne tonic (sans glace)

  1. peut etre qu’il ne s’agit pas d’un manque de compétence mais d’un manque de proposition des femmes elles mêmes et je suis légèrement déçu de voir que Sandrine, que j’aime au dela du raisonnable pour ta verve bien pendue , se prend au jeux d’arguments éculés pour tenter une culpabilisation de l’homme alors que l’on sait tous et toi ,Sandrine , plus que toute autre que nous sommes , finalement, les meilleurs amis des femmes . (aller , laches les chiens !!) (qui sont eux aussi les meilleurs amis de certains hommes: grands bien leurs fasse !)
    les machos sexistes que tu désignes n’étant ,en fait, peut etre que de gros cons tous simplement pour les hommes et pour les femmes. conservateurs attentifs de privilèges acquits ou supposés ou la fatuité et la suffisance deviennent qualités .
    devant ça, nous sommes egaux , vraiment , pleinement et de façon affligeante .
    quand la connerie de petits ayatollahs de comptoir (j’aime beaucoup cette métaphore !) prend le pouvoir , alors on arrive a ce que le monde intelligent du partage équitable de nos différences ne soient plus considérées comme la pensée principale et naturelle. je t’embrasse

  2. Allez, pour remonter le moral : je viens de commencer un formation de caviste à Paris. Nous sommes 11 dans notre groupe, dont 6 chromosomées XX (quelle réduction !).
    Je ne veux pas faire de généralité à partir d’une addition de cas individuels, mais je ne crois pas qu’on les ait forcées à être là. Et personne ne semble même esquisser la pensée de remettre en cause leur légitimité à se trouver en ce lieu.
    Tout n’est pas perdu et, là c’est du concret, « les choses bougent ».
    Ouf.

  3. J’ai lu l’article de ce monsieur avec la bouche bée. Je trouve ça dingue d’avoir si peu de recul pour parvenir à être encore plus misogyne en se défendant de l’être.
    Je ne connais pas l’envers du décor du vin, je sais juste que rien qu’en tant qu’amatrice et consommatrice, le sexisme frappe fort…

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