Sur le bout de ma langue: un vin oxydatif

boutdeCet été est parue une série d’été dans le Vif l’express. Ça s’appelait sur le bout de ma langue. Celui-ci est un inédit, non publié. Allez, cadeau.

« Et vous voulez bosser dans le vin, vous ? ». « Oui, monsieur. Je le veux, monsieur ! » : c’est ainsi qu’a commencé la pire et la meilleure année de ma vie. Maître de guerre version pinard  : monter et descendre les escaliers, les bras chargés de cartons, cent fois par soirée. Empiler une douzaine de caisse bois, puis toutes les déplacer pour aller chercher une bouteille tout en dessous. Duraille pour physique et mental. Alors j’écrase trois larmes de rage dans la cave et je remonte, sourire jusqu’aux oreilles. Du nerf ma petite. Peu à peu, mon Tom Highway comprend : je ne lâcherai pas ! Il me fait étudier, des pages et des pages. Essaie de me piéger devant des potes sommeliers, venus boire un coup en fin de service. J’apprends à toute berzingue. Connaitre le vin n’est qu’un bout du job : avoir de la répartie, de l’intelligence, de la pédagogie, jauger à qui on a affaire, puis s’adapter tout le reste.

Lui y réussit à merveille : ses façons bonhomme, son sens de la vanne bien placée, son culot. Un putain d’acteur !

Un soir, il m’appelle dans la cave. C’est à la fois cérémonial et ridicule : il y tient à peine debout. Il attrape une bouteille, deux verres. « T’as bien bossé, gamine ». Je mate la couleur, or : chic, un vin doux ! Une fois le nez dedans, je déchante. Ce truc pue l’encaustique que ma grand-mère passe sur les meubles quand elle fait son samedi, une horreur. Et il faut avaler ça ? Vite alors, en bouche c’est pire encore. Il guette ma réaction. Actor’s studio, ma petite, ne laisse rien paraître. Raté, je grimace. « Mais enfin, c’est un vin immense ! T’aimes pas ? ». Ben non, coco, je déteste ça. Mais je ne peux pas te le dire, je ne veux pas te décevoir.

« Tu le comprendras plus tard, t’es trop jeune ». Immensément vexée, j’ai fini mon stage : on n’en a plus parlé.

Maintenant, je peux bien te le dire Michel, y a prescription : t’avais raison. Avec le temps, j’y suis venue, aux vins oxydatifs. Et même, entre tous, je crois bien que ce sont mes préférés.

Mark Angeli Ferme de la Sansonnière

La Sansonnière, 49380, France

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