L’hummer du mardi

Un ami me disait: « pourquoi n’écris-tu pas un roman, quelque chose qui tournerait autour du vin? » Un thriller, ou une histoire d’amour, qu’importe, une fiction entre pinard et personnages.

Parce que j’en suis bien incapable, jeune homme. Je sais écrire, un peu. Je sais mettre en mots, et expliquer des machins, ce qu’est une levure, pourquoi tel vigneron bosse comme ça, ou pourquoi tel vin goûte comme il goûte.

Mais inventer, non. Inventer des histoires qui tiennent debout, qui ont une finalité, qui tiennent en haleine je ne sais pas. Ceci étant, rien de grave. Il suffit d’observer: le monde du vin regorge de personnages de roman. Il y a ce marin qui quitte bateaux et marées pour une mer de vignes, à Sauternes. Et qui me confie: « au fond, ces deux métiers ne sont pas si différents: on subit les éléments ».

Cette coiffeuse au nom d’héroïne de roman anglais, qui quitte l’Australie pour monter un micro-négoce en Bourgogne. Et plus tard, en parallèle, un négoce en Australie aussi.

Ce mec complètement jeté, sincère, maladroit et qui fait des vins comme lui: ça respire la terre et l’honnêteté, c’est pas parfait mais y a de la joie, et du kiff, et des larmes, de la peine, c’est du vin de vigneron au vrai sens du terme. Loin des intouchables photocopiées, des vins lisses comme des culs de bébés. Y a des vins, t’as l’impression qu’on les a passés à Photoshop.

La norme, les normes. De plus en plus prégnantes, standardisées, et uniformes. Chiantes. Ça n’intéresse personne, ça: y a aucune histoire à faire naitre derrière. Y a rien: du néant.

Si j’avais un peu le temps, un peu les moyens, c’est ce que j’aurais envie de raconter: t’as pas besoin d’inventer des histoires quand t’as ces gueules-là dans le viseur: le jeune, chien fou plus paysan qu’on ne croit, la meuf qui profite du décalage horaire pour gérer des vignobles à des milliers de kilomètres de distance, le gars de Sauternes qui lâche, désabusé: « ceux qui croient pas au changement climatique, qu’ils viennent un peu ici ». Une phrase me revient souvent, d’un autre vigneron cinématographique: « être paysan, c’est pas être con ». On méprise le paysan, le manuel, le laborieux. Pourtant, il faut dix fois plus d’intelligence pour faire du vin, du bon, du vrai que bien des « machins d’intellos ».

On oublie souvent: il faut des piqûres de rappel, tout le temps. Oublier l’égo, le moi-je, le je-sais. Penser au type, là-bas, en beaujo qui s’en prend plein les reins.

Venez piocher, venez tailler sous la pluie, venez jouer vos vies et vos familles, venez me montrer comment vous faites, comment vous feriez.

Moi je ne peux pas, je ne sais pas, j’ai aucune aptitude avec la nature: je regarde une plante elle crève, un animal il se barre. Mais je peux raconter des histoires. Et des vins.

Des vins et des hommes (et des femmes aussi, faut pas déconner).

 

 

 

 

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