Nespresso de la bouffe: c’est non!

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Automne-hiver 2015

J’aime manger. Plus que ça: j’aime la bouffe, la nourriture, le produit. J’aime sentir l’odeur des choses, apprécier leurs couleurs, leurs textures. J’aime choisir, imaginer comment je vais associer, mitonner, créer, m’inspirer de, refaire comme.

J’aime poigner dans la pâte à pain, j’aime mettre la main à la pâte, littéralement. D’abord – c’est quelque chose de très égoïste- parce que c’est éminemment sensuel. La première chose que je fais en cuisinant à la maison c’est ôter mes chaussures. Sentir le sol sous mes pieds, sans talons, sans rien entre carrelage et peau.

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c’est chou

J’adore passer du temps à concocter, triturer, couper, trancher, touiller. Je hume, je rectifie, je goûte, j’assaisonne. Finalement, ce n’est pas tant le résultat qui m’intéresse, mais ce ballet parfois foutraque parfois minuté, entre frigo et fourneau, entre froid et flamme, entre brut et travaillé.

Est-ce que le résultat est toujours à la hauteur? Non, je n’ai pas de compétences techniques particulières, je rate certaines choses, je brûle, je sous-cuis. Parfois, c’est délicieux: voir alors les visages s’épanouir, entendre le raclement des couverts, et rien d’autre est une récompense.

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Sale temps pour les courges

Il y a un plaisir dingue pour moi à cuisiner, et à partager ensuite: seule, c’est pâtes à l’huile d’olive. A plusieurs, les pâtes deviennent gratinées, s’enrichissent d’un ragù, accompagnent une tombée de cèpes au beurre, bref, cuisiner est un acte d’amour.

Après avoir dit tout ça, il est évident à quel point découvrir ce matin le « nespresso de la bouffe » m’a fait hérisser le poil. Le concept est bien ficelé: des plats d’une cheffe (une trentaine, de 8 à 16 euros), qu’on réchauffe au bain-marie dans une machine conçue pour ça, ok. Neuf? Pas vraiment. Le catering avion, c’est peu ou prou pareil.

Sauf que là c’est à la maison. Alors on peut juger que c’est cool, rigolo, que ça fait gagner du temps. Le temps on en manque tous: dixit la fille qui s’enferme trois heures dans sa cuisine le dimanche pour préparer des lentilles, puis du ragoût et du gâteau…

On peut considérer que c’est -encore une fois, un peu comme ici le nespresso du vin- une machine relativement onéreuse qui « réinvente » quelque chose qu’on peut faire chez soi à moindre frais.

Soyons clairs: je peux comprendre qu’on n’éprouve pas d’intérêt à cuisiner/ pas de plaisir, et pareil pour bouffer. Ce n’est en aucun cas un jugement: chacun met ses envies, ses passions, ses plaisirs absolument où il veut.

Certaines personnes mangent parce que c’est nécessaire et rien de plus. Je comprends largement qu’elles se facilitent donc ce qui relève plus de la « corvée ». aucun souci. Bien manger -bio, équilibré, sain- ne revêt pas la même importance pour chacun. Et parfois, au delà du choix, il y a aussi l’impératif économique: se nourrir uniquement de paniers de la ferme, ne jamais céder aux produits industriels n’est pas qu’une question de volonté mais aussi de portefeuille.

Bref, la bouffe est un sujet extrêmement compliqué, si on veut l’observer sous toutes ses coutures.

Mais là on vise clairement les  « gastronomes » et sans souci de fin de mois: que eux n’éprouvent pas un min de plaisir à cuisiner, choisir les aliments, touiller, tout ça, ça me dépasse. C’est déjà 50% du plaisir de manger, la préparation. Choisir des légumes, chercher comment les cuisiner, prendre attention à ce qu’on va manger, c’est déjà ça, non, la gastronomie?

Ensuite, il y a le peu de variétés de plats: okay, trente c’est pas mal, mais c’est la cuisine d’un seul chef. A 250 euros la machine, j’entendrais quand même la rentabiliser et donc l’utiliser le plus souvent possible, non?

On peut imaginer que d’autres chefs rejoignent le concept s’il fonctionne, ceci dit, donc l’argument pourrait être balayé.

tarte

Elle est pas belle, ma tarte?

Autre argument: on te vend du rêve avec un dressage qui envoie. Et toi, quand t’as foutu tes trois petit pois et ton poisson sur assiette bah ça fait juste des petits cacas colorés …  C’est relativement pareil avec pas mal de plats préparés (voir un test ici)  et beaucoup de livres de cuisine: merci les stylistes culinaires qui rendent les plats si jolis et parfaits.

On n’a pas le détail des teneurs en sel/ sucre et autres exhausteurs de goûts, qui sont dans la majorité des plats préparés présents en excès. Il faut le redire: manger trop de plats préparés n’est pas bon, et pas seulement au goût.

 En fait j’ai un vrai souci avec la baseline « la gastronomie pour tous ». D’abord, définissons ce qui est gastronomique ou pas? La mesure-t-on au prestige d’un chef, ou au fait qu’on se régale à s’en lécher les doigts?

Ici, il faut comprendre « cuisine de luxe »: l’accent sur les bons produits est clair, l’appui d’une chef étoilée conforte l’idée…

C’est un peu à une moindre échelle ce qui se passe avec le saumon fumé, ou le foie gras: à démocratiser le produit de « luxe » on a réussi à en faire des ersatz bas de gamme. C’est très dommage quand on est amoureux de la bonne cuisine.

Comme pour le vin, comme pour le foie gras, le vrai, comme pour tout ce qui concerne les produits qui ne sont pas de « base », ne devrait-on pas accepter d’en manger moins, mais mieux?

 Est-ce qu’expérimenter une fois un lunch chez Pic ne vaut pas dix de ses plats préparés? Oui, c’est cher, mais comparons avec coût de machine + achats de plats. Alors?

On peut cuisiner bon, tous les jours, sans forcément atteindre l’excellence. Perso j’ai fait le deuil: je ne serai jamais cheffe culinaire, ce n’est pas très grave, j’ai d’autres talents. Comme je ne serai jamais plombier: c’est bien pour ça que je fais bosser des gens qui sont qualifiés, eux.

C’est évidemment quelque chose qui ne concernera pas tout le monde: mais à l’heure où les débats sur les façons de s’alimenter, sur les produits « nocifs », voire « cancérigènes », sur un certain monde qui pousse au productivisme au détriment de la qualité (et donc offre une alimentation à « deux vitesses », ceux qui peuvent se payer la qualité, et les autres), sur les délires « santé confinant à l’orthorexie,  il semble important de reparler de plaisir.

De celui qu’on a à cuisiner, et puis à manger. A partager.

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4 réflexions sur “Nespresso de la bouffe: c’est non!

  1. Rien à ajouter à cet article parfaitement torché ! 😉
    Ah si, juste une chose … j’écoute la casserole en fonte « bloublouter » pour une recette du tonnerre : joues de bœuf au Pinot Noir de 12h00 !
    Vivement ce soir qu’on se régale.

  2. Bel article 😉 cependant une question que je me pose reste en suspend: quel est l’intérêt d’un chef 3* d’associer son nom à cela? Simple appât du gain? Je ne comprends pas.

  3. Je ne connaissais absolument pas le principe avant que tu n’en parles 😉
    Et ben, je suis tombée des nues : comment peut-on vendre un truc comme ça ? Vendre des plats à réchauffer au bain-marie avec une machine spéciale, le concept m’échappe (et dans concept, il y a …)

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